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Aménagement du Littoral

Reportage

Au cœur du sauvetage en mer : Une journée au CROSS Etel

Aménagement du Littoral

« Il a vraiment mal, là. Il arrive quand l’hélico ? » La voix du matelot s’étrangle. Son patron s’est fait une fracture ouverte, le doigt est presque arraché. Il souffre beaucoup et l’équipage n’est pas rassuré. Il y a quelques minutes, les pêcheurs se sont décidés à appeler au secours sur le 16, le canal VHF des urgences en mer. Le jeune marin a repris les commandes du chalutier et fait route vers la Turballe, son port d’attache. Au bout du fil, ou plutôt des ondes, il y a les veilleurs du CROSS-A, le Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage Atlantique, situé à Etel, dans le Morbihan.

 

 

Veilleur au CROSS - A (© MEDDE)

Veilleur au CROSS - A (© MEDDE)

 

 

De Penmarc’h à Socoa

 

 

Dans la salle d’opérations du CROSS, la jeune chef de quart est derrière sa console. Devant elle, il y a des écrans, des cartes, des téléphones et même les instructions nautiques, ouvertes à la page du port de La Turballe. Son adjoint jongle entre les lignes téléphoniques et les appels VHF. Derrière eux, le regard concentré, l’administrateur en chef Vincent Denamur, directeur du CROSS et officier de permanence aujourd’hui. « Bon, la journée commence. Là ce sont des professionnels. Mais cet après-midi, nous allons avoir beaucoup de plaisanciers. La saison démarre ». La zone de compétence du CROSS Etel s’étend de la pointe de Penmarc’h, dans le Finistère, à la frontière espagnole. Un périmètre très vaste qui se prolonge en mer, jusqu’à la latitude 8° Ouest, correspondant à peu près à l’axe principal de circulation des navires de commerce qui traversent le golfe de Gascogne entre le cap Finisterre et la pointe bretonne. Dans cette zone, le CROSS est responsable des missions de recherche et de sauvetage en mer, le  SAR (Search And Rescue). Il doit recevoir toutes les alertes des embarcations et personnes se trouvant dans la zone, de l’apnéiste au pétrolier, les analyser, les relayer et organiser une réponse. L’an passé, le CROSS Etel a traité 2211 urgences, dont 1097 opérations de sauvetage. 62% d’entre elles ont été concentrées entre juin et septembre, la période estivale, avec l'afflux de vacanciers, étant très dense en terme d'activité. « Nous ne faisons pas de surveillance de trafic comme nos collègues des CROSS de Corsen, Jobourg et Gris-Nez, qui sont placés le long des dispositifs de séparation de trafic de la Manche et qui effectuent des contrôles systématiques des navires de commerce en transit. A Etel, nous n’avons pas de radar. Mais nous avons énormément de trafic et d’activités maritimes dans la zone. Et on ne s’ennuie pas », constate le directeur, les yeux toujours rivés sur la carte électronique.

 

 

Zone de compétence du CROSS A (© MEDDE)

Zone de compétence du CROSS A (© MEDDE)

 

 

Répartition géographique des interventions (© MEDDE)

Répartition géographique des interventions (© MEDDE)

 

 

Répartition mensuelle des interventions (© MEDDE)

Répartition mensuelle des interventions (© MEDDE)

 

 

Evolution du nombre d'interventions (© MEDDE)

Evolution du nombre d'interventions (© MEDDE)

 

 

Evolution du bilan humain (© MEDDE)

Evolution du bilan humain (© MEDDE)

 

 

Le navire immobile

 

 

