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Amiral Pierre Vandier : « Nous entrons dans une période exigeante pour la Marine »
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Interview

Amiral Pierre Vandier : « Nous entrons dans une période exigeante pour la Marine »

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Une Marine prête au combat et dont les familles font partie du système d’armes : dans un entretien exclusif au Télégramme, Pierre Vandier, le nouveau chef d’état-major de la Marine, détaille ses priorités.

Un « opérationnel » à la tête de la Marine, est-ce un signal ?

C’est surtout un effet de génération. Aujourd’hui, la plupart des officiers de marine ont connu les opérations. Dans mon propre parcours, j’ai eu la chance exceptionnelle d’être le chef de la cellule à l’état-major des Armées qui a suivi l’opération Serval, au Mali, en 2013. Cela m’a donné des clés de compréhension du caractère interarmées des opérations, du fonctionnement de la chaîne de commandement, du besoin de disposer de capacités sur l’ensemble du spectre de nos actions. Je peux apporter à la Marine une vision large de ses enjeux.

En Méditerranée, l’agressivité turque peut-elle conduire à la guerre ?

C’est le scénario que tout le monde redoute et dont personne n’a envie. La tension est perceptible. Elle est médiatisée par les acteurs de la politique du fait accompli. La Marine nationale met en lumière ce qui se déroule en Méditerranée. La ministre des Armées l’a fait à l’Otan, après l’incident naval de la mi-juin entre l’une de nos frégates et un bâtiment turc.

Vos équipages sont-ils prêts au combat ?

Le vrai tribunal est celui de l’Histoire. Ce qui est certain, c’est que le niveau d’exigence de la préparation opérationnelle augmente. Il faut être sûr de l’intégralité du spectre de nos modes d’action.

Sur toutes les mers du globe, la puissance navale est de retour au premier plan. Les équipages doivent-ils s’attendre à une multiplication des embarquements ?

Nous entrons dans une période exigeante. Je l’ai dit aux marins en prenant mes fonctions. Ils doivent comprendre le sens des tensions qui s’exercent : nos concitoyens, qui financent la défense, attendent que nous soyons au rendez-vous.

Quels sont les risques pour l’attractivité du métier de marin ?

Au regard de l’évolution de la société, ses contraintes pèsent plus qu’avant sur les familles. Pour préserver les équilibres, nous réfléchissons à de nouveaux outils et de nouvelles façons de faire. Nous devons réussir à embarquer les familles dans nos missions. Elles sont partie intégrante du système de combat de la Marine.

Quelles pistes creusez-vous ?

Mon prédécesseur a expérimenté les doubles équipages sur les frégates de premier rang. Comme il est impossible de fabriquer une double Marine, nous réfléchissons à préparer les gens au plus près de chez eux ou encore des renforts ponctuels. Il faut rendre à nouveau prévisible les embarquements.

L’épisode de la covid-19 à bord du porte-avions Charles de Gaulle peut-il se reproduire ?

Nous sommes très vigilants. Aujourd’hui, le virus ne peut pas stopper l’activité de la Marine. À son retour du Liban, jeudi dernier, l’équipage du porte-hélicoptères amphibie Tonnerre a été testé, un cas était suspect. Les marins sont partis sur de très faibles préavis, se sont comportés avec une parfaite rigueur médicale à Beyrouth, où l’épidémie est forte, et ont remarquablement rempli leur mission.

Après l’incendie du sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) La Perle, cet été, sur les chantiers de Toulon (Var), songez-vous à avancer l’admission au service actif du Suffren ?

L’horizon de l’été 2021 est maintenu. Il est hors de question de brader la sécurité de l’équipage et le processus de validation des capacités opérationnelles de ce premier SNA d’une série de six. Ses performances sont au rendez-vous.

Un SNA en moins : quelles sont les conséquences pour les opérations ?

Aucun, jusqu’en 2022, date initiale de la fin de l’arrêt technique de La Perle. C’est ensuite, et pour les dix prochaines années, que la question se pose. Des décisions seront prises cet automne.

Négligence, sabotage : quelles sont les causes de l’incendie ?

On sait qu’un éclairage a enflammé un revêtement en plastique dans un caisson installé pour sabler la coque. Pourquoi ? Les enquêtes techniques et judiciaires en cours le diront.

Certains incriminent des défaillances chez l’industriel Naval Group…

Le maintien en condition opérationnelle (MCO) des navires est au cœur de notre préoccupation. Naval Group a compris l’enjeu opérationnel actuel et la nécessité de tirer ses standards vers le haut.

Compte tenu du contexte, faut-il « muscler » la Marine ?

Tenir les rendez-vous de la loi de programmation militaire (LPM) est déjà une gageure pour la Marine et les industriels. Pour l’instant, les calendriers des programmes lancés sont respectés. Une autre de mes priorités est que l’ensemble des forces de la Marine se projette dans le combat de demain. Sur le plan tactique, nous devons inventer des modes d’actions multi-domaines. Un bâtiment en mer n’opère plus tout seul, mais en lien avec des manœuvres dans les milieux spatial et cybernétique, éventuellement avec des forces spéciales. On observe que nos adversaires activent des concepts d’opérations très vastes et très efficaces. Nous devons aussi imaginer la parade aux menaces qui pointent, comme les missiles hypersoniques. En 2019, la frégate multi-missions Bretagne a réussi le tir test d’un missile évoluant à deux fois la vitesse du son.

Quand va-t-on prendre une décision sur le remplaçant du Charles de Gaulle ?

Le dossier est entre les mains du président de la République. Pendant mes deux années au cabinet militaire de Florence Parly, j’ai participé au groupe de travail qui a décortiqué la question sous tous les angles. La conclusion est claire : nous avons besoin d’un tel navire dans la Marine de 2040.

En complément : Un opérationnel à la tête de la Marine

Pour succéder à l’amiral Christophe Prazuck comme chef d’état-major de la Marine nationale (CEMM), le choix de la ministre des Armées s’est porté sur un profil jeune (52 ans) et complet, marqué par l’aéronavale et les opérations. Pilote de Super-Etendard et de Rafale, Pierre Vandier a commandé, à la mer, la frégate légère furtive Surcouf et le porte-avions Charles de Gaulle, où il aura servi au total 1 200 jours. Fils et petit fils de marin, ce père de six enfants a participé à tous les engagements majeurs des vingt dernières années : la guerre du Golfe, la Bosnie, le Kosovo, le Mali, l’Irak. Depuis deux ans, il était le chef du cabinet militaire de Florence Parly, où il s’est familiarisé avec les dossiers politico-militaires. Auteur en 2018 de « La dissuasion au troisième âge nucléaire » (Editions du Rocher), le nouveau « CEMM » a déclaré lors de sa prise de fonction à Toulon, le 1er septembre, sur le pont d’envol du Charles : « L’augmentation des incertitudes stratégiques est telle qu’elle est susceptible de conduire à un combat en mer ».

Un article de la rédaction du Télégramme

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