Marine Marchande

Reportage

Au rythme des chalands dans les mines de nickel

Marine Marchande

Entre la terre rouge des mines et le bleu de lagon, les camions miniers entament leur rotation incessante tôt le matin. Appelés les « rouleurs », ils chargent le minerai sur la mine puis roulent à vive allure jusqu’au wharf (1) pour déverser, à l’aide de leurs bennes, 7 à 8000 tonnes par jour de minerais dans des chalands. Pour charger un seul chaland de 300 tonnes, 11 à 15 camions se relaient ! Au loin, le minéralier de la Nickel Mining Company (NMC) mouille en baie de Nakety, à l’Est de la Nouvelle-Calédonie. Le navire ne peut pas s’approcher plus près du wharf à cause de son tirant d’eau. Ce sont donc des chalands, poussés par des remorqueurs qui prennent le relais entre la terre rouge et le navire. La Société minière du Pacifique (SMSP) dispose de sa propre société de chalandage : la Cotransmine. Le chalandage est un mot typiquement calédonien pour signifier le transport par barges du minerai de nickel depuis le wharf au minéralier. 

La Société Minière du Sud Pacifique SA (SMSP) est l’une des trois sociétés transformant le nickel en ferronickel en Nouvelle-Calédonie. Propriétaire à 51 % de deux usines métallurgiques, elle exploite le minerai dans une usine au nord de la Nouvelle-Calédonie via la filière KNS et possède 51% d’une seconde usine en Corée du Sud en partenariat avec Posco, sous l’identité CNNC. Propriétaire également à 51% de NMC (Nickel Mining Company) en Nouvelle-Calédonie, ce minerai de nickel est exploité et intégralement exportée afin d’alimenter l’usine CNNC en Corée par une rotation annuelle d’une trentaine de navires minéraliers. Enfin, La SMSP et la société chinoise Yangzhou Yichuan Nickel Industry se sont associés le 22 mars. Ils exploiteront une usine pyromettalurgique dans laquelle la SMSP détiendra une participation majoritaire (51%).

 

(©  NOEMIE DEBOT-DUCLOYER)

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Les intermittents du nickel

Capitaine, matelot, second, grutiers … Pendant 10 jours environ, des hommes et des femmes chargent un cargo de 62 000 tonnes. La majorité sont Mélanésiens et vivent dans les tribus situées à côté de la mine. Régis par la convention collective des chargeurs de minéraliers (2), payés entre 2,08 francs et 4,36 francs par tonne de minerai chargé, on les appelle les intermittents du nickel.

Lors du chargement, ils travaillent 16 heures par jour et ne rentrent, pour une importante majorité d’’entre eux, qu’une fois les cales du minéralier remplies. Une façon de travailler qui convient à bon nombre d’entre eux. Irène, femme capitaine de la flotte de remorqueurs, l’affirme : « Avec ce boulot, nous avons plus de temps pour être à la maison, contrairement à la pêche où nous sommes tout le temps en mer », dit-elle. Ce travail lui assure un revenu confortable et lui permet de continuer à participer à la vie de la tribu, très importante en Nouvelle-Calédonie.

 

Les deux capitaines, Irène et Adrien, travaillent à chaque chargement de minéralier pendant 10 à 15 jours à la suite. Ensuite, ils rentrent chez eux en tribu. (©  NOEMIE DEBOT-DUCLOYER)

Le grutier Sérafin travaille depuis 35 ans pour le chargement des minéraliers. « J’ai commencé avec des chalands et des wharfs en bois. Il n’y avait pas de grue, que des treuils » (© NOEMIE DEBOT-DUCLOYER)

 

Les allers-retours incessants des chalands entre le wharf et le minéralier rythment le travail. « Le moment du chargement c'est vraiment le moment le plus fort de la mine », confirme Olivier Barreteau, chef de centre de Nakety. Une fois le remorqueur et le chaland positionnés à couple du minéralier, les grues du navire, pilotées par un intermittent, prennent le relais. Sérafin travaille comme grutier depuis 35 ans, il coordonne le chargement du minerai depuis le chaland aux cales du minéralier. « J’ai commencé avec des chalands et des wharfs en bois. Il n’y avait pas de grue, que des treuils », raconte-t-il. Son salaire pour le chargement d’un bateau en 10 jours correspond à un mois de travail d’un ouvrier sur mine. « Mais il correspond à un réel savoir-faire, tant en terme de technicité que de qualités humaines », indique Alain Giraud, le responsable HSE de la Cotransmine.

