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Anaklia : un port au cœur de la diplomatie entre la Russie et la Géorgie

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Anaklia : un port au cœur de la diplomatie entre la Russie et la Géorgie

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Le gouvernement géorgien souhaite développer un port sur la Mer noire sur le site d’Anaklia. Après avoir concédé ce projet à un consortium, Tbilissi a fait volte-face en janvier pour préférer la solution visant à développer le port actuel de Poti. Un article d’Hervé Deiss de Ports et Corridors.

Sur les bords de la Mer noire, la Géorgie s’active pour développer un port de grande ampleur et s’intégrer dans le système des Nouvelles Routes de la Soie. Le projet de construire un grand port international sur les bords de la Mer noire ne date pas d’aujourd’hui. Pendant l’ère soviétique, le projet d’un nouveau port a émergé dès les années 60. Avec la fin de l’URSS, les choses ont radicalement changé et la Géorgie a recouvré son autonomie. Le président Edouard Chevardnadze a alors relancé ce projet d’un port aux standards internationaux dans la ville d’Anaklia. Le projet est étudié mais ne débouche pas. Ce n’est qu’en 2016, avec son successeur, Mikheil Saakashvili, que le dossier refait surface. Un contrat est alors signé avec un consortium pour la construction de ce port. Chargé de la construction de ce port, l’Anaklia Development Consortium est formé par TBC Holding, société géorgienne opérant dans le monde du financement d’infrastructures, SSA Marine, manutentionnaire originaire des États-Unis, Wondernet Express, commissionnaire implanté en Asie centrale et une société bulgare, GStar, fonds d’investissement.

120 m$ de capital ou 400 M$ depuis une institution financière internationale

Parmi les clauses du contrat entre le gouvernement géorgien et le consortium figure une obligation de lever 120 M$ en capital ou de contracter un prêt avec une institution financière internationale à hauteur de 400 M$. Le 8 janvier dernier, Maiia Tskitishvili, vice-première ministre géorgienne et ministre en charge des infrastructures, a mis un terme au contrat de concession entre le consortium et le gouvernement de Tbilissi. Le motif de cette rupture tient à l’absence de fonds levés par le consortium, selon le communiqué officiel du gouvernement géorgien. Un véritable pavé dans la mare diplomatique autour de ce projet.

Car entre Tbilissi et Washington, les relations diplomatiques étaient au beau fixe. Notamment autour de ce projet qui comprenait des échanges diplomatiques et une volonté de devenir au travers de ce port une base navale pour l’Otan, Tbilissi avait même fait le choix d’un consortium comprenant un manutentionnaire américain, SSA, Stevedoring Services of America.

Les oppositions de la Russie

La volte-face de la ministre en charge des infrastructures peut s’analyser sous différentes approches. D’une part, le projet d’un port dans la ville d’Anaklia présente pour le gouvernement de Moscou un risque important. Ce port d’importance internationale pourrait dès lors devenir un concurrent direct aux ports de la Mer noire de l’Ukraine, sur lesquels Moscou dispose d’un pouvoir de gestion depuis le conflit qui l’a opposé à une partie de la population locale. Voir un projet du type d’Anaklia se concrétiser signifierait que la Géorgie devienne une grande puissance maritime avec une base navale de l’Otan à portée de regard des bases militaires russes de la Mer noire. Derrière, l’aspect politique se dessine aussi un projet à la diplomatie plus complexe. Dans un article de la Fondation Jamestown, John C. K. Daly, remet en perspective les différents éléments de la diplomatie qui s’est dessinée au cours des derniers mois entre la Géorgie, les Etats-Unis et la Russie. Rencontres diplomatiques et déclarations politiques sans détours ont fait de ce projet la pierre angulaire de la politique diplomatique entre les trois puissances.

L’autre vision de la posture russe face à ce projet vise à défendre sa position dans la logistique portuaire en Mer noire. Les différents terminaux russes, ceux en Ukraine verraient une nouvelle concurrence émerger si un projet portuaire de l’ampleur d’Anaklia devenait une réalité. Malgré ce retour en arrière, Tbilissi assure à qui veut l’entendre que le projet demeure « une priorité pour le gouvernement ». Dans un article sur Eurasianet, Giorgi Lomsadze, indique que le dirigeant du consortium, Mamuka Kazaradze, ancien ministre des finances de Géorgie, devrait intenter une procédure devant les tribunaux internationaux pour s’opposer à cette décision.

Une opportunité pour APM Terminals

Cette bataille judiciaire et diplomatique pourrait bien faire les affaires du manutentionnaire APM Terminals. En effet, le groupe est actuellement concessionnaire du terminal à conteneurs du port de Poti. Le 4 février, le directeur général de ce terminal a présenté son projet d’agrandissement du site de Poti. Représentant un investissement de 250 M$, ce projet permettrait à la Géorgie d’accéder à une place importante dans la logistique internationale. « Ce projet apportera un avantage de taille pour le pays et la région », indique Keld Christensen, directeur général d’APM Terminals à Poti. Cette extension devrait se réaliser en deux phases. La première prévoit une digue de 1700 m et un quai de 400 m pour les trafics de marchandises diverses avec un tirant d’eau de 13,5 m. Un terminal qui serait dédié aussi aux trafics de vracs solides et aux conteneurs. Ce nouveau terminal permettrait de recevoir des navires de 9000 EVP. La seconde phase du projet d’APM Terminals vise à créer un quai supplémentaire de 300 m et trois portiques. Au final, Poti verrait sa capacité annuelle de trafic atteindre 1 MEVP. Un projet qui s’étalerait sur 24 à 30 mois. APMT assure qu’avec un accord du gouvernement, la première phase de ce projet pourrait être réalisée au second trimestre 2022.

Et Batumi?

Ce projet devra aussi prendre en compte le port de Batumi. ICTSI, manutentionnaire philippin, a été nommé concessionnaire du terminal à conteneurs de ce port. Pour ICTSI, Batumi présente l’avantage d’être à moins de 20 km de la frontière turque mais aussi le port d’arrivée du pipeline depuis Bakou.

Quel sera le choix du gouvernement géorgien ? Anklia, agrandissement de Poti, développement du port de Batumi ? La question reste en suspens, la réponse résidant dans la solution qui sera économiquement la plus intéressante sans « froisser » les relations diplomatiques de Tbilissi.