Défense
Amiral Vandier : « Nous devons accélérer pour rattraper nos retards capacitaires »

Interview

Amiral Vandier : « Nous devons accélérer pour rattraper nos retards capacitaires »

Défense

A l’occasion du lancement du nouveau plan Mercator 2021, l’amiral Pierre Vandier, chef d’état-major de la Marine nationale, a accordé un long entretien à Mer et Marine. Face à des menaces de plus en plus sérieuses et à une nouvelle course aux technologies, le patron de la flotte française dit notamment vouloir mettre le pied sur l’accélérateur pour combler les retards pris ces dernières années.

MER ET MARINE : Depuis votre arrivée à la tête de la Marine nationale au mois de septembre, vous avez alerté à plusieurs reprises, notamment devant les parlementaires, sur la dégradation de la situation sécuritaire dans l’espace maritime. Vous évoquez notamment le risque d’un retour à des conflits de haute intensité. C’est un scénario probable dans les années qui viennent ? A quels types d’engagements la flotte doit elle se préparer ?    

AMIRAL VANDIER : On a longtemps pensé que la mer était un espace de liberté, mais c’est de moins en moins vrai, puisque l’on constate un réinvestissement important des capacités militaires dans le domaine maritime et un accroissement sensible des tensions entre pays.

Concernant des nations comme la France, ces enjeux restent dominés par le fait nucléaire. La dissuasion reste centrale pour prévenir un dérapage entre deux puissances nucléaires. Par conséquent, je ne pense pas que nous soyons confrontés à un risque de « grande guerre ».

En revanche, des affrontements violents en mer sont possibles, y compris de la part d’adversaires qui pourraient agir de manière à défier notre détermination et tester l’articulation de notre capacité de réponse conventionnelle sous le seuil nucléaire. Je pense par exemple à un conflit de type Malouines, où au cœur de la Guerre froide, l’Argentine a cru pouvoir s’emparer des possessions britanniques dans l’Atlantique sud. Cet affrontement s’est réglé de façon conventionnelle, mais il a coûté plus d’une dizaine de bâtiments de surface à la marine anglaise. De la même manière, on pourrait imaginer à l’avenir une tentative d’éviction de la France de certaines régions du monde, notamment celles où nous avons des territoires. Nous devons pouvoir décourager et si nécessaire empêcher de telles initiatives.

Où y a-t-il « le feu » aujourd’hui ? Quelles sont les zones les plus sensibles actuellement?  

Pour reprendre votre expression, je dirais qu’il y a le feu un peu partout… En Atlantique, nous avons retrouvé un niveau assez dur, avec le retour d’une rivalité sur et sous la surface de l’eau.  En Méditerranée, nous surveillons de près la Libye, avec un conflit en voie de « somalisation », et il y a eu également les tensions avec la Turquie. En océan Indien, c’est notamment la question de l’avenir de l’Iran sur la question nucléaire, et dans la zone indopacifique il y a des enjeux géostratégiques considérables liés à la tension sino-américaine. La France, en tant que pays riverain de cette région avec un domaine maritime important lié à ses territoires ultramarins, où nous pesons par exemple dans la lutte contre les trafics et la pêche illégale, a un rôle de stabilité. Elle est légitime mais aussi écoutée.

Avec 15 frégates de premier rang, avez-vous aujourd’hui suffisamment de bâtiments pour répondre aux besoins opérationnels ?

Il nous faut environ trois frégates pour tenir chaque grand théâtre, c’est-à-dire l’Atlantique, la Méditerranée et l’océan Indien, ce qui nécessite d’en avoir en permanence dix à onze disponibles. Nous y sommes aujourd’hui, même si nous attendons encore l’arrivée des FDI pour disposer réellement de 15 frégates de premier rang. Ensuite, il est vrai que ce format est juste si on nous demande d’étendre notre activité dans d’autres zones.

Votre prédécesseur, l’amiral Prazuck, avait plaidé pour une remontée à 18 frégates de premier rang, qui était encore le format de la flotte en 2015. Quelle est votre position à ce sujet?

Notre priorité pour le moment est de disposer des bons matériels et de voir la loi de programmation militaire exécutée. Pour l’heure, comme pour les autres armées, l’objectif c’est la LPM, rien que la LPM.

