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Barfleur : L'épave d’un sous-marin découverte

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Histoire Navale

C’est une belle et rare découverte qu’ont faite les marins du chasseur de mines néerlandais Makkum au large de la Normandie. Presque 100 ans après son naufrage, le 4 décembre 1917, l’épave d’un sous-marin allemand de la première guerre mondiale a été trouvée près de Barfleur.

Selon la marine néerlandaise, qui a mené l’enquête, il s’agit de l’UC-69. Ce bâtiment de 49 mètres de long, construit en 1916 à Hambourg, avait quitté le port belge de Zeebrugge le 2 décembre 1917 afin d’aller mouiller des mines devant Cherbourg. Deux jours plus tard, peu après 20 heures, il entrait en collision avec un autre sous-marin de la Kaiserliche Marine, l’U-96, de retour vers l’Allemagne. Victime d’une voie d’eau suite à l’abordage, l’UC-69 est évacué avant de sombrer. 18 marins, dont le commandant Hugo Thielmann, sont recueillis par l’U-96, les 11 autres marins du bâtiment périssant dans le naufrage.

Une trouvaille pendant une mission de déminage de l’OTAN  

Un siècle plus tard, l’UC-69 aurait donc été retrouvé par le Makkum, à l’occasion d’une opération du SNMCMG1 (groupe de guerre des mines de l’OTAN) destinée à neutraliser des engins explosifs historiques en Manche et mer du Nord. La majorité des innombrables bombes, mines et autres obus déversés dans ces zones pendant les deux guerres mondiales sont en effet toujours au fond, malgré des décennies passées par les marines à « dépolluer » ces eaux. La dernière campagne de l’OTAN devant les côtes françaises, qui s’ajoute aux nombreuses missions réalisées tout au long de l'année par la Marine nationale, s’est déroulée du 20 octobre au 7 novembre. Elle s’est soldée par la détection et la destruction de plusieurs engins, d’origines américaine et allemande, au large du Calvados. C’est pendant cette chasse que le Makkum est tombé par hasard, à 8.5 milles au large de Barfleur, sur une épave non répertoriée. « Le bâtiment était en train de sonder les fonds au large des côtes françaises lorsque l’équipage a repéré au sonar une épave inconnue à cet endroit sur les cartes marines », explique l’état-major de la marine néerlandaise.

 

Le groupe de guerre des mines de l'OTAN à Cherbourg en octobre, avec le Makkum au premier plan (© MARINE BELGE)

 

Les Pays-Bas à la recherche de l’O13

Le commandant du Makkum décide de conduire de plus amples investigations. Un robot télé-opéré est envoyé sur place et fait le tour de l’épave, qui s’avère être un sous-marin. Forts des images recueillies, les Néerlandais vont alors, en mer et à terre, se lancer dans une minutieuse enquête, peut-être parce qu’ils espèrent avoir enfin découvert l’O13. Ce bâtiment, coulé le 25 juin 1940, est en effet le dernier sous-marin des Pays-Bas perdu au cours de la seconde-guerre mondiale et resté introuvable.

Mais la consultation des archives et la confrontation avec les données recueillies sur l’épave vont montrer qu’il s’agit d’un autre sous-marin. « Après avoir examiné les plans de construction, il s'est avéré qu'il s'agissait de l’UC-69 ».

 

Image de l'épave prise par un robot sous-marin du Makkum (© MARINE NEERLANDAISE)

Reconnaissance d'éléments découverts avec le plan du sous-marin (© MARINE NEERLANDAISE)

 

Une découverte importante selon le DRASSM

Côté français, cette découverte est considérée comme importante par le Département de Recherches Archéologiques Subaquatiques et Sous-marines (DRASS), qui dépend du ministère de la Culture.  « La position de l'accident est connue d'après les archives mais n'a, à notre connaissance, jamais été confirmée par des plongeurs, aussi le site en tant que tel n'est pas répertorié dans la carte archéologique nationale et ne figure à priori pas dans la base du SHOM (Service Hydrographique et Océanographique de la Marine, ndlr). La découverte de ce site constituerait donc une première, d'autant plus que le secteur généralement admis pour cet accident se trouve plutôt à 15 nautiques au nord-est de Barfleur », précise Cécile Sauvage, archéologue en charge des côtes normandes au DRASSM. Découvert par les Néerlandais à 8.5 milles seulement de Barfleur, l’UC-69 aurait donc coulé beaucoup plus près des côtes que ce que l’on imaginait jusqu’ici.

Après le Vendémiaire, une nouvelle expertise en vue

Le DRASSM va maintenant, comme le veut la procédure, demander à ce que l’épave soit déclarée et se rapprocher de la marine néerlandaise afin d’accéder aux images qui lui permettront de mener son enquête et confirmer définitivement l’identité de cette épave. Celle-ci ne laisse cependant pas beaucoup de doutes: « Il y a énormément d’épaves de sous-marins en Manche mais peu dans cette zone-là. Il y a le Prométhée au nord-ouest de Barfleur et l’U-390, au nord-est comme l’UC-69 mais beaucoup plus loin. Dans le secteur, il n’y a pas d’autre sous-marin connu ayant sombré. Malgré tout, il faut que nous confirmions l’identification ».