 

 

Les « rouleurs »chargent le minerai sur la mine puis roulent à vive allure jusqu’au wharf pour déverser, à l’aide de leurs bennes, 7 à 8000 tonnes par jour de minerais dans des chalands. Pour charger un seul chaland de 300 tonnes, 11 à 15 camions se relaient. (©  NOEMIE DEBOT-DUCLOYER)

 

La Cotransmine emploie près de 150 intermittents pour les sites de Kouaoua, Nakety, Poya et Teoudie, ports où la société NMC réalise ses chargements et exporte son minerai en Corée du Sud. Chaque fois qu’un bateau accoste sur l’un des sites, un responsable intermittent, doté de responsabilités coutumières recrute l’équipe qui participera au chargement « par équité et pour que les bienfaits de la mine profite aux mieux aux population environnantes, selon les postes de travail », dit Alain Giraud. La coutume consiste en un ensemble de règles et de rituels respectés par des clans regroupés autour d’une chefferie très hiérarchisée. « La coutume arrive très vite sur le lieu de travail. On embauche un intermittent parce qu’il est local, il est sur sa terre », continue le responsable HSE.

Entre les populations locales kanakes et la mine, l’historique est long. André Dang, le président directeur général de la SMSP, s’était lié d’amitié avec le leader indépendantiste assassiné en 1989, Jean-Marie Tjibaou. Le projet de l’usine du Nord (l’une des deux usines métallurgiques de la SMSP) est inscrit dans la continuité de la lutte politique pour l’indépendance dès 1990. Pour obtenir le massif minier de Koniambo, les chefs traditionnels ont accordé des autorisations coutumières. La population - hommes et femmes - fut alors formée aux travaux miniers (2). À ce jour, l’emploi de sous-traitants, dont les intermittents, progresse à un rythme soutenu en Nouvelle-Calédonie (+ 25 % en moyenne annuelle) car l’emploi sur les mines croît de 12,2 % en moyenne annuelle, suite à l’exploitation de nouveaux plateaux miniers mais aussi à la croissance de l’activité d’extraction destinés à alimenter l’usine de Gwangyang en Corée du Sud.

Professionnalisation des marins

Le Compagnie de transport minière du Nord (Costransmine) est une filiale à 100 % du groupe SMSP et fait désormais partie des entreprises regroupées au sein du Cluster maritime Nouvelle-Calédonie. « Le cluster nous insuffle une dynamique pour favoriser le savoir-faire calédonien », dit Alain Giraud de la Cotransmine. « Les intermittents sont souvent peu qualifiés au départ mais, fidèles, ils reviennent à chaque chargement et connaissent très bien leur job au fil des années. Par exemple, un grutier n’aura pas le diplôme de grutier mais saura faire tous les travaux concernant la grue. Nous avons la responsabilité de professionnaliser nos équipages afin qu’ils se sentent plus responsables de l’entretien des remorqueurs et chalands, une ressource humaine qualifiée est la richesse d’une entreprise », commente Alain Giraud.

 

(©  NOEMIE DEBOT-DUCLOYER)

 

Les navigants et les membres d’équipages ont de plus en plus les brevets correspondant à leur classe de navigation. Même si l’école des métiers de la mer (EMM) de Nouvelle-Calédonie a mis en place un plan de formation de 2013 à 2016 pour le secteur de la mine, la professionnalisation n’est pas encore suffisante. Adrien, capitaine de remorqueur, vient du milieu de la pêche, il a passé son capitaine 200 pour manœuvrer les bateaux de la Cotransmine. Intermittent lui aussi, il s’investit dans son travail : « J’aime travailler ici car du bateau, on voit notre terre… Mais je dois rester concentré, quand on s’approche du minéralier, nous devons faire attention à ne pas toucher la coque. Il faut toujours savoir garder son calme. Ça fait des années que je fais ça. » Originaire de Lifou - une île Loyauté au large de la Grande Terre, en Nouvelle-Calédonie -  Adrien aimerait obtenir son diplôme de capitaine 500. « Historiquement les intermittents ont toujours été maintenus avec le minimum de formation et d’équipement légal. Notre rôle aujourd’hui est de les professionnaliser, cette année 2018 nous allons former 12 intermittents au certificat de matelots de pont, 2 capitaines 200 UMS et 2 mécaniciens 750 kw » insiste Alain Giraud.

Si les cours déprimés du nickel en baisse influencent l’externalisation des rouleurs et des intermittents, cette forme de contrat précaire bénéficie aussi aux kanaks vivant sur cette terre. « Certains ont l'impression de vivre en Nouvelle-Calédonie sans faire partie du système, ils se disent qu’ils ont la mine sur leur terre mais que ce sont des sociétés étrangères qui viennent les exploiter. Ces contrats permettent d’avoir des retombées économiques directes au sein des tribus environnantes », conclut Alain Giraud.

A Nouméa pour Mer et Marine, Noémie Debot-Ducloyer 

 

(1) Mot utilisé pour dire le quai en Nouvelle-Calédonie

(2) Extraits tirés du livre, Le nickel, une passion calédonienne, Anne Pitoiset, éditions le Rayon vert.


 

 

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