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Rencontre

Aquarius : Une photographe témoigne

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En novembre 2017, la photographe Maud Veith embarque à bord de l’Aquarius, un bateau humanitaire affrété par SOS Méditerranée pour venir en aide aux embarcations de migrants en détresse. Elle témoigne de son expérience dans une exposition présentée au Festival international du film insulaire de Groix (Fifig). Rencontre. 


LE TELEGRAMME : Quelle est l’origine de ce photoreportage ?

MAUD VEITH : L’association SOS Méditerranée cherchait un photographe pour partir en mer à bord de l’Aquarius. Ça faisait longtemps que la question de la migration m’interpellait, d’autant plus que je vis à Paris et j’ai été touché de voir des camps se faire et se défaire. Également formée au métier de marin, l’Aquarius était pour moi le lieu propice pour documenter ce sujet. Mon travail de photoreporter traite de réalité sociale, je fais surtout du portrait auprès de populations marginalisées. La photographie offre une voix à mes sujets.

Comment s’est passé le reportage à bord ?

Je fais partie des sauveteurs de SOS Méditerranée, donc je suis en première ligne dès qu’il se passe quelque chose. La photographie permet la rencontre avec l’autre, la discussion, d’interroger ces personnes sur leurs intentions à prendre la mer. La photographie est une empreinte du réel. J’ai eu quelques moments de remise en question sur mon rôle de photographe. Car ce que j’ai vécu à bord était tellement puissant émotionnellement, j’ai eu des moments de panique. Mais grâce à la cohésion très forte de l’équipage, j’ai vite saisi l’importance de documenter la détresse des naufragés.

 

(© MAUD VEITH)

(© MAUD VEITH)

Qu’est-ce qui vous a marqué dans cette expérience ?

J’avais beau m’être renseigné avant de partir, la réalité est toujours différente quand tu la vis. Je me souviens de mon deuxième jour à bord, on nettoyait les gilets de sauvetage. À ce moment-là, j’ai eu une prise de conscience : tu vois passer 1 000 gilets dans tes mains qui vont être ensuite portés par des individus. Ce n’est pas n’importe quel sauvetage, ce sont des exilés qui risquent leur vie pour fuir leur pays. J’ai pu créer des liens avec certaines personnes, je m’adressais à elles par leur prénom. Donc, instinctivement, mon engagement personnel est devenu plus fort.

Quel est votre ressenti sur l’accueil des migrants en Europe ?

Je retourne en mer avec l’Aquarius la semaine prochaine, et je sais que la situation sera différente car les frontières se ferment de plus en plus. SOS Méditerranée panse les plaies de l’inertie des états. Les médias et les politiques véhiculent une peur de l’autre auprès des citoyens. Or il faut retrouver de l’empathie, s’ouvrir vers l’autre. La thématique du Fifig cette année le souligne bien. La citation du maire de Palerme, Leocula Orlando, dans le catalogue du festival en dit long : « Une très belle chose est arrivée, nous avons été envahis par les migrants ». Les mentalités doivent changer.

 

(© MAUD VEITH)

(© MAUD VEITH)

Quel est l’intérêt d’exposer vos photos au Fifig ?

La scénographie est importante. Au pied de mes photos, j’ai tracé un carré d’1m² au sol, pour faire comprendre que dans les embarcations de fortune, près de dix personnes sont entassées dans cet espace. J’ai voulu créer un effet de confinement autour de l’exposition. Car c’est une sensation omniprésente à bord : quand tu vis à 650 sur un bateau, tu es obligé d’enjamber les gens quand tu te déplaces. C’est aussi rassurant de voir la réaction du public. Car même si c’est dur à observer, le but de cette exposition est de témoigner d’une problématique actuelle quotidienne.

Un e interview de la rédaction du Télégramme