Il y a quelques années encore, on parlait surtout d’action de l’Etat en mer, plutôt que d’engagements de haute intensité dans l’espace maritime. Il n’y avait qu’à voir les nouveaux modèles de bâtiments présentés à Euronaval, avec surtout des bateaux peu armés, à l’image des OPV. Aujourd’hui, la donne semble complètement changer…

Dans les années 2010, on pensait que le pavillon était un système d’armes. Ce n’est plus suffisant et nous devons avoir des équipements répondant à la hausse du niveau de menace. 

Sur ces équipements justement, on peut s’interroger sur les délais très longs entre l’expression d’un besoin opérationnel et la mise en service des capacités, donc leur adéquation avec les évolutions intervenues entretemps. L’exemple des FREMM est à ce titre assez frappant, avec des bâtiments conçus au début des années 2000 dont le dernier exemplaire n’a pas encore pris la mer…

Il y a en effet une problématique de temps capacitaire et de réalité dans le déroulement des programmes. A l’origine du programme FREMM, nous devions avoir 18 de ces frégates en service en 2012, nous n’en aurons finalement que 8 en 2023. Ces bâtiments ont été imaginés au début des années 2000, c’est-à-dire que le concept qui a présidé à leur conception a déjà plus de 15 ans. A l’époque, on voyait deux grandes missions : la lutte anti-sous-marine et l’action vers la terre. Aujourd’hui, nous devons également faire face aux menaces aériennes et un angle qui revient souvent est celui de la FREMM antinavire, dans le cadre de scénarios d’intervention impliquant du combat naval entre bâtiments.  

Nous devons passer d’une logique de livraison de bâtiments dans une version donnée suivie d’une unique rénovation à mi-vie à un mode incrémental, notamment sur la partie logicielle. C’est ce qui a été fait de manière remarquable dans le domaine de la lutte anti-sous-marine. Ainsi, les SNA du type Rubis, malgré leur âge, ont, pour une partie d’entre eux, une suite sonar et un armement de très bon niveau car ils sont régulièrement modernisés. Pour les bâtiments de surface, nos industriels, comme Naval Group, Thales et MBDA, doivent nous proposer des incréments capacitaires s’inscrivant dans un cycle plus réactif, donc plus court.

La question se pose d’ailleurs également pour les nouvelles frégates de défense et d’intervention. Les FDI seront des bâtiments assez légers et les premières unités de la série ne seront pas très équipées. Dans un contexte de menaces accrues, n’avoir à bord que 16 missiles Aster, pas de brouilleurs ni de leurres anti-missiles, est-ce bien raisonnable ?

Nous attendons beaucoup des FDI et notamment de leur radar plaques dont les essais à Saint-Mandrier sont prometteurs. Ces bâtiments très numérisés pourront notamment faire de la veille coopérative navale et avoir un effet démultiplicateur. Les FDI seront de vrais bâtiments de combat, qui pourront participer à des engagements de haute intensité. Elles remplaceront avantageusement les frégates légères furtives La Fayette qui ne peuvent plus être considérées comme des bâtiments de premier rang.

Ces nouvelles frégates auront un déplacement inférieur à celui des FREMM, un choix qui a été dicté par des considérations liées au marché export, même si l’on constate aussi aujourd’hui une tendance à l’accroissement du gabarit des frégates de premier rang. Sur les équipements des FDI, je partage votre constat. Mais nous avons heureusement de la réserve. Nous espérons par exemple pouvoir intégrer sur ces bâtiments des missiles de croisière navals et nous devons aussi travailler sur le sujet de la guerre électronique selon le principe des incréments que nous venons d’évoquer.

Vous devez également faire face à de nouveaux domaines de lutte, comme le cyber mais aussi ce que l’on appelle le « seabed warfare », avec en particulier la problématique de la sécurisation des câbles sous-marins par lesquels transitent l’essentiel des communications internationale, en particulier Internet…

