Défense
Attentat de Karachi : Les « révélations » de Charles Millon

Actualité

Attentat de Karachi : Les « révélations » de Charles Millon

Défense

Entendu lundi par le juge Renaud Van Ruymbeke, Charles Millon, ministre de la Défense de Jacques Chirac de 1995 à 1997, aurait confirmé l'existence de rétro-commissions dans le cadre de la vente de sous-marins du type Agosta 90B au Pakistan. Alors que deux de ces sous-marins étaient en cours de construction à l'arsenal de Karachi, un attentat, perpétré le 8 mai 2002, provoquait la mort de 14 personnes, dont 11 employés de l'ex-Direction des Constructions Navales (aujourd'hui DCNS), dépendant alors du ministère de la Défense. L'explosion du véhicule piégé avait également fait 12 blessés. Depuis 2008, la thèse de l'attentat terroriste, initialement privilégiée, a été progressivement remise en cause. Les familles des victimes sont persuadées que l'attentat est une mesure de rétorsion liée à l'arrêt du versement par la France de commissions à des officiels pakistanais (une partie des sommes, les rétro-commissions, revenant selon certains dans l'Hexagone). Suite au dépôt d'une plainte, Renaud Van Ruymbeke enquête donc sur de possibles malversations financières en marge du contrat Agosta. Car, selon certaines parties civiles, les rétro-commissions auraient pu servir à financer la campagne présidentielle d'Edouard Balladur (1995), dont Nicolas Sarkozy était à l'époque le porte-parole. Alors que l'ancien premier ministre a toujours nié avoir connaissance de tels montages financiers, l'actuel président de la République a qualifié cette thèse de « fable » en juin 2009.

« Une intime conviction »

Jusqu'ici, seuls des soupçons et faisceaux d'informations portaient sur l'existence, réelle ou supposée, de rétro-commissions, cette piste se heurtant au manque de preuves tangibles. Aujourd'hui, l'affaire prend une tournure nouvelle et les révélations de Charles Millon devant le magistrat instructeur (qui n'ont toutefois, il faut le noter, pas été confirmées - ni démenties - par les intéressés) constituerait, s'il se vérifie, un élément crucial et consistant. Selon une source proche du dossier, citée notamment par le Nouvel Observateur, Charles Millon a confié à Renaud Van Ruymbeke que « dans les quinze jours qui ont suivi » sa nomination au gouvernement en 1995, Jacques Chirac, qui venait d'être élu président, lui « a demandé de procéder à la révision des contrats d'armement et de vérifier dans la mesure du possible s'il existait des indices sur l'existence de rétro-commissions ». Après enquête des services secrets, Charles Millon aurait déclaré lundi, en parlant non seulement du programme Agosta mais également du contrat Sawari II (trois frégates pour l'Arabie Saoudite) : « on a eu une intime conviction qu'il y avait rétro-commissions». De là, certains versements au Pakistan auraient été interrompus.

Sous-marins pakistanais et frégates saoudiennes

Pour l'avocat des familles des victimes de l'attentat de Karachi, les déclarations de Charles Millon sont essentielles. « C'est une avancée considérable parce que l'ancien ministre de la Défense explique qu'il a été mandaté par le président Jacques Chirac, après son élection en 1995, pour vérifier la nature d'un certain nombre de contrats d'armement et si, au vu de ces vérifications, il avait la certitude que des rétro-commissions illicites étaient revenues en France, d'arrêter le versement d'un certain nombre de sommes. Devant le juge Van Ruymbeke, monsieur Millon confirme, de manière incontestable, que dans deux contrats essentiels, Agosta et Sawari II, où les mêmes intermédiaires ont effectué leur travail pour le compte de l'Etat français, il a stoppé le versement de ces commissions, du fait du versement de rétro-commissions illicites », a expliqué maître Olivier Morice, hier, sur l'antenne de France Info.
Voulant des éclaircissements, les parties civiles réclament, notamment, avoir accès aux auditions de 62 personnes menées dans le cadre d'une mission parlementaire sur l'attentat de Karachi. Dans une lettre publiée le 10 novembre, le président de l'Assemblée nationale signifiait au juge Marc Trévidic, chargé du volet terroriste de l'affaire, que les travaux de la mission d'information ne seraient pas transmis à la justice. Bernard Accoyer justifiait cette décision par «des raisons constitutionnelles », au nom du « principe de la séparation des pouvoirs». Et ajoutait que la non communication des auditions « n'entrav(ait) en rien les capacités d'investigation de la justice ».

Un tournant

L'avocat des familles, qui a lancé hier une nouvelle charge contre le locataire de l'Elysée, souhaite que toute la lumière soit faite sur cette affaire. « Pour les familles des victimes, il est temps qu'on arrête, au plus au niveau de l'Etat, de mentir face à ce drame qu'elles sont en train de vivre. Elles souhaitent maintenant que toute la vérité soit faite le plus rapidement possible (et) qu'on lève le secret défense sur tous les documents puisque monsieur Millon a expliqué que des rapports avaient été effectué pour pister l'existence de retro-commissions et c'est au vu de ces rapports que les contrats ont été arrêtés. Nous sommes en présence d'un scandale, puisque les techniciens français ont été tués très certainement du fait de représailles liées à l'arrêt du versement de ces commissions », affirme maître Morice, qui estime que les déclarations de Charles Millon constituent un tournant dans l'affaire.

Naval Group (ex-DCNS)