Avant qu’elle soit intégrée à la carte archéologique nationale, l’épave découverte par les Néerlandais sera expertisée et documentée par le DRASSM, qui conduira sur place une campagne sous-marine, comme ce fut le cas en juillet dernier, dans le Raz Blanchard, pour le sous-marin français Vendémiaire, disparu en juin 1912 et retrouvé gisant par 70 mètres de fond en août 2016.

 

Le robot sous-marin (ROV) employé pour l'expertise du Vendémiaire (© IMAGES EXPEDITIONS / DRASSM)

L'André Malraux, navire du DRASSM, déployant le ROV (© IMAGES EXPEDITIONS / DRASSM)

L'épave du Vendémiaire (© DRASSM)

 

« L’examen des épaves peut apporter des éléments cruciaux »

Cette phase d’investigation est très importante pour les archéologues du DRASSM car, même sur les bateaux ayant coulé dans l’histoire « récente » (au regard d’épaves datant de plusieurs siècles), les surprises sont régulières. « On se dit que tout est déjà dans les archives et même si elles sont abondantes l’histoire n’est jamais complète. L’examen des épaves peut apporter des éléments cruciaux dans la compréhension des évènements, que l’on ne connait souvent que par des témoignages ». Tel est le cas du Vendémiaire, perdu avec ses 24 hommes d’équipage pendant un exercice au cours duquel le sous-marin fut éperonné par le cuirassé Saint-Louis alors qu’il était en immersion périscopique. « On pensait tout savoir du naufrage Vendémiaire. Les récits disent qu’il s’est cassé en deux, avec une première partie du sous-marin qui a sombré très rapidement et la seconde bien après. Or, l’expertise de l’épave nous a montré que la collision avait provoqué une large brèche sur le tiers avant mais que les deux parties de la coque étaient restées d’un seul tenant ». En fait, la partie avant a sans doute coulé presqu’immédiatement mais fut retenue par la partie arrière (grâce à des éléments de structures ayant résisté), restée un temps en situation de flottaison.

 

Images de l'épave du Vendémiaire prises en juillet 2017 (© DRASSM)

 

Nouvelles enquêtes à travers les archives

En plus des constatations et recherches réalisées par des plongeurs ou robots télé-opérés, le DRASSM refait systématiquement une investigation sur la base des documents historiques disponibles, ce qui lui permet de comparer la réalité matérielle aux conclusions auxquelles les enquêtes sont à l’époque arrivées sans pouvoir analyser les épaves. Avec au final des résultats parfois très différents pouvant amener à réviser les circonstances et le déroulement des faits. En somme, rouvrir des dossiers classés et si possible faire la lumière sur ces évènements.

Ce travail passionnant permet ainsi d’écarter des hypothèses autrefois admises comme d’ouvrir de nouvelles pistes, au mieux de reconstituer la réalité des faits. Et cela des fois simplement via l’analyse et la compilation d’archives. Celles-ci peuvent être réinterprétées avec le recul ou complétées par l’accès à de nouvelles sources devenues disponibles au fil du temps. Dans certains cas par exemple, des éléments sensibles ou confidentiels n’étaient pas obligatoirement rendus publics, alors que la presse, si les investigations tardaient trop, pouvait se désintéresser des enquêtes ou privilégier une actualité plus brûlante.

 

 

Le cas du Vendémiaire

A ce titre, le naufrage du Vendémiaire a été rapidement éclipsé par les tensions entre pays européens qui aboutirent deux ans plus tard à la première guerre mondiale. Ce fut pourtant en 1912 un évènement majeur. « La perte du Vendémiaire eut un retentissement énorme à l’époque et prenait dans les journaux français une place équivalente à celle du Titanic, qui coula la même année. Au moment des faits, les articles évoquaient comme cause de la collision avec le Saint-Louis les courants et le brouillard dans le Raz Blanchard. Or, les recherches sur les documents historiques ont montré que le courant n’était en réalité pas très fort. En revanche, des commandants avaient précédemment fait des rapports sur des problèmes d’optique avec les périscopes des sous-marins français. Quand on compile toutes les données, on peut raisonnablement penser que l’accident a probablement pour origine un problème de perfectionnement des périscopes ». Et cela ne s’est pas forcément su à l’époque, la communication n’étant pas ce qu’elle est aujourd’hui, sans oublier le fait qu’à un moment où la crise grandissait avec l’Allemagne, les autorités françaises se sont sans doute gardées, pour des questions stratégiques, d’éventer la faiblesse de certains matériels. Puis il y eut la guerre, quatre ans de conflit, des millions de morts et des territoires ravagés. En 1918, sauf pour les proches des marins disparus, le Vendémiaire était devenu une histoire très lointaine, une page tournée.

« On a toujours beaucoup à apprendre de ces découvertes »

Jusqu’à ce qu’une équipe de plongeurs normands parte à la recherche du sous-marin et le trouve l’an dernier, permettant au DRASSM de rouvrir l’enquête et de mieux comprendre ce drame. L’archéologie sous-marine présente donc un vrai intérêt. Pour Cécile Sauvage, « on a toujours beaucoup à apprendre de ces découvertes d’épaves, surtout si elles sont bien conservées, ce qui d’ailleurs semble être le cas du sous-marin découvert par les marins néerlandais. Un siècle après le naufrage de l’UC-69, nous allons peut-être avoir une suite ou une nouvelle vision de son histoire, tout comme ce fut le cas avec le Vendémiaire ».

 

A bord de l'André Malraux pendant l'expertise du Vendémiaire l'été dernier (© IMAGES EXPEDITIONS / DRASSM)