Nos compétiteurs stratégiques ont largement investi et intégré à leurs opérations les nouveaux espaces de conflictualité : le milieu cybernétique, le spectre électromagnétique, le champ informationnel et l’exploitation des fonds marins. La maîtrise des fonds marins constitue en effet un domaine important et là aussi il est temps de rattraper notre retard. C’est un sujet à portée stratégique quand on pense que, par exemple, 90% de l’Internet mondial s’appuie sur un réseau de câbles sous-marins. Mais il y aussi les câbles de puissance, pour le transport d’énergie, et les câbles scientifiques. Nous devons donc être en mesure de faire face au développement d’une guerre sous-marine hybride, qui n’implique plus seulement des sous-marins, mais aussi des actions potentielles de sabotage et d’espionnage des équipements installés au fond de la mer. Nous y travaillons, en particulier dans le sillage du développement de nouvelles capacités de drones, avec le SLAM-F dans le domaine de la guerre des mines mais aussi CHOF, notre capacité hydro-océanographique future, qui reposera sur des bâtiments scientifiques et militaires. Ces programmes voient notamment se poursuivre des expérimentations de drones de surface et sous-marins. Nous travaillons avec la DGA à un concept innovant de bâtiments particulièrement versatile apte à la mise en œuvre de tels drones et de moyens d’intervention.    

Le président de la République a acté le lancement du programme de porte-avions de nouvelle génération. Du moins, les grands choix techniques et le début d’une phase d’études qui va durer cinq ans. Ensuite seulement doit intervenir la commande en vue d’une admission au service actif de ce bâtiment en 2038 pour remplacer le porte-avions actuel. Pour vous qui avez commandé le Charles de Gaulle, on imagine que c’est une excellente nouvelle…  

En effet, et je me félicite du choix positif de la propulsion nucléaire, qui dicte le calendrier et requiert de lancer la machine maintenant afin d’obtenir un projet détaillé et de prévoir les approvisionnements de long terme, en particulier les chaufferies, à partir de 2022. Nous avons cependant encore beaucoup de chemin à parcourir avant de voir ce bâtiment à la mer en 2036.

La question d’un retour à la permanence du groupe aéronaval, qui suppose la réalisation de deux nouveaux porte-avions, est-elle prématurée ?

Elle se pose depuis le retrait du service du Foch en 2000 et, depuis, nous sommes organisés sur un format à un porte-avions. Le retour éventuel à la permanence du groupe aéronaval serait un choix très dimensionnant, en matière d’équipements comme de ressources humaines, c’est avant tout une décision stratégique et politique. Mon avis, pour l’heure, est qu’il faut se concentrer sur le développement et la construction du premier.

En 2018, l’amiral Prazuck, a lancé Mercator, un plan stratégique fixant les objectifs à atteindre par la Marine nationale d’ici 2030 en fonction de l’évolution du contexte géostratégique, des progrès technologiques et des enjeux en matière de ressources humaines. Vous avez décidé d’actualiser ce plan, pouvez-vous nous en dire plus ?

Ce plan repose toujours sur trois grands axes : une marine de combat, une marine en pointe et une marine qui repose sur son personnel. Mais nous avons mené quand je suis arrivé en septembre un travail d’analyse et il en ressort plusieurs grands points. D’abord, le sentiment profond qu’il y a nécessité d’accélérer sur certains domaines où nous avons pris du retard, mais ce retard est encore rattrapable si nous ne tardons pas. Pour faire simple, on récolte ce que l’on a semé. Pour des questions budgétaires les nouvelles capacités ont été échelonnées dans le temps et nous prenons aujourd’hui livraison des matériels d’il y a 10 ans. C’est-à-dire que nous mettons en service la génération d’avant. Il y a beaucoup d’exemples et je vais en citer un qui me semble très éclairant. Cette année, nous allons mettre en service le Suffren, premier des six nouveaux sous-marins nucléaires d’attaque du programme Barracuda, qui sera notre premier sous-marin équipé de MdCN. Or, on constate que l’Algérie dispose de sous-marins du type Kilo équipés de missiles de croisière Kalibr depuis 2016, soit cinq ans avant nous.

Nous devons donc mettre le pied sur l’accélérateur pour combler nos retards capacitaires, refaire nos stocks de munitions, travailler sur notre matériel et nos tactiques pour préparer la guerre de demain.

Cela passe aussi par l’entrainement et vous avez de ce point de vue mis en place de nouveaux exercices beaucoup plus musclés, comme ZEST en décembre…

Les équipages, qui naviguent sur toutes les mers du globe, comprennent que le paysage change. Il faut que nous les préparions mieux aux opérations de haute intensité. Ce qui passe par des exercices de très haut niveau, représentatifs, multi-domaines, multi-luttes, continus et violents car c’est cela qui nous attend. C’est dans cette optique que nous avons créé ZEST, qui a permis d’agréger tous les petits exercices conduits habituellement pour proposer un entraînement bien plus qualitatif et réaliste.

