Défense
Amiral Rogel : « La cohérence d’ensemble de la marine est préservée »

Interview

Amiral Rogel : « La cohérence d’ensemble de la marine est préservée »

Défense

Conséquences du Livre Blanc sur le format, les effectifs et le champ d’action de la marine, évolution des missions, développement des enjeux maritimes… A l’occasion d’une rencontre avec l’Association des Journalistes de Défense (AJD), le 10 juillet à Paris, l’amiral Bernard Rogel, chef d’état-major de la Marine nationale, a fait le point sur la situation de la flotte française et répondu aux questions des journalistes de l’AJD, dont celles de Vincent Groizeleau, de Mer et Marine.

 

 

Le Livre Blanc : « Le meilleur compromis possible »

 

 

Le principal sujet du moment concerne, bien entendu, les conséquences du nouveau Livre Blanc sur la Défense et sa traduction dans la prochaine Loi de Programmation Militaire (LPM), qui couvrira la période 2014 – 2019 et sera examinée à l’automne par le parlement. Qu’en est-il pour la marine ? « Les armées sont là pour mettre en œuvre les ambitions politiques et le Livre Blanc permet la mise au regard des ambitions d’un pays avec ses capacités budgétaires. C’est un exercice difficile mais les ambitions de la France demeurent mondiales et on ne peut que s’en féliciter.  Je pense que nous sommes arrivés au meilleur compromis possible », estime le CEMM. Pour l’amiral Rogel : « La cohérence d’ensemble des armées et celle de la marine sont préservées. Nous avons réussi à garder une boite à outils interopérable et complémentaire ». Cette boite à outils, comme l’appelle le patron de la flotte française, offre au président de la République, via le chef d’état-major des armées, un vaste panel de capacités à même de répondre à différents scénarii, des plus simples aux plus complexes. Cela, dans un monde qui évolue constamment et de plus en plus rapidement. « On assiste à une compression des temps politique, médiatique et militaire. La montée en puissance d’un dispositif est réduite dans le temps et, pour maintenir des délais de réaction rapides, il fallait maintenir le dispositif ». Pour la Marine nationale, cela se traduit par une flotte comprenant, à l’horizon 2025, un porte-avions, 4 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE), 6 sous-marins nucléaires d’attaque (SNA), 3 bâtiments de projection et de commandement (BPC), 15 frégates de premier rang, 6 frégates de surveillance et une quinzaine de patrouilleurs.

 

 

Le groupe aéronaval (© MARINE NATIONALE)

Le groupe aéronaval (© MARINE NATIONALE)

 

 

Une présence réduite

 

 

Dans la bataille budgétaire du Livre Blanc, en termes de passerelles, la flotte a donc perdu, par rapport au précédent format, un BPC, ainsi que trois frégates de premier rang. Une réduction qui n’est pas négligeable mais qui n’est pas catastrophique non plus. Ce qui est somme toute logique compte tenu de la montée en puissance des enjeux maritimes, notamment pour la France, qui dispose avec ses 11 millions de km² d’espace maritime de la seconde zone économique exclusive (ZEE) du monde. Un territoire essentiellement situé outre-mer, potentiellement riche en ressources naturelles et qu’il convient de protéger. « Le Livre Blanc a pris en compte les enjeux maritimes et l’importance de l’Outre-mer. Il maintien nôtre spectre de missions, même avec un format resserré », souligne l’amiral Rogel. Toutefois, la réduction des capacités ne sera pas sans impact sur les missions et conduira peut-être, dans les années qui viennent, à faire des choix : « Nous allons légèrement restreindre les missions. Jusqu’à présent, en plus des approches maritimes, nous pouvions nous déployer simultanément sur trois théâtres. Demain, nous ne pourrons le faire que pour un ou deux théâtres ».

