Marine Marchande
Armateurs de France : « Il ne faut pas que cette crise soit plus que conjoncturelle »

Interview

Armateurs de France : « Il ne faut pas que cette crise soit plus que conjoncturelle »

Marine Marchande

L’épidémie de Covid-19 est désormais considérée comme une pandémie par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui s’inquiète de « niveaux alarmants de propagation ». Évidemment, cette crise, qui a d’abord touché la Chine, affecte le transport maritime. Chez les armateurs français, comme ailleurs, l’inquiétude monte. Explications avec Jean-Marc Lacave, délégué général d’Armateurs de France, contacté hier par Mer et Marine. 

MER ET MARINE : Ce jeudi matin, le secrétaire d’Etat aux Transports, Jean-Baptiste Djebbari, recevait les acteurs des transports maritimes et fluviaux. Jean-Marc Roué, président d’Armateurs de France, était présent. De quoi a-t-il été question et quel message avez-vous fait passer ?

JEAN-MARC LACAVE : C’était un état des lieux de la situation secteur par secteur. Il a été question des aspects purement sanitaires, notamment la protection des équipages et des personnels des entreprises, la contribution à la lutte contre la propagation du virus. Ensuite, il y avait toute la dimension économique, l’impact sur les entreprises elles-mêmes qui commencent à souffrir. Dans le domaine du transport maritime, on a pu montrer qu’on était assez largement impactés pour des raisons d’exploitation immédiate, par exemple la relève des équipages dans les ports à travers le monde, jusqu’aux questions de volumes, économiques, de trésorerie… Cela concerne un grand nombre de nos adhérents.

Le gouvernement a annoncé une série de mesures de soutien. Comment les accueillez-vous ?

Nous saluons la mobilisation du gouvernement. Il est clair qu’il est présent, très à l’écoute, met en place des outils avec une très grande réactivité, notamment quand il s’agit de répondre sur du chômage partiel, de répondre sur des reports de charges, d’amener autour de la table des acteurs comme la BPI, les banques, etc. Là, il y a une très forte mobilisation qui est en plus assez bien proportionnée.

Sur les questions sanitaires, on est assez bien informés, que ce soit par le gouvernement français, par l’Organisation mondiale de la santé ou par les associations d’armateurs mondiaux qui communiquent très largement jusqu’à tous les bateaux aux quatre coins de la Terre les mesures d’hygiène et de précautions à prendre en fonction des pays. Tout cela marche plutôt bien. On peut se féliciter aujourd’hui de ne pas avoir de crise majeure au sein d’équipages et dans l’exploitation de nos navires.

Il y a simplement une question de relèves d’équipages qui s’impose de plus en plus, parce qu’il est difficile, avec la raréfaction des avions, d’amener les équipages dans des lieux de relèves ou de les rapatrier. Sans compter que des périodes de quarantaine s’imposent aussi dans certaines régions et peuvent, du coup, immobiliser des bateaux. En termes d’exploitation, c’est relativement problématique. Mais, dans l’ensemble, je dirais que le shipping sait gérer ce genre de difficultés.

Et économiquement, comment le transport maritime accuse le coup ?

On a d’abord eu la phase conteneur, avec l’arrêt de la Chine qui, il y a un mois à peu près, a assez largement impacté les volumes des porte-conteneurs sur les routes Asie-Europe et Asie-Etats-Unis. C’était déjà une période faible à cause du Nouvel an chinois. Période faible également parce qu’on avait mis en place le Global Cap, le 1er janvier, avec beaucoup de stock reconstitué avant la fin de l’année. Sans compter les ports français qui ont connu des grèves assez fortes en raison de la réforme des retraites.

Très vite, derrière, on a vu tout le vrac solide ou liquide qui a également chuté. Pour le coup, de façon très spectaculaire, puisque la Chine ne faisait plus appel aux mêmes quantités de matières premières, notamment le minerai de fer. Le prix du vraquier, sur le marché de l’affrètement, a chuté considérablement, entraînant d’importantes difficultés.

Maintenant, on voit que cela concerne tous les types de trafics, notamment les ferries et la croisière, où les réservations plongent. On observe un ralentissement très net.

Quelles conséquences peut avoir la chute des cours du pétrole ?

Cela peut paraître comme un élément de contexte favorable, entre guillemets car cela a des conséquences ailleurs qui sont considérables. On le voit bien en bourse sur les groupes pétroliers. Mais nous, en tant qu’utilisateurs pour les soutes, c’est un élément favorable. Cela étant, ça ne compense absolument pas les pertes d’exploitation qui sont liées à la baisse des volumes, des taux de fret, des indices, qu’on utilise dans les différents segments de marché. D’autant qu’on a quand même subi de l’ordre du doublement du prix des soutes au 1er janvier. On est simplement revenu à des prix qui étaient ceux qu’on pratiquait avant la fin de l'année dernière.

Par ailleurs, on essaie d’investir dans de nouveaux bateaux, dans le GNL, du branchement électrique, des batteries, du vélique... Il y a beaucoup d’initiatives d’armateurs français qui sont lancés sur une voie vers la décarbonation, avec des surcoûts d’investissement relativement importants parce qu’ils ont la conviction que c’est là qu’il faut aller sans prendre de retard. C’est sûr qu’une crise comme ça, si elle devait durer, va impacter la capacité à maintenir ce rythme d’investissement dans les nouveaux navires tel qu’on l’avait constaté jusqu’alors. Il ne faut vraiment pas que cette crise soit plus que conjoncturelle.

La reprise en Chine vous laisse-t-elle penser que le pire est passé ?

Je trouve qu'on est dans une grande confusion. C’est vrai que la Chine annonce qu’elle redémarre, que les usines sont à 80 % d’activité. Déjà, il faudrait en être vraiment certain, mais si c’est ça la réalité, c’est une bonne nouvelle. Cela prouve que les mesures qu’a prises la Chine ont été efficaces pour réduire l’épidémie et revenir à une situation nominale. Cela voudrait donc dire que si on prend des mesures un peu semblables sur le continent européen, on est aussi en mesure dans un délai de trois semaines à un mois de retrouver des conditions nominales.

Mais on entend aussi tous les jours que le pic est encore devant nous et que les contraintes sur la vie courante et les entreprises peuvent encore augmenter. Quand on voit ce que fait l’Italie, on est inquiets si ça devait atteindre ce type de proportions, au motif qu’on n’aurait pas encore vu le pic chez nous. Maintenant, je ne suis pas médecin, je n’ai pas de compétence pour en juger. L’essentiel, c’est qu’à la fin du mois de mars, on ait des signaux très positifs de reprise nominale rapide. Parce que je crains que si on déborde en avril, on ait des entreprises qui soient réellement en très grande difficulté.

Propos recueillis par Gaël Cogné, Mer et Marine, mars 2020

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