« Navire de pêche Triskell (tous les noms des embarcations citées dans ce reportage ont été modifiés, NDLR), ici le CROSS Etel sur le canal 68. Nous vous avons bien reçu. Nous sommes en train de mettre en place les modalités de l’évacuation. Nous vous tenons au courant dès que nous les avons. On reste en contact ». Le ton de la jeune chef de quart est calme et rassurant. Alors même qu’autour d’elle tout s’agite et que le volume sonore commence à sérieusement monter, elle prend soin de poser sa voix et de choisir ses mots. « C’est important l’empathie », murmure l’administrateur Denamur, « ils sont loin, ils sont en mer, ils sont parfois en panique, nous sommes leur interlocuteur et ils doivent nous faire confiance. Alors il faut que nous soyons à leur écoute, que nous ne rajoutions pas de stress supplémentaire tout en agissant le plus efficacement possible ».  Les femmes et les hommes qui sont derrière les consoles sont issus de la Marine nationale et mis à disposition des Affaires maritimes, qui gèrent les CROSS. A Etel, il y a, en tout, 49 officiers mariniers, 9 officiers des Affaires maritimes et 10 agents civils. Le centre d’opérations est armé 24h/24. « Ici, c’est un navire immobile. Les gens effectuent des quarts de 4 heures et ils habitent sur place pendant 7 jours. Ils sont à côté de manière à pouvoir être rappelés immédiatement en cas d’urgence. Et s’ils partent faire un jogging, ils emmènent leur bip ». Les marins affectés aux opérations sont issus pour moitié de la spécialité guetteur-sémaphoriste. « Mais nous avons également des gens de tous les horizons. De toute façon, le métier du CROSS s’apprend sur le terrain. Gérer les urgences et savoir parler à ceux qui ont besoin d’aide, c’est difficile de l’apprendre dans les livres ».

 

 

Salle d'opérations du CROSS A (© MEDDE)

Salle d'opérations du CROSS A (© MEDDE)

 

 

Allo Bayonne, ici Etel, je vous passe Toulouse

 

 

« J’ai le SAMU en ligne, je le mets en conférence avec Toulouse ». Toulouse, c’est le Centre de consultation médicale maritime (CCMM), un service spécialisé de l’hôpital de Purpan, qui est joignable par tous les navires ou services de secours français 24h/24. Il y a quelques instants, le CROSS l’a mis en relation avec l’équipage du Triskell. Le médecin de Toulouse a établi un premier diagnostic en interrogeant le blessé. Il a préconisé, au vu de la gravité de la blessure et de la douleur ressentie, une évacuation rapide vers un hôpital. Une fois le diagnostic posé, la « logistique » médicale doit être organisée. Pour la façade atlantique, ce sont les SAMU de Bayonne et de Brest, qui sont en charge. Le médecin régulateur de Bayonne est rapidement mis au courant par le CROSS de la situation du Triskell. Le médecin du CCMM redonne les éléments de son diagnostic. « Le doigt est presque arraché, au niveau de la deuxième phalange, il souffre beaucoup. A bord ils n’ont pas d’antalgique à part du paracétamol. Je pense qu’il faut l’évacuer vite. Il va falloir l’emmener vers un hôpital où il y a de la chirurgie de la main ». Le médecin du SAMU note, « oui, ce doit forcément être Nantes, à Saint-Nazaire ils n’ont pas de service spécialisé. Il va falloir le transférer vers Nantes », « oui, peut-être par hélico », suggère Toulouse. Le CROSS interroge immédiatement « un hélico avec un médecin à bord ? » « Pas forcément, bien emballée la blessure peut être protégée jusqu’à sa prise en charge à l’hôpital ». Le directeur du CROSS se tourne vers l’adjoint du chef de quart, « préchauffez Dragon 56 et demandez le délai pour que le plongeur rallie l’hélico». Dragon 56, c’est l’hélicoptère de la Sécurité civile basé à Lann-Bihoué, près de Lorient. Un grand spécialiste des interventions en mer. A Bayonne, le médecin régulateur a tous les éléments, la mission du CCMM s’arrête là. « Je me mets en contact avec mes collègues du SAMU 44. Je vous rappelle dès qu’on a le plan d’évacuation ».

 

 

Dragon de la Sécurité Civile (© MARINE NATIONALE)

Dragon de la Sécurité Civile (© MARINE NATIONALE)

 

 

Les hélicos et la solidarité des gens de mer

 

 