 

 

SNA du type Barracuda (© DCNS)

SNA du type Barracuda (© DCNS)

 

 

De nouvelles unités aux capacités supérieures

 

 

L’amiral Rogel note, toutefois, que les nouveaux équipements offrent des capacités plus importantes, permettant de compenser en partie la réduction du format. C’est le cas des nouvelles FREMM, mais aussi des futurs SNA du type Barracuda, appelés à remplacer les sous-marins du type Rubis à compter de 2017/2018. « Ces sous-marins seront notamment équipés, comme les FREMM, du missile de croisière naval, qui offrira des capacités de frappe dans la profondeur importantes. Du fait de leur discrétion, ils pourront se rendre dans des zones de crise, sans pour autant élever le niveau de la crise ». Il s’agit d’ailleurs d’une caractéristique générale de la marine qui, en utilisant la liberté de naviguer dans les eaux internationales, peut s’approcher d’une zone sensible et y disposer des moyens d’action de manière plus ou moins ostensible selon la situation et l’effet recherché. « L’accès à un théâtre d’opération par la mer constitue un grand avantage. Ainsi, en Côte d’Ivoire (en 2011, ndlr), un BPC a pu assurer le soutien de la force Licorne sans élever le niveau de la crise, ce qui aurait été le cas si les moyens de l’armée de Terre avaient été renforcés par la frontière terrestre ». Le CEMM cite d’ailleurs les bâtiments de projection et de commandement comme un exemple de l’amélioration de la polyvalence et des capacités résultant de la mise en service des unités de nouvelle génération : « Les BPC sont des bateaux bien plus complets que les anciens transports de chalands débarquement. Conçus pour les opérations aéroterrestres et pouvant remplir un large spectre de missions, ces nouveaux bâtiments sont des outils très performants et reconnu partout comme tel. Cela tient au fait qu’ils ont été bâti au travers d’une collaboration très étroite avec l’armée de Terre, qui partage cet outil avec la marine ».

 

 

BPC au large de la Libye en 2011 (© EMA)

BPC au large de la Libye en 2011 (© EMA)

 

Hélicoptères de l'armée de Terre sur un BPC (© EMA)

Hélicoptères de l'armée de Terre sur un BPC (© EMA)

 

 

Evoluer dans un concept interarmées et interallié

 

 

L’interarmées, justement, est devenu le quotidien des militaires français. « Nous sommes arrivés à un niveau assez exceptionnel en termes d’intégration interarmées, ce qui nous vaut d’ailleurs l’admiration de certains de nos alliés. Ce concept permet au chef d’état-major des armées de disposer d’une boite à outils dans laquelle il peut piocher en fonction des circonstances ». L’intervention en Libye, en 2011, a permis de mesurer l’efficacité de cette organisation, l’armée de l’Air, la Marine nationale et l’armée de l’Air intervenant de manière parfaitement coordonnée contre les forces du colonel Kadhafi, le tout en s’intégrant sans problème dans un vaste dispositif multinational. Il en fut de même, cette année, avec l’opération  Serval, au Mali. Certes, il n’y avait sur ce théâtre pas de littoral mais cela n’a pas empêché les marins d’être bien présents. Non seulement pour transporter des unités de l’armée de Terre depuis la métropole jusqu’en Côte d’Ivoire, mais aussi directement au combat. « Cette opération a, elle aussi, démontré l’excellente intégration interarmées. Les commandos marine sont intervenus sur la phase à terre, alors que nous avons déployé jusqu’à 5 avions de patrouille maritime ayant assuré des fonctions de renseignement et même de frappes aériennes en tirant des bombes ». Cette efficacité des différentes armées repose notamment, selon l’amiral, sur « la permanence de la préparation opérationnelle », autrement dit l’entrainement des forces, qui utilisent des moyens de plus en plus polyvalents, leur permettant de répondre à différents types de crises. Une préparation désormais à forte consonance internationale, avec de nombreux exercices entre alliés, les interventions militaires revêtant presque systématiquement, aujourd’hui, un caractère multinational. « Nous jouons la carte de la complémentarité, en interarmées, mais aussi avec nos alliés ».

