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Interview

Amiral Prazuck : « Un nouveau porte-avions, ça s’anticipe »

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Moyens de la Marine, recrutements, avenir de la base navale de Brest, retour prochain aux opérations du Charles de Gaulle… Dans une interview exclusive accordée au Télégramme, l’amiral Christophe Prazuck, chef d’état-major de la Marine nationale, évoque aussi les études lancées pour la mise en œuvre d’un nouveau et « indispensable » porte-avions.

LE TELEGRAMME : Vous avez dû faire face à cinq ou six théâtres d’opérations extérieures alors que votre budget était dimensionné pour en gérer un ou deux. La nouvelle loi de programmation militaire (LPM) vous donne-t-elle les moyens de tenir vos missions ?

AMIRAL PRAZUCK : Cette loi va tout d’abord nous permettre de combler les trous. On a tiré sur l’élastique des patrouilleurs, à bout de souffle, des pétroliers et des hélicoptères. Leur remplacement est désormais prévu. Ensuite, la loi confirme le remplacement des grands bâtiments de combat : frégates multi-missions, frégates de taille intermédiaire, sous-marins nucléaires d’attaque Barracuda. Si on va commencer par serrer les dents (les avisos, patrouilleurs de haute mer et les Barracuda ne vont pas arriver instantanément), les perspectives sont très bonnes.

L’un de vos principaux défis reste le recrutement. Comment comptez-vous attirer les 3 500 marins dont vous avez besoin chaque année ?

J’en trouve déjà un quart en Bretagne ! Et un autre quart dans la région de Toulon. D’abord, je veux davantage ouvrir les portes aux femmes. Elles sont 5 000. Je vise 7 500 d’ici à dix ans. Mais mon vrai problème, c’est la fidélisation. Dans la Marine, il y a près de 50 métiers différents dont certains, extrêmement pointus, sont très prisés dans le civil. Nous avons mis en place des compensations financières (primes). Nous avons amélioré l’accompagnement des marins (déménagement, logement, garde des enfants, emploi du conjoint…). Nous étudions aussi la possibilité d’étendre le fonctionnement à deux équipages pour certaines unités (possibilité pour les marins de planifier leurs congés). Quand je suis entré dans la Marine, on disait que la famille ne faisait pas partie du sac du marin. Aujourd’hui, c’est l’inverse.

La très grande majorité des marins est formée à Brest ?

Oui, c’est l’autre rôle fondamental joué par Brest. Quasiment tous les marins qui entrent dans la Marine nationale passent ici, par l’École navale, le Centre d’instruction navale (CIN), l’École des mousses, l’École de Maistrance et l’École des matelots. Cela représente près de 3 000 jeunes venant de toute la France, chaque année.

Le chantier d’entretien et de rénovation du Charles de Gaulle arrive à son terme. Pouvez-vous nous donner des nouvelles du porte-avions… et de son successeur ?

Le patient se porte bien ! Nous espérons sa rentrée opérationnelle, début 2019, pour une fin de service programmée en 2037-2038. Nous le saurons plus précisément en 2027, lors du prochain arrêt technique majeur. Il a fallu dix-neuf ans pour construire le CDG. Cela s’anticipe donc. C’est pour cette raison que son successeur est inscrit dans la loi de programmation militaire 2019-2025. Les études vont être lancées, dès cet été, et devront notamment répondre à ces premières questions : quels avions voleront entre 2035 et 2075 ? Seront-ils plus gros ? Y aura-t-il des drones ? Comment les fera-t-on décoller ? Quel mode de propulsion pour le bateau ? Des études sont menées avec les Allemands pour mettre au point le Système de combat aérien futur (Scaf). C’est lui qui volera sur le porte-avions. Tactiquement, cet outil est pour moi indispensable. Politiquement, c’est aussi un outil puissant.

La Marine nationale à Brest, Landivisiau, Lanvéoc-Poulmic et l’Ile-Longue, c’est un quart de la flotte française, une quarantaine de bateaux et sous-marins, une quarantaine de Rafale et d’hélicoptères, 22 000 personnes. Quelles sont les perspectives pour le port militaire de Brest ?

Pour le bassin d’emploi de Brest, la Marine nationale c’est, avec les familles, environ 60 000 personnes. C’est 2,3 milliards d’euros injectés localement, dont 500 M€ pour les seules soldes des marins et civils. Brest est un pôle d’excellence. Le port militaire, qui avait vieilli, va changer de visage dans les douze ans qui viennent ! Les frégates multi-missions (FREMM), qui sont de très loin les meilleurs bateaux du monde dans leur catégorie, arrivent. Puis ce sera le tour des frégates de taille intermédiaire (FTI). Puis les sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) Barracuda qui vont venir faire leurs essais depuis Brest et y viendront ensuite en escales (NDLR, ils seront basés à Toulon). La Force océanique stratégique va aussi se renouveler. Les petits bateaux aussi vont changer, avec l’arrivée de 30 remorqueurs, vedettes de liaison, pousseurs. À Lanvéoc, on commence à retirer les très vieux hélicoptères Alouette 3, qui seront remplacés par les Dauphin et les H160.

Conséquence du Brexit, Brest va accueillir le MSC-HOA, le Centre de sécurité maritime pour la corne de l’Afrique, qui était auparavant localisé au Royaume-Uni. Cela représente combien de personnes ?

Une dizaine, car Brest ne récupère que la partie renseignement du MSC-HOA. La partie commandement est transférée en Espagne. Mais le plus important est que Brest, avec ce transfert, étend sa compétence. Brest gérait déjà un centre suivant en permanence les opérations maritimes dans le golfe de Guinée (Mica Center). Désormais il y aura donc aussi toute l’Afrique de l’Est. Brest devient ainsi le pôle français, et probablement européen, en matière de sécurité maritime.

Il y a cinq ans, Le Télégramme avait publié une enquête pointant des failles de sécurité sur l’Ile Longue, cœur de la dissuasion nucléaire française, face à Brest. Ces problèmes ont-ils été réglés ?

La sécurité en ce domaine n’est jamais figée. Elle s’adapte en permanence aux nouvelles menaces. C’est un sujet sur lequel il y a tout le temps des travaux. Et depuis quatre ans, il y en a eu beaucoup…

Concernant Brest, après les Capucins, la Marine va-t-elle restituer à la ville d’autres parties de la Penfeld ?

L’arsenal de Brest était configuré pour 100 bateaux. On en a quarante aujourd’hui. Toute la logistique, qui était concentrée au fond de la Penfeld, est rapprochée des bateaux. Et nous n’occupons plus cette zone. L’amiral de Oliveira travaille pour que les Brestois puissent en profiter. La délimitation, qui est à fixer avec le maire, comprend globalement l’espace situé au nord du pont de l’Harteloire. La ville doit définir aussi ce qu’elle veut faire. Mais je n’ai pas d’inquiétude à ce sujet. Cette rétrocession interviendrait à partir de 2025.

Quid du Cercle naval ?

Le dossier est au ministère de l’Économie et des Finances. Nous avons eu beaucoup de visites. Nous attendons la suite.

Le port militaire de Brest a accueilli une frégate chinoise du 2 au 5 juillet. Cela ne s’était pas produit depuis douze ans. Comment interprétez-vous la présence de la marine chinoise en Atlantique ?

La Chine était un géant démographique. Elle est aujourd’hui un géant stratégique et un acteur stratégique majeur. En quatre ans, la marine chinoise a construit l’équivalent de la flotte française. Il faut juste en tenir compte.


Interview réalisée par Hervé Chambonnière, de la rédaction du Télégramme

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