Dans la tête de l’officier de permanence, tout doit aller très vite. Quels sont les moyens disponibles, où est ce qu’ils peuvent atterrir, comment est le trafic routier, quel est l’état de la mer… « Dans notre zone de compétence, nous avons des moyens nautiques et aériens tout le long de la côte. Certains sont dédiés au sauvetage, comme la SNSM ou la Sécurité civile, d’autres sont des concours de circonstances. Par exemple les avions de la Douane, les hélicoptères de l’armée de l’Air ou, et surtout pour la plaisance, des moyens privés qui se trouvent sur zone et qui après avoir entendu l’alerte que nous diffusons, se mettent à disposition pour concourir aux opérations de sauvetage. La solidarité des gens de mer représente, en fait, 70% de nos opérations, il ne faut pas l’oublier ». En matière de coordination de sauvetage, le CROSS a toute autorité pour mobiliser les moyens qu’il juge nécessaire. « Je n’ai pas besoin de demander, à chaque fois, l’autorisation du préfet maritime, du général d’armée aérienne ou de la gendarmerie maritime. Nous sommes dans l’urgence et il faut être réactif. La chaîne de sauvetage française repose sur cette coordination rapide et ce concours des moyens ».

 

Sur le tarmac de Lann-Bihoué, Dragon 56 se tient prêt. En attendant l’arrivée de son plongeur, le pilote prend les informations du CROSS. Bayonne n’a pas encore rappelé. Au CROSS on envisage toutes les solutions. On rappelle le chalutier pour préparer un éventuel hélitreuillage. « De quelle couleur est votre bateau ? » « Il est blanc avec un liseré vert et bleu, mais de l’hélico il sera vert » « Est ce que vous pensez qu’on peut treuiller facilement ? » « Oui sur la plage avant, on va la dégager pour préparer. La mer est calme, ça devrait aller ». Le Triskell est à 50 minutes de la Turballe, il fonce vers le port et le ton des marins est toujours très inquiet.

 

 

Evacuation médicale d'un bateau de pêche (© MARINE NATIONALE)

Evacuation médicale d'un bateau de pêche (© MARINE NATIONALE)

 

 

« Vous êtes sûrs que ça va aller ? »

 

 

Bayonne rappelle. «Bon, on a organisé tout cela avec le SAMU 44. Une ambulance est déjà partie pour le port de la Turballe. On va le prendre en charge sur le quai et on l’amènera à Nantes ». Pas d’hélico, la solution terrestre est privilégiée. Dragon 56 est libéré immédiatement. Mais le directeur du CROSS est toujours soucieux. « Où va l’ambulance, à la cale ? Il faut qu’elle soit au plus près du bateau de pêche. Rappelez le Triskell et demandez leur où il peut accoster ». Sur le chalutier, l’inquiétude monte d’un cran « Pas d’hélico, mais il a vraiment mal, vous êtes sûrs que ça va aller ? » « Oui monsieur, ça va bien se passer, l’ambulance est déjà en route, elle sera là dès votre arrivée. Où pouvez-vous accoster qu’on lui indique tout de suite où aller ? » « Euh… à la cale sous la criée, je pense ». Le ton n’est pas assuré, le matelot ne fait pas la manœuvre en temps normal. « Ok, bien pris. On dit ça à l’ambulance. Ca va bien se passer ». L’adjoint chef de quart du CROSS respire un grand coup. C’est un marin lui aussi. Il est sans doute en train de s’imaginer à la place du jeune pêcheur qu’il essaie de rassurer. Le directeur du CROSS a les yeux rivés sur le plan du port de La Turballe. Il sent bien qu’il va y avoir un problème.

 

 

Port de la Turballe (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Port de la Turballe (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

 

Le Delphine et son colis

 

 

Pendant ce temps, sur la console voisine : « Allo le CROSS ? Ici le Delphine, je vous appelle comme vous m’avez demandé pour faire le point. J’ai bien pris le voilier en remorque, on fait route, tout va bien ». Le Delphine est un bateau de pêche de Concarneau. Ce matin, il a entendu sur le  canal 16 qu’un voilier dérivait au sud de Belle-Ile. Il s’est proposé d’aller le récupérer. Une fois sur zone, il a constaté que le bateau était fermé et qu’il n’y avait personne à bord. Une rupture de mouillage, sans doute. Le CROSS a tenté de joindre, en vain jusqu’à présent, le propriétaire du voilier. La gendarmerie maritime a aussi été prévenue, au cas où il y ait une possibilité d’accident ou de disparition de quelqu’un. Ce qui, ici, ne semble pas être le cas. Le Delphine devrait arriver vers 20h30 à Concarneau. D’ici là, le CROSS va régulièrement l’appeler pour s’assurer que tout va bien.

