Défense
Alsace : la première FREMM DA en achèvement à flot

Reportage

Alsace : la première FREMM DA en achèvement à flot

Défense

Lancé en 2005, le programme des frégates multi-missions entre dans sa phase finale. Jeudi 18 avril, le site Naval Group de Lorient a mis à l’eau l’Alsace, la 9ème et probablement avant dernière FREMM qu’il sera amené à réaliser. Après la construction de six unités pour la Marine nationale et deux pour l’export (Maroc et Egypte), c’est au tour de la version optimisée pour la défense aérienne de voir le jour.

 

 

L'Alsace sortant de la forme de construction le 18 avril (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

La succession des Cassard et Jean Bart

Deux unités de ce type ont été commandées pour la flotte française afin de remplacer les frégates antiaériennes Cassard et Jean Bart. La première vient d’être retirée du service actif et la seconde le sera dans deux ans. Datant de 1988 et 1991, ces bâtiments du type F70 AA devaient initialement être remplacés par deux frégates de défense aérienne du type Horizon, ce programme franco-italien portant initialement sur quatre exemplaires pour la Marine nationale. Mais seuls les deux premiers, le Forbin et Chevalier Paul, entrés en service en 2010 et 2011, ont été construits afin de remplacer les anciennes frégates lance-missiles Suffren (1968-2001) et Duquesne (1970-2008).

 

 

Les Horizon 3 et 4 furent abandonnées au milieu des années 2000 pour des raisons budgétaires et puisque ces frégates étaient à l’époque considérées comme trop coûteuses. Ironie de l’histoire, l’adaptation de la plateforme FREMM à la mission de défense aérienne, initialement présentée comme une alternative nettement moins onéreuse, sera finalement peu ou prou aussi chère. Non du fait des frais de développement liés à cette version, même s’ils représentent une somme non négligeable, mais d’abord en raison du surcoût global du programme FREMM consécutif au ralentissement de la cadence de production et surtout à une double amputation, puisqu’il est passé de 17 à 11 puis seulement 8 frégates.

 

L'Aquitaine, tête de série du programme FREMM 

L'Aquitaine, tête de série du programme FREMM (© : MARINE NATIONALE)

Image 3D de l'Alsace 

Image 3D de l'Alsace (© : NAVAL GROUP

 

Livraisons prévues en 2021 et 2022

Le projet FREMM DA, qui remonte contractuellement à 2008, voit la réalisation de deux frégates. Entrée en production courant 2016 et mise sur cale en février 2018, l’Alsace est donc maintenant en achèvement à flot. Elle devrait débuter ses essais en mer au début du second trimestre 2020 en vue d’une livraison au premier trimestre 2021. Sa jumelle, la Lorraine, devrait pour sa part être réceptionnée par la Marine nationale au second semestre 2022. Sa mise sur cale interviendra prochainement.

 

Des blocs de la future Lorraine 

Des blocs de la future Lorraine (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Fabrication modulaire avec un niveau d’armement très poussé

Ce bâtiment en est aujourd’hui au stade de la fabrication des éléments constitutifs de sa coque. Un bâtiment comme celui-ci comprend 10 anneaux pour le flotteur, 6 blocs de superstructure et 3 autres pour les mâts et la cheminée. « Nous travaillons beaucoup sur le pré-armement des blocs et l’armement en cale, c’est un enjeu primordial pour gagner du temps. Quand le bateau sort de la forme, on en est à environ 90% de la tuyauterie montée, 85% des câbles tirés et 90% de la ventilation installée, alors que tous les gros équipements, comme les moteurs, sont déjà à bord », explique Jean-Christophe Goapper, chef de projet production des FREMM.  

 

Jean-Christophe Goapper

Jean-Christophe Goapper (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

L'Alsace dans la forme de construction en septembre 2018 

L'Alsace dans la forme de construction en septembre 2018 (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Anneau de FREMM en début d'armement 

Anneau de FREMM en début d'armement (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Lorsque la coque est mise à l’eau et quitte la forme de construction, elle est donc déjà en grande partie achevée. A ce stade, les frégates françaises sont par exemple bien plus avancées que les FREMM italiennes, qui paraissent terminées quand elles sont lancées mais où le travail interne à réaliser ensuite est en fait plus important.

