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Interview

Astrolabe : Quel retour d'expérience après les premiers ravitaillements?

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L’Astrolabe vient tout juste de terminer les cinq rotations australes de desserte de la station Dumont d’Urville, base scientifique française en Terre Adélie. Sorti des chantiers Piriou l’été dernier, le navire propriété des Terres Australes et Antarctiques Françaises est armé par deux équipages de la Marine nationale se relayant en milieu de saison. Alors que le bateau s’apprête à remettre le cap sur la Réunion pour ses futures missions de patrouilles australes, Patrice Bretel, responsable du département Infrastructures et logistique polaires à l’Institut Polaire Paul-Emile Victor (IPEV) fait un premier retour d’expérience du nouveau navire.

 

(©  P.BRETEL / IPEV)

 

MER ET MARINE : Vous venez de terminer la première saison d'exploitation de l'Astrolabe pour le ravitaillement de la base Dumont d'Urville en Antarctique. Quel est votre premier bilan?

PATRICE BRETEL : : Il est très positif avec un déchargement complet du bateau pour 4 rotation sur 5 et deux accostages au Lion. Nous avions beaucoup de défis à relever avec l'arrivée de ce nouveau bateau. Sa construction d'abord et les délais qu'il a fallu absolument tenir puisque, par ailleurs en raison de conditions de glace de l'année passée ayant fortement réduit le ravitaillement sur la saison, nous risquions de fermer la base Concordia en janvier si le ravitaillement ne passait pas cette saison. Le nouvel équipage et l'arrivée d'un nouveau partenaire qu'est la Marine nationale, ensuite, avec une découverte, ensemble, du bateau et de ses possibilités. Les défis étaient nombreux et de taille et nous sommes d'autant plus satisfaits de la réussite de cette saison, pour laquelle, nous avons aussi bénéficié de conditions météo plutôt favorables.

L’Astrolabe n’a pas pu accoster à Dumont d’Urville (DDU) lors des deux premières rotations, pour quelles raisons ?

C’est quelque chose qui arrive régulièrement et plus particulièrement ces dernières années  avec des saisons complètes sans accès direct possible à la base. En début de saison, la banquise n’a pas encore débâclé et le bateau ne peut pas atteindre la base. En l’occurrence, cette année, l’Astrolabe a dû s’arrêter à une quarantaine de kilomètres de DDU pour la première rotation et à une vingtaine pour la deuxième, une débâcle partielle ayant été provoquée par une tempête. Cette année, nous avons mis en place une nouvelle méthode pour permettre d’acheminer le matériel sur la banquise. Deux machines de type dameuse  sont intercalées entre des traîneaux montés sur coussins d’air. Ce système fut imaginé par Patrice Godon mon prédécesseur. Cela forme un attelage d’une vingtaine de mètres qui permet de passer sur les zones de fracture de la banquise. Avec une moyenne de 10 à 12 km/h, nous réussissions à faire deux à trois allers retours par jour et par machine. Nous avons pu ainsi acheminer le matériel nécessaire à DDU et le fuel indispensable dont une partie est transférée par raid terrestre jusqu’à Concordia, la base scientifique franco-italienne située au Dôme C.

 

Le convoi sur la banquise (© P.BRETEL / IPEV)

Le convoi sur la banquise (© P.BRETEL / IPEV)

Le convoi sur la banquise (© P.BRETEL / IPEV)

 

Et comment se passe la manœuvre à Dumont d’Urville ?

Lors des troisième et quatrième rotations, l’Astrolabe a pu atteindre la base et se mettre à quai. Mais comme il est plus long et plus large que l’ancien bateau, les manœuvres d’accostage sont plus délicates. A DDU, il n’y a pas, à proprement parler de quai. Nous nous appuyons sur  un remblai avec un bord assez franc issu de l’ancien chantier de la piste du Lion. Plutôt qu’un quai, il s’agit d’une série de pontons assemblés formant un ras débordoir. Avant l’accostage, nous avons sondé à la main. Le nouvel L’Astrolabe cale à 5.3 mètres, là où son prédécesseur affichait 4.8 mètres. L’accostage exige donc encore davantage de prudence. On évalue progressivement les conditions limites de la manœuvre. Comme le bateau a plus de fardage, les coups de vents, fréquents dans la zone, sont plus gênants pour l’accostage.