 

 

Salle d'opérations du CROSS A (© MEDDE)

Salle d'opérations du CROSS A (© MEDDE)

 

 

« Il est parti pleine balle vers le large »

 

 

« Allo, le 16 ? Allo, Allo ? », la voix tremble un peu. « La station qui contacte le CROSS Etel, transmettez » « Ah oui, bonjour le CROSS. Alors voilà, je vous appelle parce que je suis très inquiet. Je suis sur mon voilier devant l’île Dumet et il y a un petit papy, là, il est parti pleine balle vers le large avec sa vedette. Il nous a dit qu’il voulait aller à Damgan et il est parti à fond de l’autre côté. Et, je, je… enfin, il va pas y arriver, hein… » Le veilleur du CROSS ouvre un nouveau fichier sur son ordinateur. « Très bien, on va passer sur le canal 67 monsieur ».

Une inquiétude : une grosse partie des urgences traitées par le CROSS. Mais un bon réflexe également, de la part de ce plaisancier. « On reprend monsieur ». La voix toujours aussi calme, le veilleur met de l’ordre dans l’histoire. Tente d’identifier le point de départ de la vedette, le type d’embarcation, remercie l’appelant. Un coup d’œil sur la carte, il contacte immédiatement le sémaphore de Piriac-sur-Mer. Armés par la Marine nationale, les sémaphores sont les cousins du CROSS, ses yeux répartis sur la côte. « Regarde sur le plan d’eau si tu vois quelque chose, je vais voir avec la SNSM  et diffuser un avis à la navigation». Un instant plus tard, un appel sur le 16, « Bonjour, je viens d’entendre qu’il y avait un souci devant Damgan. Je suis plaisancier et sur la zone, si je peux être utile ? » La solidarité des gens de mer, se manifeste une nouvelle fois.

 

 

Guetteur sémaphoriste (© MARINE NATIONALE)

Guetteur sémaphoriste (© MARINE NATIONALE)

 

 

Les grandes marées

 

 

Retour à l'évacuation médicale du pêcheur blessé à la main. A la Turballe, comme le pressentait Vincent Denamur, il va effectivement y avoir un souci. « Le CROSS, ici c’est le Triskell. Ca va pas le faire la cale, ça va pas le faire ». Le directeur l’a compris en même temps que les marins pêcheurs. Aujourd’hui, il y a 105 de coefficient de marée, la renverse est dans trois heures, le Triskell, qui cale à 3 mètres, n’a pas assez d’eau pour atteindre le quai. « Appelez moi la SNSM ». Le directeur de la station répond immédiatement. Bénévole, comme tous les autres sauveteurs en mer, il sait qu’il doit être joignable 24h/24. Mis au courant de la situation, il élabore immédiatement un scénario avec le CROSS. « Il faut qu’il se mette sur les bouées devant le port, nous, on va venir chercher le blessé et le ramener sur le quai ». La station a un pneumatique et une vedette. Le veilleur pense d’abord au pneumatique. « Non, non, on envoie la vedette ». Le directeur se rappelle de sa dernière visite à La Turballe. Le pneumatique est monté sur un bossoir de mise à l’eau, « avec ce coeff, ils vont mettre un temps fou à le descendre, on envoie la vedette ». Le directeur de la station SNSM a déjà prévenu le patron de la vedette de sauvetage, le CROSS déclenche le bip d’alerte de tous ses équipiers. Le Triskell est dans les passes. Le patron de la vedette SNSM appelle le chalutier « on arrive les gars, on se met à votre tribord ». Le pêcheur entend la voix du sauveteur. Il commence à se rassurer. Le blessé monte à bord de la vedette qui le ramène à quai. L’ambulance est là. « Liberté de manœuvre pour vous, merci de votre concours ». Les veilleurs du CROSS se regardent. Le sourire est soulagé. Le directeur souffle. « On va essayer de déjeuner ? » Il est 14h30, l’opération aura duré une heures. Sur le 16, le volume sonore n’a toujours pas baissé.