Installation du nouveau mât et séjour prolongé rive gauche

Désormais en achèvement à flot sur le quai d’armement de la rive gauche du Scorff, près de la forme de construction, l’Alsace reçoit ses parties supérieures. Un premier mât, celui supportant le radar multifonctions Herakles, est déjà en place. Cela va maintenant être au tour de la mâture principale, dont le bloc était en attente sur le quai. Cette structure est différente de celle des huit premières FREMM, avec une partie centrale nettement plus fine, ce qui permet de réduire l’effet de masque sur l’arrière pour le radar Herakles. La cheminée sera installée dans la foulée de ce mât.

 

Le mât de l'Alsace 

Le mât de l'Alsace (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Contrairement à ses aînées, l’Alsace passera plus tard sur l’autre rive. Dans le cadre d’une réorganisation initiée par le site lorientais de Naval Group afin d’être plus efficace, la frégate restera au quai d’armement où elle se trouve jusqu’à la fin de l’année. « Nous allons faire le maximum de choses de ce côté du Scorff, car c’est là que sont concentrées nos équipes, nous ne passerons sur la rive droite que pour les travaux de finition ». Ainsi que deux passages en cale sèche (au lieu de trois pour les précédentes FREMM) pour installer le sonar de coque et les hélices. D’ici là, les derniers équipements seront intégrés et les systèmes mis en route puis testés, y compris la propulsion, dont les essais à quai débuteront d’ici l’été (sans hélices). Alors que la construction du bâtiment se déroule dans les temps, entre 200 et 300 personnes travaillant actuellement à bord, le nombre de campagnes d’essais en mer pourrait également passer de trois à seulement deux. Il faut dire que Naval Group maîtrise désormais cette plateforme, dont le premier exemplaire (l’Aquitaine) a été livré en 2012.

 

L'Alsace au quai d'armement de la rive gauche 

L'Alsace au quai d'armement de la rive gauche (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Un prototype plus qu’une unité de série

Pour autant, même si l’Alsace sera extérieurement presqu’identique aux autres FREMM déjà produites à Lorient, ce bateau n’est pas réellement une unité de série. « C’est notre neuvième FREMM mais cela reste un challenge puisque c’est le prototype de la version de défense aérienne », souligne Jean-Christophe Goapper. C’est pour cette raison d’ailleurs que le passage en forme de cette frégate a duré un peu plus longtemps que les précédentes unités, soit 14 mois en tout au lieu de 12.

L’évolution de la FREMM pour en faire un bâtiment de défense aérienne de premier rang, capable de contrôler un vaste espace aérien et protéger des unités précieuses, comme le porte-avions ou des porte-hélicoptères contre des menaces aériennes et des missiles antinavire, n’est en effet pas une mince affaire. « C’est une évolution importante puisqu’il faut que la frégate et son système de combat répondent aux exigences très élevées de la défense aérienne », explique Pierre-Jean Cuisinier, directeur du programme FREMM DA.

La question du radar

Pour répondre aux besoins de la défense aérienne, la question des moyens de détection, et donc du radar, est fondamentale. Pendant un moment, il fut envisagé de pouvoir intégrer le nouveau radar plaques Sea Fire de Thales, qui équipera les cinq futures frégates de défense et d’intervention (FDI, ex-FTI) dont Lorient attaquera la production dans les mois qui viennent (la mâture qui servira aux essais du Sea Fire à Saint-Mandrier est déjà en cours de fabrication). Cette option a néanmoins été écartée, semble-t-il pour deux raisons. D’abord, cette évolution aurait été plus coûteuse car il aurait fallu concevoir et intégrer une mâture unique intégrant les quatre antennes fixes du Sea Fire, solution que Naval Group avait d’ailleurs proposée au Canada. Mais le problème principal était semble-t-il calendaire, le nouveau radar de Thales étant encore en phase de développement. En équiper les FREMM DA aurait retardé la construction de ces bâtiments d’au moins deux ans, ce qui aurait été compliqué pour le plan de charge de Naval Group. Et ce n’était pas vraiment envisageable pour la Marine nationale, qui dans un contexte de résurgence des menaces conventionnelles, a un besoin urgent de nouvelles unités de défense aérienne afin de succéder aux vielles F70 AA dont le système d’armes principal (Tartar/ SM-1 MR) est obsolète.