 

 

Groupe aéronaval franco-britannique (© MARINE NATIONALE)

Groupe aéronaval franco-britannique (© MARINE NATIONALE)

 

 

Des trous dans la raquette

 

 

Une complémentarité qui peut permettre, dans une période de fortes contraintes budgétaires, de combler certaines lacunes. Ce fut ainsi le cas au Mali avec la mise à disposition, par d’autres nations, d’avions de transport et de ravitaillement, ainsi que de drones. En ce qui concerne la marine, l’amiral Rogel estime, pour l’heure, être en mesure de « remplir les missions qu’on (lui) demande ». Mais, reconnait le grand chef, il y a tout de même des trous dans la raquette. C’est le cas notamment du groupe aéronaval qui, en l’absence d’un second porte-avions, ne peut être disponible en permanence au profit du pouvoir politique. « Ne pas avoir de second porte-avions fait partie de l’analyse générale et des risques pris. Nous n’avons plus de critère de permanence. C’est aussi pourquoi nous avons lancé de manière très volontaire une coopération avec les Britanniques, afin de disposer d’un corps expéditionnaire commun, le CJEF, qui doit à terme nous permettre de disposer de la permanence d’un porte-avions en franco-britannique. L’objectif est de construire une force intégrée comprenant un porte-avions français ou britannique, avec un état-major commun et une escorte binationale ».

Le CEMM se montre, par ailleurs, préoccupé par la diminution rapide du nombre de patrouilleurs, dont la flotte, vieillissante, voit ses moyens progressivement retirés du service. Or, faute de budget, le programme des bâtiments de surveillance et d’intervention maritime (BATSIMAR) n’a pas encore été lancé et il ne le sera probablement qu’au cours de la LPM 2020 – 2025.  « Les patrouilleurs sont l’une de mes préoccupations. Outre-mer, nous sommes notamment obligés de désarmer les bâtiments de transport léger (Batral), qui sont à bout de souffle. Nous allons pouvoir commander des bâtiments multi-missions  (B2M) et, ainsi,  tenter de compenser la réduction temporaire de capacités en termes de patrouilleurs par l’achat de navires civils, mais aussi en faisant vieillir les derniers P400 ». Alors que trois B2M doivent être commandés cette année pour une mise en service à partir de 2015, les quatre derniers P400, qui datent de 1987, vont donc jouer les prolongations, de même que les avisos, au nombre de 9, mis en service entre 1980 et 1984.

 

 

La FREMM Aquitaine (© MICHEL FLOCH)

La FREMM Aquitaine (© MICHEL FLOCH)

 

 

Le CEMM compte bien avoir 11 FREMM

 

 

Dans le domaine des frégates, la situation est un peu floue. Les cinq frégates du type La Fayette étant considérée depuis 2008 comme des frégates de premier rang (FPR) et le nouveau Livre Blanc réduisant de 18 à 15 le nombre de FPR, il semblait logique que le programme des nouvelles frégates multi-missions (FREMM) soit réduit de 11 à 8 unités seulement. Toutefois, Jean-Yves Le Drian a assuré, lors de sa visite à Toulon le mois dernier, que le programme serait maintenu dans son format actuel. « Le ministre de la Défense a annoncé 11 FREMM, je les prends », lance l’amiral Rogel, qui rappelle que les deux nouvelles frégates de défense aériennes (FDA) du type Horizon, les Forbin et Chevalier Paul, mises en service en 2010 et 2011, font également partie des FPR. Pour le CEMM, la marine alignera donc 13 « frégates lourdes », nouvelle appellation désignant les FDA et les FREMM. Pour arriver à un total de 15 FPR, il faudra donc des unités supplémentaires. Devant être désarmées au cours de la prochaine décennie, les La Fayette, que l’amiral Rogel appelle de nouveau « frégates légères furtives » (FLF), assureront la transition, certaines étant modernisées avec l’ajout d’un sonar, en attendant le lancement, à la fin de la prochaine LPM, d’un nouveau programme. Il s’agit des frégates de taille intermédiaire (FTI), annoncé par Jean-Yves Le Drian en juin. « Les frégates de taille intermédiaire seront considérées comme des frégates de premier rang. Elles remplaceront les La Fayette ». Les FTI, pour lesquelles une approche modulaire est souhaitée, pourraient également remplacer les 6 frégates de surveillance (FS) du type Floréal, dans une version moins équipée que les unités appelées à succéder aux FLF. La marine n’aura en effet peut être pas les crédits pour lancer, comme elle le souhaite, un projet de frégates de surveillance de nouvelle génération. Le remplacement des FS pourrait donc être intégré au programme FTI, permettant ainsi d’allonger la série et donc de diminuer les coûts. Mais rien n’est encore entériné. « Nous verrons », dit simplement l’amiral Rogel.