 

 

Intervention d'un plongeur et d'une vedette SNSM (© MARINE NATIONALE)

Intervention d'un plongeur et d'une vedette SNSM (© MARINE NATIONALE)

 

 

La  cheville ouvrière du sauvetage en mer

 

 

Organiser les secours en mer depuis la terre. Une idée qui date du 20ème siècle. Auparavant, seuls ceux qui étaient en mer pouvaient porter secours aux naufragés et accidentés du large. Même le Titanic, en 1912, n’avait pu utiliser que la graphie pour prévenir les navires à proximité. « La révolution copernicienne du sauvetage en mer est arrivée avec le développement des radio-communications. Des stations de sauvetage hauturières ont commencé à se développer d’abord chez les Anglo-saxons, puis sur toutes les côtes », détaille Vincent Denamur. En France, le CROSS Etel a été le premier à être construit en 1967 sur le site du château de la Garenne en bordure de la rivière d’Etel. Il a pris la suite d’un éphémère centre de sauvetage basé à Lorient. Les CROSS Jobourg (Manche), La Garde (Méditerranée) et Griz-Nez (Pas-de-Calais) ont suivi. Le CROSS Corsen (Finistère) est le dernier construit en métropole, en 1981, à la suite du naufrage de l’Amoco Cadiz trois ans plus tôt. Un CROSS « saisonnier » est implanté en Corse. En outre-mer, le CROSS AG, basé à Fort-de-France, veille sur la zone Antilles-Guyane, le CROSS RU s’occupe de la très grande zone de la Réunion et des Terres Australes. Enfin, des centres de sauvetage, situés à Papeete et Nouméa, couvrent la zone Pacifique. 

 

 

Le Gardian, utilisé pour les opérations de recherche et de sauvetage en zone Pacifique (© MARINE NATIONALE)

Le Gardian, utilisé pour les opérations de recherche et de sauvetage en zone Pacifique (© MARINE NATIONALE)

 

 

« Le grand tournant en matière d’organisation de sauvetage, c’est la convention de Hambourg de 1979 qui crée les MRCC, les Maritime Rescue and Coordination Centers. En France, les CROSS sont officiellement devenus MRCC en 1987. » Un décret de 1988 fixe les prérogatives du directeur du CROSS, véritable pivot de la chaîne de sauvetage à la française : pas de moyens propres, comme les garde-côtes américains, mais une utilisation de l’ensemble des moyens nautiques et aériens, civils et militaires, publics ou privés, disponibles. « C’est un des aspects les plus passionnants de ce métier : au-delà de la connaissance des moyens, il faut aussi apprendre la culture des gens avec qui nous sommes amenés à travailler. Et cela va des pilotes de l’aéronavale aux pompiers « terrestres » qui interviennent fréquemment sur les plages, des vedettes de la Douane aux remorqueurs des Abeilles, chacun avec son savoir-faire. » La cheville ouvrière qu’est le CROSS est là pour faire le lien. « Mais tout le monde est toujours volontaire quand il s’agit d’aller porter secours », sourit Vincent Denamur.

 

 

L'Abeille Bourbon assiste un cargo (© MARINE NATIONALE)

L'Abeille Bourbon assiste un cargo (© MARINE NATIONALE)

 

 

L'avion Polmar de la Douane (© MARINE NATIONALE)

L'avion Polmar de la Douane (© MARINE NATIONALE)

 

 

Vedette SNSM d'Oléron (© PHILIP PLISSON)

Vedette SNSM d'Oléron (© PHILIP PLISSON)

 

 

Aucune opération n’est anodine

 

 

L’équipe de quart de l’après-midi ne chôme pas. En été, un chef de quart supplémentaire rejoint l’équipe habituelle. Le canal 16 ne cesse de s’agiter. Pas toujours pour de bonnes raisons, comme ce plaisancier qui appelle pour « avoir la météo » sur le canal de secours. Très courtoisement, le veilleur lui demande de ne pas occuper la ligne et l’oriente vers un canal où le CROSS diffuse la météo en continu.