 

Radar Herakles sur une FREMM 

Radar Herakles sur une FREMM (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Un Herakles nettement plus puissant

Il a donc été décidé de conserver le radar tournant Herakles mais dans une version nettement plus musclée que celle dont sont dotées les premières FREMM. « Avec l’Alsace et la Lorraine, l’Herakles atteindra sa pleine puissance, et bénéficiera d’améliorations afin d’augmenter sa capacité de détection mais aussi sa portée ». L’adoption d’un nouveau design pour la mâture, dite « taille de guêpe », contribuera également à accroître les capacités du radar.

 

Vue de l'Alsace avec son mât "taille de guêpe" 

Vue de l'Alsace avec son mât "taille de guêpe" (© : NAVAL GROUP)

 

Nouvelle conduite de tir pour la tourelle de 76mm

La conduite de tir de l’artillerie principale, en l’occurrence une tourelle Leonardo (ex-OTO-Melara) de 76mm, sera par ailleurs modifiée, avec un système STIR 1.2 EO Mk2 de Thales, en lieu et place du NAJIR de Safran équipant les premières FREMM. « Avec cette nouvelle conduite de tir, nous passons d’un système optronique à un système combinant le radar et l’optique, ce qui permet d’augmenter la capacité de détection, la portée et aussi la précision de l’artillerie ». Plus lourd que le NAJIR, le STIR a nécessité un renforcement structurel de la passerelle, au-dessus de la laquelle est installée la conduite de tir.

 

 

Conduite de tir STIR 

Conduite de tir STIR (© : THALES)

 

Pas de MdCN mais 32 Aster 15 et Aster 30

Côté missiles, tous fournis par MBDA, l’Alsace et la Lorraine ne disposeront pas comme les six premières FREMM françaises de deux lanceurs verticaux Sylver A70 permettant la mise en œuvre de 16 missiles de croisière MdCN, deux autres lanceurs (A43 sur les Aquitaine, Provence, Languedoc et Auvergne, A50 pour les Bretagne et Normandie) pouvant accueillir 16 missiles surface-air Aster 15 (avec la possibilité d’intégrer ultérieurement des Aster 30 sur les Bretagne et Normandie). Les FREMM DA, de leur côté, disposeront uniquement de lanceurs Sylver A50, avec un panachage de 32 missiles Aster 15 et Aster 30. Les seconds ont une portée supérieure aux premiers mais disposer des deux types de munitions offre une meilleure parade dans certains scenarii de lutte antimissile.

 

Tir d'Aster 30, ici depuis le Forbin 

Tir d'Aster 30, ici depuis le Forbin (© : MARINE NATIONALE)

 

Concernant le nouveau missile antimissile balistique Aster Block 1 NT, appelé à équiper les frégates de défense aérienne du type Horizon à l’issue de leur refonte à mi-vie, une intégration sur les FREMM DA est en option possible à l’avenir. Mais il faudrait dans ce cas compenser l’absence sur ces bâtiments de radar de surveillance à longue portée (comme le SMART-S des Horizon), ce qui pourrait être obtenu dans le cadre du développement du concept de veille coopérative navale, permettant à un bâtiment de tirer sur une cible détectée par une autre plateforme.

Système de combat modifié et plus de consoles au CO

Afin d’intégrer les nouvelles fonctions de défense aérienne, le système de combat SETIS de Naval Group a été modifié, alors que le Central Opération est réaménagé pour intégrer un poste de directeur de lutte antiaérienne de zone. Les deux arcs de cercle comprenant sur les précédentes FREMM quinze consoles ont été élargis pour permettre l’intégration de trois consoles supplémentaires (et non une seule comme envisagé un temps). La mise au point de ce nouvel ensemble sera facilité par les travaux menés sur une plateforme d’intégration à Toulon.

Enfin, la mission de défense aérienne nécessite l’ajout de moyens de communication supplémentaires pour la gestion du trafic aérien et le contrôle de la chasse. A noter aussi que le système d'information et de communication SIC 21 sera remplacé par le SIA, alors que la Lorraine devrait être la première à mettre en oeuvre le système satellitaire Syracuse IV, dont les deux antennes seront différentes de celles de l'actuel Syracuse III. 