 

L'Astrolabe entrant à DDU (© IPEV)

 

Comment le nouvel Astrolabe s’est-il comporté à la mer ? Et dans le franchissement de glace ?

Les missions se sont bien déroulées, nous avons eu la chance d’avoir globalement de bonnes conditions météo avec un vent d’ouest en début de saison qui a permis de relacher  le pack. Le bateau franchit aisément le pack lâche avec un déplacement supérieur et une puissance accrue, ainsi nous avons accédé assez facilement au bord banquise.

Le bateau se comporte bien à la mer. Il est confortable, les cabines passagers sont agréables. Bien sûr, il y a parfois beaucoup de beaux coup de roulis, ce qui est inévitable avec une coque de brise-glace en navigant dans la quarantièmes et les cinquantièmes. Comme il est plus haut sur l’eau, on ressent encore plus le roulis à la passerelle.

Nous avons, en revanche, perdu une capacité de transport de passagers. L’équipage Marine Nationale, bien que réduit, étant plus nombreux (21 personnes) et en raison d’une restriction règlementaire de catégorie limitant la capacité totale, nous perdons en configuration maximale dérogatoire 12 places passagers par rapport à l’ancien bateau qui pouvait emmener 54 personnes.

Pendant les deux premières rotations, nous nous sommes familiarisés avec le bateau et notamment sa propulsion : nous avons essayé différentes configurations avec les quatre moteurs. Le bateau consomme plus mais il est aussi plus puissant. En transit, en forçant à peine un peu, on atteint 14 nœuds.

Le franchissement des glaces s’est bien passé, y compris sur les verrous, les zones de compression. Il faut néanmoins modifier un peu notre pratique par rapport à l’ancien L’Astrolabe, qui était un véritable « coffre-fort » contre la glace.

 

(© MARINE NATIONALE)

 

L’équipage de l’Astrolabe est constitué de militaires issus de la Marine nationale. Comment s’est passée cette nouvelle collaboration, après des dizaines d’années d’armement par des équipages de la marine marchande ?

Avec la Marine nationale, nous sommes désormais dans un partenariat, là où nous avions une relation davantage orientée « client-fournisseur » avec les équipages précédents. Il nous faut donc voir à long terme cette nouvelle façon de travailler.

Les équipages militaires sont jeunes et, bien sûr, peu ou pas expérimenté dans la glace. C’est pour cela que les deux capitaines de l’ancien L’Astrolabe les accompagnent comme pilotes de glace. De même, l’équipage n’est pas forcément familier et habitué aux manutentions, aux maniements rapides de la grue et à nos opérations logistiques assez particulières. Nous devons donc nous adapter à ce nouveau contexte.

Il nous faut aussi nous familiariser avec les procédures militaires qui sont très carrées, rédigées. Avant, nous étions, en tant que logisticiens de l’IPEV, plus autonome sur le plan de chargement. Désormais, nous devons composer avec les procédures militaires strictes pour vérifier les normes de stabilité et de sécurité, ce sont de nouveaux outils que nous découvrons. Les règles d’aviation sont différentes, nous avons par exemple des restrictions plus importantes sur les hauteurs des conteneurs à proximité de la DZ des hélicoptères. Les opérations de soutage de l’hélico sont également très encadrées. Il faut que nous nous y adaptions.

 

(© MARINE NATIONALE)


(© MARINE NATIONALE)

 

Le bateau va désormais rejoindre La Réunion pour se préparer à ses missions de patrouilles australes. Va-t-il y avoir des changements à bord ?

Non, pas de changement majeur sur la configuration du bateau. Le bateau doit décharger avant son départ le cargo en provenance de DDU et le combustible spécifique qui n’a pu être transféré sur base au dernier voyage. En Antarctique, le gas-oil utilisé est spécialement conditionné pour le grand froid. Le navire va effectuer une période de maintenance, où il va subir des adaptations liées au neuvage et aux retours d’expérience de cette première saison antarctique, à la base navale de La Réunion, en prévision des patrouilles au sud de l’Océan Indien.

 

Propos recueillis par Caroline Britz, © Mer et Marine, mars 2018

 

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