Défense
Axel Roche, premier pacha du Suffren: « C’est le meilleur sous-marin au monde ! »

Interview

Axel Roche, premier pacha du Suffren: « C’est le meilleur sous-marin au monde ! »

Défense

Il a 41 ans. Il est le premier commandant du premier sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) de nouvelle génération Barracuda. Aux commandes du Suffren, inauguré à Cherbourg le 12 juillet, officiera un Breton qui a déjà passé quinze années sous les mers. Comme son équipage, le capitaine de frégate Axel Roche se dit impatient de prendre la mer à bord de ce submersible high-tech.

Vous êtes Breton, vous êtes passé par l’École navale (Lanvéoc, face à Brest) et vous sortez de l’École de guerre. Que ressentez-vous à la veille de prendre les commandes du Suffren ?

Oui, je suis né et j’ai grandi à Lannion jusqu’à mes 18 ans. Je ressens une grande fierté en ce moment historique pour les forces sous-marines. On rejoint le club très fermé des pays qui possèdent un tel outil. Il était très attendu. Je suis aussi très fier d’être à la tête d’un équipage aussi expérimenté. Tous ont déjà beaucoup navigué sur SNA ou SNLE. Je les vois trépigner d’impatience de partir en mer ! Nous sommes très motivés pour la série de tests qui se déroulera à partir du premier semestre 2020.

Vous avez déjà suivi, avec votre équipage, trois années d’entraînement virtuel. Qu’est-ce qui vous a le plus impressionné dans ce nouveau sous-marin, vous qui avez commandé deux SNA de l’ancienne génération (Rubis) ?

Le poste de conduite navigation opération a des allures de navette spatiale ! C’est plus grand et toutes les infos sont centralisées. Il y a beaucoup moins d’informations et de procédures orales et beaucoup plus de représentations graphiques. Cela permet d’avoir une image instantanée de l’état du sous-marin et de son emploi opérationnel. Tout est très automatisé. Les commandes sont numériques, les pupitres digitalisés et les interfaces hommes machines sont plus intuitives. Cela peut ressembler à un jeu vidéo. On ne manœuvre par exemple plus avec un manche (qui était copié sur celui de l’avion Atlantic 1), mais avec un joystick. C’est la même chose pour le mât optronique. Et ce dernier ne traverse plus la coque pour arriver jusqu’au poste de conduite. Le mât au-dessus du bâtiment est toujours là, mais les images sont désormais des vidéos. On voit mieux, plus loin et de manière plus rapide.

C’est quoi le plan B en cas de panne électronique, informatique ou de cyberattaque ?

Les Barracuda sont des petits bijoux de technologies, mais on a aussi conservé une certaine rusticité et assuré une continuité. C’est l’esprit et la culture sous-marines, avec des méthodes de travail héritées de nos anciens. Certaines tâches ne peuvent être remplies que par des êtres humains. Un bruit, une odeur peuvent donner des informations qu’aucune machine ne saurait analyser. Le système peut aussi être coupé par tranches. Le bâtiment pourra fonctionner malgré cela. Nous avons des commandes doublées, des commandes de secours, des commandes de grands secours… On peut enfin actionner certains équipements de manière mécanique. Quant au risque cyber, il est pris en compte et nous serons très vigilants, notamment lors des périodes d’arrêt technique.

À la lecture de la carte d’identité du Suffren, on est submergé par les superlatifs ! C’est le meilleur sous-marin au monde ?

Oui, on est content du produit. Il nous faut encore réaliser les tests pour vérifier que tout est conforme à ce que la Marine avait demandé. Il nous faut également tester les plans B pour les cas non conformes. Il faut aussi monter sur le ring, se confronter à l’adversaire pour répondre à cette question. Mais, allez, oui, soyons clairs : c’est le meilleur sous-marin au monde. Après les essais, je pourrais peut-être vous donner des éléments plus convaincants !

La génération précédente (Rubis) voit le premier de six exemplaires, le Saphir, mis en service en 1984, revenir à Cherbourg pour y être désarmé et démantelé. Il s’était illustré, il y a seulement quatre ans, pour avoir coulé virtuellement, lors d’un exercice, un porte-avions américain et une bonne partie de son escorte ! C’était donc aussi un très bon sous-marin ?

Il s’agissait de l’USS Roosevelt. Cela s’est passé en 2015, au large des côtes américaines, un an avant que je ne prenne le commandement du Saphir… C’est effectivement la preuve que c’est un très bon sous-marin et que notre marine est au niveau des meilleures au monde. Les Rubis ont aussi été modernisés, notamment le système de combat, avec de bons résultats…

Quels sont vos souvenirs les plus forts à bord de sous-marins de la classe Rubis ?

J’ai des souvenirs opérationnels très forts, mais je ne peux pas en parler. Les opérations sont classifiées. Un SNA est une arme qui vous fait mener des opérations secrètes, dangereuses, au plus proche de la menace… L’aventure humaine est également extraordinaire. L’ambiance à bord est unique. Il y a une très grande solidarité entre tous les marins. J’ai le souvenir d’une évacuation d’un de mes hommes. La mer était très formée. Les conditions étaient périlleuses. Chacun a rempli son rôle. On sait que l’on peut compter sur son équipage dans les situations les plus difficiles. Cet aspect humain dépasse tous les autres aspects.

Pour revenir au Suffren, aucune date n’est spécifiée pour sa mise en service. Pourquoi ?

Des aléas peuvent toujours survenir. Comme je l’ai déjà indiqué, il nous faut désormais tester que tout est conforme dans la réalité. Des essais à la mer débutent au premier semestre 2020, en surface à Cherbourg (avec les systèmes de communication également), puis en immersion depuis Brest. À l’été, le bâtiment sera à Toulon où, cette fois, le système de combat sera testé (NDLR : avec notamment des tirs de la torpille F21 et du missile de croisière MdCN). Une dernière phase sera ensuite lancée avec un déploiement lointain, avec escales. À ce propos, les Barracuda sont plus autonomes (70 jours, contre 45 pour la série des Rubis), et pourront donc aller plus loin et plus longtemps. Cela nous ouvre des zones qui auparavant étaient inaccessibles, comme la mer de Chine ou le Pacifique.

Pour l’admission au service actif donc, aucune idée ?

Aucune date n’a volontairement été donnée, par prudence. Mais généralement il faut compter d’un à deux ans.

Le Barracuda permet d’emporter deux nouveaux types d’armes et une troisième, les missiles anti-navires SM 39 (version sous-marine de l’Exocet) plus classique. Quelle capacité de destruction ont les deux premières ?

Le missile de croisière naval peut détruire un immeuble de plusieurs étages, ou un hangar. La nouvelle torpille F21 est plus intelligente et plus autonome que les anciennes. Une seule peut couler une frégate. Il en faudrait probablement deux pour couler un porte-avions. Le missile anti-navire SM 39 inflige de gros dégâts par le feu. La torpille F21 détruit le bateau. Elle explose sous sa coque, soulève le navire et brise sa structure, ce qui conduit à le couler. En tout, les Barracuda pourront embarquer 20 de ces armes, qui ont sensiblement la même dimension. C’est deux fois plus que sur les Rubis.

Une interview réalisée par Hervé Chambonnière, de la rédaction du Télégramme

- Voir notre dossier complet sur le Suffren 
 

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