 

CO d'une FREMM, ici l'Aquitaine 

CO d'une FREMM, ici l'Aquitaine (© : MARINE NATIONALE)

 

Bâtiments multi-rôles

Pour le reste, les FREMM DA auront, en dehors des missiles de croisière, les mêmes capacités que les FREMM. « Ce seront également des bâtiments multi-rôles, en particulier dans le domaine de la lutte anti-sous-marine, où ces frégates sont présentées par la Marine nationale comme les meilleures plateformes ASM au monde ». Elles disposent dans ce domaine d’équipements Thales, avec un sonar de coque UMS 4110 et un système remorqué Captas 4 combinant un sonar actif à très basse fréquence et une antenne linéaire passive. Ces moyens sont complétés par l’hélicoptère embarqué, en l’occurrence un Caïman Marine (version française du NH90 NFH) doté d’un sonar trempé FLASH et de bouées acoustiques. Cet appareil peut aussi emporter des torpilles légères MU90, qui équipent également les FREMM (deux tubes sur chaque bord).

Ces frégates embarquent aussi jusqu’à 8 missiles antinavire Exocet MM40 Block3 (qui passeront dans les années qui viennent au standard Block3c), deux canons télé-opérés de 20mm Narwhal, deux brouilleurs, deux lance-leurres anti-missiles et deux lance-leurres anti-torpille.

Dans le domaine des opérations spéciales, les Alsace et Lorraine seront comme les six premières FREMM françaises en mesure de projeter des commandos, soit par voie aérienne avec leur hélicoptère ou des moyens externes, soit par la mer. A cet effet, les deux niches à embarcations, une sur chaque bord, sont conçues pour accueillir les semi-rigides des commandos marine, ECUME comme ETRACO.

 

 

20 bannettes supplémentaires

En dehors des systèmes, il y aura une évolution interne sur les FREMM DA par rapport aux FREMM. L’Alsace et la Lorraine verront en effet leurs capacités d’hébergement augmentées. L’équipage, avec notamment le renfort de personnel dédié à la mission de défense aérienne, passera de 109 à 120 marins, auxquels s’ajouteront le détachement aérien (une quinzaine de militaires) et des lits supplémentaires pour d’autres fonctions (état-major embarqué, commandos marine…) En tout, les FREMM DA compteront 165 couchages, contre 145 pour les FREMM. Cet accroissement se fera par un réaménagement des locaux-vie existants, avec par exemple la création de postes à six places en reconfigurant l’espace dévolu aujourd’hui à des postes de quatre marins.

Prévues pour être admises au service actif l’année suivant leur livraison, c’est-à-dire en 2022 et 2023, l’Alsace et la Lorraine seront basées à Toulon, comme le porte-avions Charles de Gaulle et les trois porte-hélicoptères amphibies (PHA) du type Mistral, unités à la défense desquelles elles seront comme les Horizon prioritairement affectées. Elles conduiront en dehors des déploiements du groupe aéronaval ou d’un groupe amphibie des missions autonomes.

La Normandie sera livrée cet été

Pour ce qui est des six premières FREMM, cinq ont déjà été admises au service actif : l’Aquitaine (2015), la Provence (2016), le Languedoc (2017), l’Auvergne (2018) et, en février 2019, la Bretagne. Suivra début 2020 la Normandie, qui a récemment achevé avec succès sa seconde série d’essais en mer et est revenue chez Naval Group à Lorient où elle est actuellement en cale sèche. Après cet arrêt technique,  une ultime sortie d’essais est programmée en juin, la livraison à la Marine nationale devant intervenir cet été.  

 

La Normandie lors de ses essais 

La Normandie lors de ses essais (© : MICHEL FLOCH)

 

Quatre frégate à Brest et quatre autres à Toulon

La Normandie sera comme l’Aquitaine et la Bretagne basée à Brest, où les deux ultimes frégates anti-sous-marines du type F70 ASM, le La Motte-Picquet (1988) et le Latouche-Tréville (1990), seront retirées du service en 2020 et 2021. Une quatrième FREMM renforcera ces moyens à partir de 2022. Ce sera l’Auvergne, basée depuis sa livraison à Toulon, où sont également stationnés les Provence et Languedoc. Son repositionnement à la pointe Bretonne interviendra une fois que les Alsace et Lorraine livrées. Quatre FREMM seront alors basées sur la façade atlantique et deux FREMM ainsi que les deux FREMM DA sur la côte méditerranéenne.

Naval Group (ex-DCNS) Marine nationale