Concernant les frégates lourdes, le CEMM redit, par ailleurs, son souhait de voir la marine disposer de quatre frégates de défense aérienne. « C’est un format excellent et nécessaire pour protéger nos unités précieuses, le porte-avions mais aussi les BPC, qu’il faut escorter dans les zones à risques ». Cela suppose donc que 2 des 11 FREMM soient en version antiaérienne afin de succéder au début de la prochaine décennie aux Cassard et Jean Bart.

 

 

Rafale Marine (© MARINE NATIONALE)

Rafale Marine (© MARINE NATIONALE)

 

 

Cure d’amaigrissement pour l’aéronautique navale

 

 

Concernant la chasse embarquée sur le porte-avions Charles de Gaulle, la marine va devoir, comme l’armée de l’Air, contribuer à la baisse du format d’avions de combat, qui va passer pour l’ensemble des deux forces de 286 à 225 appareils. « Je souhaite garder une quarantaine d’avions pour le groupe aérien embarqué », annonce l’amiral Rogel, alors que la marine devait toucher 58 Rafale Marine, dont 38 ont déjà été livrés par Dassault Aviation. La réduction de voilure va également toucher la patrouille maritime puisque, sur les 27 Atlantique 2 actuellement en parc, le CEMM n’espère plus qu’ « une quinzaine d’avions modernisés ». Ce programme de rénovation des ATL 2 doit être lancé cette année, avec une tranche ferme pour 12 appareils et une tranche conditionnelle pour 3 supplémentaires, le premier Atlantique 2 rénové étant attendu en 2018.   

Du côté des hélicoptères, en revanche, le patron de la flotte française entend préserver les objectifs initiaux avec, toujours, 27 Caïman Marine (version française du NH90 NFH) attendus.

Pour les drones, l’amiral Rogel reconnait qu’ « on en parle moins dans le secteur naval que dans le milieu aérien et terrestre ». Toutefois, précise-t-il, « nous sommes très intéressés et c’est pour cela que nous avons acquis un drone aérien auprès de Schiebel. Il est déployé sur le patrouilleur d’expérimentation L’Adroit afin que la marine puisse se familiariser avec ce type d’engin ». Selon le chef d’état-major, « les premiers résultats sont tout à fait satisfaisants » et ce type de machine aurait « une très grande utilité sur les patrouilleurs de haute mer et les frégates de surveillance. Nous pourrions même mettre en oeuvre des drones sur des bâtiments dépourvus d’hélicoptère ». Servant de capteur déporté au bâtiment porteur, le drone aérien offre des capacités complémentaires en termes de reconnaissance, de surveillance et d’identification. Plus économique que l’hélicoptère, il peut notamment être déployé dans le cadre de missions à risques, évitant ainsi de mettre en danger un équipage.

 

 

(© MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE)

(© MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE)

 

 

Combien de marins en moins avec la prochaine LPM ?

