Histoire Navale
Benedict Donnelly : « L'Hermione, une leçon d'histoire vivante »

Interview

Benedict Donnelly : « L'Hermione, une leçon d'histoire vivante »

Histoire Navale

L'Hermione, réplique de la frégate qui emmena La Fayette aider les insurgés américains, s’est élancée samedi pour une voyage historique vers les Etats-Unis. Pour Benedict Donnelly, le « père » de L'Hermione (et bien qu'il s'en défende), l'aventure a démarré il y a plus de 20 ans. Un pari, un défi de folie. Rencontre.

Comment est née L'Hermione ?

Au cours d'une soirée entre potes ! Dans cet endroit sublime qu'est la Corderie Royale de Rochefort, l'arsenal voulu par Louis XIV. Nous étions devant les formes de radoub. Elles étaient restées dans la vase depuis 1944, sous une forêt de roseaux. On ne les voyait même pas ! Elles venaient d'être dévasées. Le choc ! C'était une formidable cathédrale de pierre. Il ne manquait qu'une chose pour faire revivre ce lieu magique : un bateau ! Pas n'importe lequel. On voulait un symbole de la liberté. Ce serait L'Hermione, la fameuse frégate sur laquelle La Fayette a rejoint l'Amérique en 1780. Avec Érik Orsenna et les copains, on a décidé que la réplique serait construite à l'identique sur les lieux où la première Hermione avait vu le jour. C'est comme ça que tout est parti. Un pari de fin de soirée. On ne s'était pas donné d'échéance mais on pensait que ça allait durer disons au moins dix ans ! Résultat ? Cela fait 22 ans que je préside l'association ! Pourquoi moi ? C'était un clin d'oeil, un symbole. Comme la frégate, un trait d'union. J'ai la double nationalité franco-américaine. Mon père était l'un de ces GI qui ont débarqué sur les plages normandes en 1944.

Comment a fonctionné cette longue aventure ?

Il y eut des hauts, des bas, des prises de bec. Mais on n'a perdu personne en route ! Le grand absent, Raymond Labbé, un remarquable charpentier de marine qui a beaucoup fait pour L'Hermione, est décédé en 2005. Pour moi, il est toujours là... Donc des moments de tension mais on l'a fait ce bateau ! Il ne fallait pas décevoir ceux qui nous avaient fait confiance. On a ouvert le chantier en 1997. Les gens payaient pour voir des bouts de bois ! Certains goguenards se gaussaient, ceux qui pensaient que ce bateau ne flotterait jamais. On n'avait jamais pensé dépasser les 100.000 visiteurs. On en a eu 4,2 millions ! C'est l'une des clefs du succès.

Vous parlez d'un chantier de partage ?

Pas question, en effet, de traiter cet engouement à la légère. Ce que les gens voulaient, c'était voir travailler les charpentiers, les sculpteurs, les forgerons, les voiliers. Leur parler. Ils voulaient surtout qu'on leur explique comment à partir d'un arbre, on peut faire un bateau, parce que personne ne raconte plus ça maintenant. C'était aussi un projet culturel, au coeur de notre aventure. L'Hermione, c'est aussi un choc esthétique. Ces gréements, ces voiles de lin, et sa figure de proue, le lion ! Franchement, on ne savait pas que ce serait aussi beau !

Pourrait-on monter un tel projet aujourd'hui ?

La réponse unanime et pas concertée : certainement pas ! Économiquement, ce serait plus compliqué. Et il fallait un peu de folie ! Il y a eu des problèmes de financement, des montées d'angoisse pour la mise à l'eau de la frégate. Des soucis encore, cet hiver, avec les pépins sur les moteurs. L'Hermione allait-elle pouvoir prendre la mer ?

Aujourd'hui, la frégate dont vous êtes en quelque sorte le père prend le large. Un grand moment, on imagine, pour ces milliers de personnes qui embarquent par procuration avec vous ?

Ce n'est pas moi le père ! On joue collectif. On bosse tous jusqu'à la dernière minute, la dernière seconde. C'est une grande fête populaire voulue comme telle par la ville de Rochefort, le Département, la Région. Notre job et notre responsabilité à nous, c'est que le bateau soit au rendez-vous, avec son équipage, dans toutes les conditions de sécurité. Les leçons de septembre dernier ont été tirées. Personne ne s'attendait à une telle effervescence. Sur terre oui, sur l'eau, non. Un vrai mur de bateaux ! Les autorités maritimes ont pris la mesure. Cette fois, je suis moins inquiet. Le bateau démarre de l'Ile d'Aix et va ensuite entrer en Charente pour saluer tout le monde. Le Belem, la réplique du bateau de Magellan, la frégate Latouche-Tréville de la Royale seront aux côtés de L'Hermione. On va en avoir plein les mirettes !

Aux États-Unis, ce sera la fête aussi ?

On veut que la fête soit complète à chaque escale, aux Canaries puis aux États-Unis. L'Hermione va faire escale dans les ports où la France a participé à la guerre d'indépendance, Yorktown, Baltimore, New York, Boston. La Fondation Friends of Hermione-La Fayette in America a levé des fonds. Elle fait le job pour nous ! Tous les grands voiliers américains accueilleront L'Hermione. Avec Érik Orsenna, nous disions, l'autre jour, au ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius : « On a mis la barre très haut. Profitez-en ! Ce que l'on fait, c'est la France aux États-Unis pendant un mois et demi. On vous ouvre tous les grands ports pour la promotion de l'amitié franco-américaine ! ».

À quand le grand retour ?

Ce sera à Brest. L'escale de L'Hermione est fixée du 10 au 17 août. François Cuillandre a eu confiance en nous il y a deux ans, quand peu de gens y croyaient encore. Le bateau flottait, on ne savait pas s'il naviguerait correctement. Brest, cela a du sens. C'est là que La Fayette est revenu.

Êtes-vous confiant ?

Oui. On a affaire à des hommes extrêmement compétents sur terre et en mer. Confiant aussi parce que l'on a vu le bateau se comporter lors des essais à l'automne dernier. Ils se sont fait bien secouer ! Le commandant Yann Cariou, qui a effectué la sélection et la formation de l'équipage, en a tiré les enseignements. De toute façon, on ne prendra pas de risques. On va ménager les hommes et le navire. On naviguera totalement à la voile. Les manoeuvres se font dans les hauteurs. Ils seront 80 à bord, dont un tiers de femmes et qui assurent ! Ils et elles ont tous la capacité physique de monter, plusieurs fois par jour, à 45 mètres de hauteur. Il ne faut pas avoir le vertige ! Il faut aussi être capable de vivre dans des conditions d'inconfort et de promiscuité.

Comment qualifier cette aventure ?

C'est une aventure associative autant qu'humaine ! Je passerai le témoin à l'issue du voyage américain parce que 22 ans, ça va ! À d'autres de prendre la relève pour inventer les 20 années qui viennent. À court terme, L'Hermione est une manne pour Rochefort. Mais c'est une manne fragile. Si le bateau ne sort pas, s'il n'y a plus de vrais projets de navigation, comme ce qu'on va faire aux États-Unis, les gens ne viendront plus. C'est un bateau ambassadeur. L'Hermione, c'est une leçon d'histoire vivante ! C'est ça qu'il faut garder !
 

Entretien réalisé par Catherine Magueur, de la rédaction du Télégramme

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