« Le rush ne va pas tarder. 16h-20h, l’heure de pointe, les plaisanciers rentrent, les familles vont à la plage avec les enfants… en août, on a jusqu’à 50 opérations par jour », explique l’administrateur en chef Antoine Ferri, directeur adjoint du CROSS. Aucune opération n’est anodine, aucun appel n’est négligé. Une inquiétude d’une épouse dont le mari parti à la pêche est en retard d’un quart d’heure, peut parfois amener à une vaste opération de recherche et de sauvetage. « Il n’y a pas de petites opérations ». De la même manière, il n’y a pas de contraintes sur l’utilisation des moyens. « Si nous jugeons que l’hélico est le moyen le plus approprié, nous le déclenchons sans hésitation, personne ne va nous dire que ce n’était pas nécessaire ».

 

 

Veille au CROSS - A  (© MEDDE)

Veille au CROSS - A  (© MEDDE)

 

 

« Vous avez de quoi écoper ? »

 

 

C’est la relève. Les chefs d’opérations et leurs adjoints passent le relais. Rien de trop chaud pour le moment : deux petites vedettes en remorquage en Aquitaine, une baigneuse disparue puis retrouvée… et puis… « j’ai un plaisancier au téléphone, il a des soucis, je vous le passe ». Le CROSS reçoit beaucoup d’alerte par téléphone portable que certains préfèrent à la VHF.

Au bout du fil, deux messieurs partis sur un pêche-promenade dans l’estuaire de la Gironde. Leur voix est calme, ils signalent être échoués sur une épave devant le port de commerce du Verdon. Les grands coefficients de marée, particulièrement dans les zones de fort courants, sont souvent synonymes d’augmentation d’incidents nautiques. La coque de la vedette ne semble pas touchée, il y a un peu d’eau, rien de trop alarmant. Les plaisanciers pensent pouvoir repartir avec le flot, le courant de marée montante. Les pompiers ont été alertés, ils préparent leurs moyens d’interventions nautiques et l’équipe spécialisée dans les opérations aquatiques. Le veilleur du CROSS pousse un peu l’interrogatoire. « Où êtes vous exactement monsieur ? Vous avez une position GPS ? » « Non, je n’ai pas de GPS. Je suis près du grand quai où sont déchargés les conteneurs » « Vous avez de quoi écoper ? » « Oui, oui, on va faire ça. Je crois qu’au pire, on peut nous remorquer jusqu’à Port-Médoc ». Le chef de quart remplit le dossier et projette la zone de l’estuaire de la Gironde sur son écran. Il déplie la carte papier à la recherche d’une épave à proximité du terminal conteneur. Il appelle les pilotes de  la Gironde pour savoir à quelle heure le courant de flot va se déverser dans l’estuaire. Le ton rassurant du requérant ne fait pas baisser sa vigilance. Aucune opération n’est anodine.

 

 

Le Verdon et Port Médoc ( © JP LAMARQUE)

Le Verdon et Port Médoc ( © JP LAMARQUE)

 

 

Localiser les naufragés

 

 

« Je vais rappeler les plaisanciers au Verdon, faire le point ». Le veilleur n’est pas tranquille. Au bout du fil, toujours pas d’affolement, même si on sent le plaisancier moins rassuré, la communication est hachée. « Les pompiers sont en route pour venir vous aider. Pourriez vous passer sur VHF, ce sera plus simple, comme ça tout le monde nous entendra sur la zone ? » « Euh oui ». Le plaisancier ne semble pas très sûr de lui. Le veilleur commence par l’appeler sur le canal 16, finit par l’obtenir et lui demande de passer sur un autre canal. De l’autre côté, il se passe quelque chose, le plaisancier ne répond pas.

La tension monte d’un cran au CROSS. Le chef de quart et son adjoint comprennent que ce ne sera peut-être pas si simple que cela. Le directeur du CROSS aussi. « Appelez Dragon 17, dites moi où il est ». L’hélicoptère de la Sécurité civile de La Rochelle est en train de faire le plein. Il est informé de la situation, prêt à redécoller. Personne ne sait exactement où se trouvent les naufragés. « Et les pompiers, ils en sont où ? » Ils sont en train de mettre à l’eau leurs embarcations. « Mais il est où ce pêche promenade ? Il va falloir indiquer aux pompiers où ils doivent aller. Rappelez-les, sur leur téléphone, il faut savoir où ils sont ».