 

 

En matière d’effectifs, le nouveau Livre Blanc entérine une nouvelle réduction de voilure dans les armées, avec 24.000 postes en moins, s’ajoutant aux 54.000 supprimés par la LPM 2008 - 2013. Sur celle-ci, la marine a été priée de se séparer de 6000 hommes. « Nous avons quasiment achevé cette déflation, il reste 500 postes à supprimer en 2014 ». Quant à savoir avec combien de marins en moins il faudra compter dans la prochaine LPM, l’amiral Rogel indique que le chiffre « n’est pas tranché », tout en reconnaissant que, si l’effort demandé se traduit par plusieurs milliers de postes supplémentaires, cela « pourrait poser problème ». Le CEMM rappelle en effet que, pour faire fonctionner des bateaux, « il faut beaucoup de compétences, ce qui nous amène à gérer des micro-populations ». Il est donc nécessaire de maintenir un volant de personnel suffisant pour chaque spécialité, certaines étant particulièrement critiques, afin de ne pas déstabiliser l’ensemble. « C’est un vrai point de vigilance », confie l’amiral. Pour ce qui concerne le recrutement, la situation serait satisfaisante, bien que la marine semble rencontrer quelques difficultés à convaincre certains marins de rester dans l’institution. « Nous n’avons pas de problème particulier en termes de recrutement, puisque nous avons 2 à 3 candidats par poste. En revanche, nous avons un problème de fidélisation », note le CEMM, qui se dit « particulièrement fier » de ses marins, avec « des jeunes enthousiastes, dynamiques et volontaires ». Et de rappeler au passage que « 5000 à 7000 hommes et femmes sont à la mer chaque jour. Nous avons du monde en permanence sur, dessous et au dessus des océans ».

 

 

(© MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE)

(© MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE)

 

 

Toujours trois grandes missions pour la flotte 

 

 

L’activité de la Marine nationale demeurera régie par trois grandes missions. « La marine agit sur un trépied de missions opérationnelles. D’abord, les opérations permanentes répondant aux fonctions stratégiques définies par le Livre Blanc. C’est le cas de la dissuasion, avec au moins un SNLE à la mer depuis 40 ans, ainsi qu’une présence sur trois zones de grand intérêt : l’Est de la Méditerranée, l’océan Indien et l’Afrique ». La seconde base du trépied est constituée des opérations extérieures, interventions ponctuelles liées à la décision du chef de l’Etat d’intervenir dans une crise. Ce fut le cas en 2011 pour l’opération Harmattan, en Libye, où la marine « a engagé 27 bâtiments et l’ensemble de ses capacités, du porte-avions aux chasseurs de mines en passant par les sous-marins et les frégates », ou de l’opération Baliste, au Liban en 2006, « où 13.000 ressortissants français et européens ont été évacués, essentiellement par un bâtiment de projection et de commandement ». Le troisième volet, et non des moindres, est celui de l’action de l’Etat en mer (AEM), qui comporte une multitude de missions : secours en mer, assistance aux navires en difficulté, lutte contre la pollution, chasse aux narcotrafiquants… « Pour l’AEM, nous travaillons aux côtés des autres administrations concernées sous la responsabilité du Secrétaire général de la Mer. La marine est d’ailleurs, de ce point de vue, intégrée à la Fonction Garde-côte, qui est un très bon concept. Dans le cadre de l’AEM, l’an dernier, 9500 navires ont été contrôlés et 43 déroutés, 330 procès verbaux ont été dressés, 135 passeurs ont été interpellés (immigration clandestine, ndlr), 200 personnes ont été sauvées et 8 navires en difficulté ont été remorqués. J’ajoute qu’environ 2000 engins explosifs datant de la seconde guerre mondiale ont été déminés devant les côtes. Il y a d’ailleurs encore beaucoup de travail à faire dans ce domaine, l’essentiel des munitions historiques n’ayant pas encore été pétardé ». L’amiral Rogel note que certaines missions de l’AEM revêtent un caractère « de plus en plus militaire », à l’image de la lutte contre le narcotrafic. « En deux ans, nous avons intercepté 13 tonnes de drogue dans les Caraïbes et en Méditerranée. C’est une activité à part. Les trafiquants possèdent de moyens performants qui demandent la mise en place, pour les contrer, de véritables opérations militaires, avec frégates, commandos et avions de patrouille maritime ».

