Marine Marchande
Avec les pilotes de Seine au simulateur de l'ENSM

Reportage

Avec les pilotes de Seine au simulateur de l'ENSM

Marine Marchande

94% de brume, le temps sur la Seine est particulièrement mauvais. Le pilote ne quitte pas le radar des yeux et négocie la vitesse de son navire dans les boucles du fleuve. Il doit accoster à Saint-Wandrille, un des sites du Grand Port Maritime de Rouen. La concentration est maximale.

Les lumières du simulateur se rallument. Emmanuel Fournier, un des pilotes formateurs de la station de Seine, rappelle ses deux jeunes collègues venus s’entraîner sur le simulateur Kongsberg de l’ENSM du Havre. Avec Juliette Fischer, responsable du simulateur à l’hydro, ils ont concocté différents scénarios de manœuvre et de navigation sur toute la longueur du fleuve. « Nos deux jeunes collègues ont commencé à piloter en autonomie au début de cet été. Il faut désormais les préparer à la saison automnale ». Donc notamment à la brume qui tombe très souvent sur le très exigeant parcours qui relie Rouen à l’estuaire de la Seine.

 

Juliette Fischer et Emmanuel Fournier (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Juliette Fischer et Emmanuel Fournier (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

« De l’expérience naît l’expertise » dit Laurent Letty, président de la station de Seine. « C’est pour cela que nous nous formons continuellement, y compris sur le simulateur de l’ENSM avec qui nous avons signé une convention de formation tripartite aux côtés du GPMR ». La station de Seine compte 54 pilotes et sert les terminaux de Seine (Rouen, Le Trait, Saint-Wandrille, Port-Jérôme et Honfleur), les ports de Dieppe et de Caen-Ouistreham. « Nous avons des pilotes spécialement habilités pour Dieppe et Caen. Pour la Seine, tous les pilotes sont qualifiés pour le site de l’amont (entre Rouen et Caudebec) et de l’aval (entre Caudebec et l’estuaire). Mais tout le monde n’a pas forcément la qualification pour les navires de tout tonnage sur les deux sites ».

La station de Seine a, en effet, mis en place un plan de qualification exigeant. Un jeune pilote sera d’abord qualifié sur une taille et un tirant d’eau modestes. Il va ensuite devoir se former et travailler en doublure pour pouvoir progressivement augmenter le tonnage des navires qu’il peut servir. « Il faut environ cinq ans pour être qualifié sur tous les tirants d’eau pour un site et sept ans pour les deux sites ».

 

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

La navigation en Seine est très spécifique. « Piloter en Seine, c’est piloter avec la marée. C’est une règle qui s’applique ailleurs mais qui, ici, est cruciale notamment quand nous avons des navires à fort tirant d’eau au départ de Rouen ». Le port normand, grand spécialiste des céréales, accueille régulièrement des gros vraquiers venus charger du grain en provenance du bassin parisien. Pour rester dans la course des ports céréaliers, le GPMR s’est lancé dans un dragage du chenal pour continuer à accueillir des navires toujours plus gros. « Le chenal d’entrée est dragué à 6 mètres et nous avons un tirant d’eau maximal de 11.3 mètres à la descente ». On comprend donc bien l’intérêt de parfaitement calculer la marée quand il faut piloter les plus gros vraquiers chargés de 50.000 tonnes de grains. « Nous partons de Rouen vers la pleine mer et devons arriver à Caudebec peu de temps avant la basse mer locale pour atteindre l’estuaire de la Seine à la pleine mer suivante. Il faut donc parfaitement ajuster la vitesse et la manœuvre à l’onde de marée ». 

Surtout qu’en plus cette stricte contrainte de hauteur d’eau, la Seine amène son lot de complications : le vent d’ouest qui influence la vitesse de la marée, la décote ou la surcote qui peut atteindre plusieurs dizaines de centimètres, le débit saisonnier du fleuve, la visibilité qui évolue énormément en fonction des saisons… « Pour chaque opération de pilotage, nous avons une matrice d’évaluation des risques qui s’appuie sur notre expérience et sur des outils spécifiques pour la météo ou, par exemple, le modèle Marc de l’Ifremer qui permet de d’évaluer les conditions de mer pour les mises à bord en rade du Havre. En fonction de tous ces paramètres, nous adaptons notre service. Ainsi, si nous estimons que le niveau de risque est trop élevé, il est préférable de reporter le pilotage. Pour des opérations particulières nous mettons deux pilotes à bord ainsi que des outils supplémentaires de positionnement  ».

Emmanuel Fournier surveille le nouvel exercice avec un croisement compliqué dans un endroit resserré à la sortie d’une boucle de la Seine. Il garde un œil non seulement sur la trajectoire mais aussi sur la vitesse que ses deux jeunes collègues ont adoptée. « C’est un facteur fondamental pour la descente. Nous devons nous assurer que les navires servis puissent bien appliquer la vitesse nécessaire pour suivre l’onde de marée ». Avec, là aussi, parfois quelques surprises. « Les nouvelles normes de la convention MARPOL Annexe VI Tier III imposent la diminution de certains composés émis dans les gaz d’échappement des moteurs des navires, il y a donc des dispositifs de limitation du couple sur les motorisations neuves (pour limiter les rejets de NOx). Ce qui peut parfois être problématique quand il n’y a qu’un mètre d’eau sous la quille car le moteur force plus qu’en eau libre ».

 

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

L’après-midi au simulateur se termine pour les deux jeunes pilotes de Seine. Il y en aura d’autres, non seulement pour eux et leurs collègues mais aussi pour les capitaines des dragues de la Seine. « Dans le cadre de notre convention tripartite, ces derniers viennent se former avec un instructeur de la station. Au-delà de l’exercice, c’est aussi une occasion d’échanger avec eux et de mieux connaître nos métiers respectifs ». Le GPMR a effectué la numérisation de l’ensemble de son plan d’eau, avec le nouveau gabarit du chenal. Des heures de simulateur en perspective.

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs.

 

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