 

 

Dragon de la Sécurité Civile ( © MARINE NATIONALE)

Dragon de la Sécurité Civile ( © MARINE NATIONALE)

 

 

Guépard Yankee et Dragon 17

 

 

« On coule, on coule, l’eau monte, on coule ». En dix minutes l’échouement bénin est devenu une situation potentiellement mortelle. « Monsieur, dites nous où vous êtes » «  Je ne vois pas de secours venir, il n’y a personne, on vous a appelé il y a 20 minutes, et toujours rien, vous faites quoi ? » La panique envahit le plaisancier. « Les pompiers arrivent, monsieur, c’est pour cela qu’il faut nous dire où vous êtes » « Mais vous ne servez à rien, nous on coule et vous vous faites quoi ? » Le directeur du CROSS se tient derrière son chef de quart. « Les gilets, les gilets, il faut qu’ils mettent les gilets » « Monsieur, les… » Le plaisancier a raccroché. Et les sauveteurs ne savent toujours où ils sont. Un peu plus tôt, ils ont mentionné une plage. Le CROSS appelle la station SNSM de Port-Médoc, les moyens sont engagés. Le directeur de la station ne voit qu’une seule plage qui puisse correspondre  à la description. « C’est sans doute la Chambrette, donc ils doivent être entre le grand quai et la plage ». La zone de recherche est vaste. Un avis aux navigateurs est en cours de diffusion.

Le directeur du CROSS jette un coup d’œil à la carte « Appelez Guépard Yankee et rappelez Dragon 17 ». Guépard Yankee, c’est l’hélicoptère Dauphin de la Marine nationale, basé à La Rochelle et dédié aux opérations de sauvetage dans la zone. Les deux hélicos sont engagés avec pour mission de localiser les naufragés. « CROSS Etel, ici ATL 2 on a entendu que vous étiez à la recherche de naufragés ». Même cet avion de patrouille maritime Atlantique 2 de la Marine nationale, qui vient de décoller de Lann-Bihoué, propose son aide.

 

 

Hélicoptère Dauphin de Service Public (© MARINE NATIONALE)

Hélicoptère Dauphin de Service Public (© MARINE NATIONALE)

 

 

Vedette SNSM de Port-Medoc ( DROITS RESERVES)

Vedette SNSM de Port-Medoc ( DROITS RESERVES)

 

 

« Toujours rien ? »

 

 

Sur l’eau, il faut répartir les moyens pour quadriller la zone. « Mettez un pneumatique sur les bouées rouge et l’autre sur les bouées vertes ». Les embarcations des pompiers ratissent le long du chenal.  A terre, les pompiers de Soulac se sont répartis sur le quai du Verdon et la plage. Les minutes paraissent des heures. « Toujours rien ? ». Toujours rien. « Rappelez le portable du requérant ». On le rappelle, encore. Et, enfin, on décroche. La voix est fatiguée mais soulagée. « On est avec les pompiers, c’est bon ». Guepard Yankee rappelle au même moment, il a repéré une embarcation avec quatre personnes à bord : les deux plaisanciers et les deux pompiers plongeurs. Tout le monde est sauf, quelques égratignures et une très grosse frayeur. Liberté de manœuvre pour tout le monde. Soupir de soulagement à Etel à l’embouchure de la Gironde. Deux hélicoptères, des embarcations pneumatiques, la SNSM, les pompiers : les gros moyens et des dizaines de personnes ont été mobilisés. « C’est normal. On aurait mis plus de moyens si cela avait été nécessaire ». On ne discute pas avec le sauvetage de la vie humaine.

Le soir tombe sur la jolie rivière d’Etel. Plus d’une dizaine d’opérations ont eu lieu dans l’après-midi. La voix des veilleurs est un peu éraillée. Le canal 16 continue à crépiter. L’été vient juste de commencer...

 

 

Le CROSS - A et la rivière d'Etel (© MEDDE)

Le CROSS - A et la rivière d'Etel (© MEDDE)

 

 

Note de la rédaction : Il est rappelé l’utilité de toujours veiller le canal  VHF 16 en mer. Cela permet un contact rapide avec le CROSS en cas de problème. Mais cela permet aussi de recevoir les messages Mayday et Pan-Pan sur zone et donc de concourir aux secours. Par ailleurs, le numéro d’urgence à partir d’un téléphone est le 112.

Sauvetage et services maritimes