 

 

Sauvetage en mer (© MARINE NATIONALE)

Sauvetage en mer (© MARINE NATIONALE)

 

 

Pas d’externalisation du sauvetage en mer

 

 

La mer étant aujourd’hui plus accessible au grand public, les interventions se sont également démultipliées en matière de sauvetage : « avec un GPS et quelques connaissances, certaines personnes se prennent aujourd’hui pour des marins avertis ». Il en résulte un nombre plus conséquent de sorties, imposant de mobiliser d’importants moyens, notamment aériens. Compte tenu des restrictions budgétaires, certains appellent d’ailleurs à externaliser les missions de recherche et de sauvetage en mer (SAR), à l’image de ce qui se pratique dans d’autres pays. « Je ne suis pas pour l’externalisation du sauvetage en mer. Il n’est d’abord pas sûr que cela coûte moins cher à l’Etat. En plus, cela m’amènerait à augmenter le schéma d’entrainement des équipages d’hélicoptères.  En effet, ce qui intéresse la marine, c’est le SAR loin, de nuit et par mauvais temps. Or, il n’y a rien qui ressemble plus à des missions de lutte anti-sous-marine dans une mer formée qu’une mission de sauvetage par mauvais temps, là où l’hélicoptère doit tenir longtemps un vol stationnaire. Les qualités requises pour les équipages sont les mêmes et ces activités sont donc complémentaires pour l’entrainement des pilotes ».

 

 

Hélicoptère Dauphin en Polynésie (© MARINE NATIONALE)

Hélicoptère Dauphin en Polynésie (© MARINE NATIONALE)

 

 

Un espace maritime de plus en plus occupé et disputé

 

 

Les missions de la marine sont, évidemment, directement impactées par l’évolution du secteur maritime, qui tient une place fondamentale dans l’économie mondiale, 90% des marchandises transportées sur la planète passant à un moment où à un autre par un bateau. « Les flux maritimes prennent de plus en plus d’importance, le trafic ayant connu un bond de 40% en 10 ans. C’est un véritable challenge en termes de sécurité, de sauvegarde et de protection. Nous devons, de plus, compter avec des bateaux de plus en plus gros, porte-conteneurs et paquebots par exemple, qui imposent d’avoir des moyens adaptés pour pouvoir intervenir en cas d’accident », explique l’amiral Rogel. Au fil des années, l’espace maritime devient en tous cas de plus en plus occupé, en raison de l’augmentation du trafic maritime et du nombre de plaisanciers, mais aussi des constructions offshores. « Cela rajoute des écueils artificiels en mer. En un an seulement, quelques 100 projets de plateformes ont été lancés dans le monde et, au large de nos côtes, on voit se développer des projets d’implantations d’éoliennes offshore et d’hydroliennes ».

 

 

(© TOTAL)

(© TOTAL)

 

 

Le chef d’état-major de la marine constate, par ailleurs, une territorialisation de la mer. « Beaucoup de pays sont engagés dans des projets d’extension de leur domaine maritime afin d’accéder à des ressources potentielles ». Pétrole, gaz, minerais, ressources halieutiques… Les fonds marins constituent une richesse énorme, dont l’exploitation devient plus aisée avec les développements technologiques. Cela, alors que la raréfaction des ressources terrestres pousse l’homme à  exploiter la mer, ce qui va sans nul doute entrainer des tensions entre pays riverains et la nécessité de protéger les espaces maritimes des convoitises. Alors que les crédits alloués aux armées diminuent en Europe, on observe d’ailleurs qu’ils sont en plein essor presque partout ailleurs, la plupart des pays musclant notamment leurs forces navales.

 

 

Escorte d'un cargo au large de la Somalie (© MARINE NATIONALE)

Escorte d'un cargo au large de la Somalie (© MARINE NATIONALE)

 

 

La problématique de la lutte contre la piraterie

 

 