Les industriels qui développent vos équipements peuvent-ils avoir un rôle dans ce nouveau genre d’exercices ?

Tout à fait et je voudrais d’ailleurs les intéresser à ces entraînements, par exemple pour tester de nouveaux capteurs et contribuer à l’accélération du tempo de validation de concepts et de tactiques.  Nous devons avoir une logique beaucoup plus prospective que « processionnaire ».

Quelles évolutions entendez-vous mener sur le second pilier de Mercator, la « marine en pointe » ?

Nous devons dépenser beaucoup d’énergie sur ce que l’on peut capter en matière de gains technologiques. Non seulement sur l’innovation de pointe, mais aussi sur ce que l’on peut absorber tout de suite, ce qu’on appelle l’innovation d‘usage. Car avec des matériels sur étagère, on peut aussi faire beaucoup de choses.

Et pour les ressources humaines ?

C’est ce que l’on appelle la « marine de tous les talents » dans ce nouveau plan Mercator. L’idée, et la conviction, est qu’il faut sortir du taylorisme, d’une logique de contrôle de gestion qui aboutit à une décomposition du travail en tâches et en cantonnant les gens dans des cases où leur travail s’arrête aux limites de ces cases.  Aujourd’hui, tout est interconnecté, il faut lever les barrières, que les gens se parlent, échangent et connaissent le métier des autres. La marine recrute des jeunes gens pour leurs talents au niveau scolaire, mais aussi pour leur caractère, parce qu’ils sont imaginatifs, pugnaces, courageux, qu’ils aiment l’aventure… ces talents ouvrent autant de perspectives d’évolution entre ce que ces jeunes veulent et ce que l’institution peut leur proposer. Nous devons donc développer les passerelles entre métiers, donner plus de flexibilité aux carrières et mieux faire fructifier nos talents pour faire progresser la marine.

On dit souvent que les métiers militaires attirent de moins en moins les jeunes. Pourtant, en 2020, la Marine nationale a enregistré un record en réalisant 4000 recrutements. C’est un signe très positif…

2020 a été de ce point de vue une année historique, nous avons en effet recruté 4000 nouveaux marins et, surtout, nous avons commencé 2021 avec un solde positif de plus de 180 marins par rapport à l’année précédente. Je n’avais jamais connu cela depuis que je suis entré dans la marine. C’est la fin de la grande retraite, et il faut que cela dure !

Pourtant la crise sanitaire a complètement bouleversé les modalités habituelles de recrutement, avec l’annulation des salons étudiants et dédiés à l’emploi ou encore l’arrêt temporaire des entretiens physiques dans les CIRFA…

Tout à fait mais le Covid nous a obligé à aller à marche forcée sur le numérique, là où sont les jeunes.  Nous avons pris une vraie avance dans le recrutement numérique, avec par exemple des sortes de « speed datings » qui ont pu parfois nous surprendre, par exemple quand nous avons découvert que 30% des personnels qui s’intéressaient aux sous-marins étaient des jeunes femmes.

Et qu’en est-il du taux d’attrition des nouvelles recrues, qui quittent l’institution au bout de six mois ? Par ailleurs, avez-vous constaté ces dernières années un problème de sélectivité, à savoir moins de candidats par poste à pourvoir, qui réduirait mécaniquement le vivier dans lequel recruter ?

Le taux d’attrition est stable et plutôt bon pour le secteur militaire, il est de 5% pour les officiers, 10% pour les officiers-mariniers et 18% pour les quartiers-maîtres et matelots. Pour ce qui est de la sélectivité, nous ne rencontrons pas de problème car notre recrutement a aussi évolué vers une stratégie plus qualitative et moins quantitative. En revanche, comme partout, nous constatons un problème de baisse structurelle du niveau scolaire. Cela nous impose des efforts supplémentaires dans la montée en gamme de nos personnels, mais il n’y a pas de fatalité. En revanche, il y a aussi des évolutions positives, par exemple dans l’état d’esprit des jeunes marins. Je suis par exemple stupéfait des questions que posent les élèves-officiers quand je vais à l’Ecole navale. Par rapport à mon époque, ils s’intéressent beaucoup plus à la géopolitique et au monde. Ils sont connectés tout en ayant des valeurs et un vrai engagement personnel, ils sont enthousiastes. C’est de l’or que nous avons entre les mains.

Une interview réalisée par Vincent Groizeleau

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