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Reportage

Bermudes : Au cœur du défi français

Une île britannique posée dans l'Atlantique, un ciel azur, une eau cristalline, des plages superbes, des habitants en bermuda... C'est là, aux Bermudes, que va se dérouler, fin mai, la 35e Coupe de l'America. C'est là que nous avons passé quelques jours avec le défi français mené par Franck Cammas. Immersion au coeur du « Groupama Team France ».

- « Allô Papa Tango Charlie
Répondez, nous vous cherchons...
Vous vous dirigez plein sud Vers le triangle des Bermuuuuudes »
Ah les Bermudes ! Le nom évoque immédiatement la chanson de Mort Shuman et de ce triangle éponyme, zone maritime où disparaissaient mystérieusement les bateaux, sans que l'on sache pourquoi.

 

 

À lire sur le sujet Documentaire : Coupe de l'America, le nouveaud défi de Franck Cammas

A Hamilton, capitale d'une petite île de 53 km² et de 70.000 âmes, surnommée « la petite Suisse de l'Atlantique » eu égard à son statut de paradis fiscal, on aime les couleurs flashy. Maisons jaunes, église rose, écoles ici en bleu clair, là en vert pomme.

 

(© ELOI STICHELBAUT)

A moins de 150 mètres....

De l'aéroport, où trône le portrait de la reine Elisabeth II dans le hall d'arrivée, il faut presque une heure de taxi - qui roule maxi à 50-60 km/h - pour rejoindre Dockyard, village de la Coupe de l'America où les six défis ont mouillé l'ancre.

D'entrée, la base anglaise de BAR en impose. « Bring the cup home », annoncent les Britanniques qui veulent ramener l'aiguière d'argent à la maison.

 

 

La base du défi français, d'une surface de 3.500 m², est plus modeste, constituée de trois grandes tentes démontables, l'une pour les ailes rigides, l'autre pour la plate-forme, la dernière faisant office de cantine, salle de sport et de bureaux.

« Bienvenue sur notre base, lance Bruno Dubois, team manageur. Ici, on va tout vous montrer mais on ne vous laissera pas tout prendre en photo. On vous demandera également de ne pas photographier nos concurrents à moins de 150 mètres, notamment lorsque nos voisins anglais mettent leur bateau à l'eau. Nous sommes surveillés et les amendes peuvent tomber ».

On nous murmure la somme de 25.000 dollars en cas d'infraction...

Entre 12 et 14 heures par jour

Nous voilà entré de plain-pied dans l'univers de la Coupe de l'America où l'espionnage est de rigueur. Où il faut essayer de voir sans être vu. Avec son budget de 30 millions d'euros (ndlr : contre 100 pour les plus fortunés), le défi français n'a plus de temps à perdre à espionner ses adversaires.

« On l'a fait au début, comme tout le monde mais on a surtout observé leur organisation, notamment dans la façon de manoeuvrer », avoue Franck Cammas.

Installé aux Bermudes depuis plus de deux mois, le défi français, 50 personnes au total entre les navigants, les ingénieurs et les techniciens, ne chôme pas. Ici, les journées commencent tôt. Et se terminent tard. « Entre 12 et 14 heures par jour. Disons qu'on est en dehors des normes sociales françaises (rires)... On est aux Bermudes », plaisante Cammas qui court après le temps.

La visite guidée, par le skipper en personne, s'effectue au pas de charge. Tout y passe : la forme des foils, le fonctionnement de l'hydraulique à bord, l'aérodynamisme, la traînée globale, le réglage du " rake " et du " cant " (ndlr : longitudinal et latéral) des plans porteurs grâce à des petits boutons fixés sur deux barres à roue en carbone, le poids et la position des équipiers, le fonctionnement de l'aile...

« Il y a tellement de paramètres à gérer que, parfois, on ne sait pas toujours si on progresse. Là, on a un problème de stabilité. La réactivité du système de commande des foils n'est pas excellente. Le temps de réaction est encore trop long, de l'ordre de 0,2 seconde. Il faudrait qu'on arrive à 0,1 ».

Des dixièmes de secondes qui changent tout, qui transforment un vol en planté. Une avance en retard. Une victoire en défaite.

Pointe à 47,6 noeuds

La plate-forme et l'aile, qui a nécessité deux ans de mise au point, sont bourrées de technologie, de capteurs, de câbles, de fils en tout genre. Par manque de temps mais aussi d'argent, impossible de tout tester. Impossible de tout analyser. Pour apprendre et progresser, il faut na-vi-guer ! Justement, il est déjà midi. Le soleil brille : air à 24°, eau turquoise à 20°.

La mise à l'eau, toujours délicate avec une aile qui ne demande qu'à s'envoler, prend une bonne heure et demie.

 

Dans une mer d'un bleu piscine, l'AC50 « Groupama Team France » rejoint le Great Sound, terrain de jeu couleur lagon où un yacht de milliardaire a déjà pris la meilleure place.

Très vite, le catamaran tricolore se met voler. Malgré les deux moteurs Suzuki de 300 CV, difficile de suivre la bête. Impossible de faire une photo, les Américains d'Oracle, qui s'entraînent ici depuis un an et demi, passent à moins de 150 mètres. A plus de 36 noeuds.

Les Suédois d'Artémis, qui font bande à part à l'autre bout de la baie, ont déjà tapé les 47,6 noeuds. A ces vitesses-là, le Great Sound paraît riquiqui. Ici, le bord de près dure 6-7 minutes, celui de portant 4-5 minutes et la régate ne dépasse pas les 25 minutes.

 

 

"Le soir, inutile de nous bercer"

Vingt-cinq minutes, où quatre "grinders" pompent comme des Shadocks pour fournir l'hydraulique nécessaire au fonctionnement du bateau, où un équipier s'occupe uniquement des 100 m² et des 445 kg de l'aile rigide. Où le skipper, tel l'homme-orchestre Rémy Bricka, joue une partition de haut vol, où la moindre fausse note peut virer au cauchemar. Chute interdite avec ces appendices tranchants comme des lames de rasoir...

Le soleil décline, « Groupama Team France » rentre à sa base, juste après les Américains. Il faut ranger encore l'aile et la plate-forme, débriefer sur la navigation, se doucher, se farcir 30 minutes de bus pour regagner ses pénates, dîner. Dormir vite.

Et remettre ça le lendemain, debout à 7 h. « Le soir, inutile de nous bercer », avoue le Vannetais Devan Le Bihan.

« Il nous reste quelques semaines pour trouver des solutions techniques pour stabiliser le bateau », ajoute Franck Cammas qui fait du rab, présence des médias oblige.

« On a encore du chemin mais on progresse à chaque sortie », ajoute-t-il.

Premiers duels, le vendredi 26 mai contre Oracle, l'ogre américain.

Un reportage de Philippe Eliès, de la rédaction du Télégramme