Au-delà des tensions entre pays, déjà palpables en Asie, les immenses richesses transitant au large des côtes engendrent des problèmes de sécurité. Ainsi, la piraterie s’est largement développée ces dernières années. Au large de la Somalie, la communauté internationale se mobilise depuis 2008, d’importants moyens militaires étant déployés sur zone, en plus des actions menées à terre pour faciliter le retour d’un Etat de droit en Somalie, à même d’assurer le contrôle du littoral et des eaux territoriales. « Les résultats sont là puisqu’en 2011, on recensait au large de la Somalie 116 attaques de navires, dont 23 réussies, alors que depuis le début de l’année 2013, nous n’avons compté que 3 attaques, toutes ayant échoué. L’Union Européenne est très active sur place, notamment via Atalante, qui est une opération particulièrement réussie ». Pour autant, la pression doit être maintenue car, en cas de désengagement, les stratèges estiment que le phénomène reprendra de la vigueur. En dehors de la corne d’Afrique, où elle est désormais contenue, la piraterie est en revanche en plein essor en Afrique de l’ouest. « La situation dans le golfe de Guinée est préoccupante car on assiste à une montée en puissance de la piraterie, avec une quarantaine d’attaques réussies depuis le début de l’année. Le phénomène a, de plus, évolué. Avant, il s’agissait plutôt d’actes de brigandage, avec des attaques contre les navires de soutien aux plateformes offshore. Désormais, il s’agit de vraies actions de piraterie, avec des pétroliers pris d’assaut et vidés de leur contenu sur d’autres bateaux détenus par les pirates ». Alors qu’un chimiquier français, l’Adour, a été détourné en juin au large du Togo, la mise en place d’une force internationale de lutte contre la piraterie est-elle envisageable ? « Corymbe (mission permanente de la Marine nationale dans le golfe de Guinée, ndlr) permet déjà de répondre à l’essentiel des problématiques dans la région et, comme en océan Indien, nous avons des équipes de protection embarquée qui assurent la sécurité de navires sous pavillon français. Mais il serait intéressant de pouvoir bâtir une opération comme Atalante en Afrique de l’ouest ». La problématique de la souveraineté des Etats africains serait en effet moins contraignante que sur la corne d’Afrique : « Contrairement à la Somalie, les navires ne sont pas ramenés à la côte mais vidés en mer », ce qui laisse une plus grande marge de manœuvre pour intervenir au large. Quoiqu’il en soit, l’amiral Rogel estime qu’il faut, au minimum, « aider nos alliés africains dans la création d’une force de garde-côtes ».

 

 

Gardes d'une société privée sur un navire de commerce (© EU-NAVFOR)

Gardes d'une société privée sur un navire de commerce (© EU-NAVFOR)

 

 

Des EPE privées quand les militaires ne peuvent répondre aux besoins des armateurs

 

 

Pour lutter contre la piraterie, la Marine nationale a, depuis plusieurs années, mis en place un dispositif d’équipes de protection embarquée (EPE). « Les EPE sont constituées de fusiliers-marins et d’équipes de protection des bâtiments de la marine. Elles sont mises en place, suite à une demande faite par les armateurs au premier ministre, sur des navires civils battant pavillon français. Il s’agit d’unités vulnérables, comme des thoniers, des navires sismiques ou des câbliers, dont les pirates peuvent assez facilement s’emparer. Actuellement, j’ai une quinzaine d’EPE en mission, chacune étant composée de 5 à 10 marins. Nous couvrons ainsi 80% des demandes mais, parfois, nous avons du mal à mettre en place une EPE à la vitesse souhaitée par les armateurs. Embarquer des gens armés dans un pays étranger n’est en effet pas simple et cela demande des procédures », explique l’amiral Rogel. Bien que toujours convaincu que la protection des navires de la Marine marchande tricolore est une mission régalienne, les armateurs français demandent à l’Etat, pour les cas où la marine ne peut fournir dans les temps impartis une EPE, d’autoriser le recours à des sociétés privées. Une demande pour laquelle le CEMM ne se montre pas défavorable.  « Il faut être pragmatique. Pour les 20% de cas que nous ne pouvons traiter, il est souhaitable d’autoriser l’embarquement sur des navires français d’équipes de protection privées. Mais ces sociétés doivent être contrôlées par l’Etat car on ne peut pas laisser faire n’importe quoi en mer ». D’où l’idée, par exemple, de sociétés labellisées par les pouvoirs publics, avec le concours de la Marine nationale. 

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