Science et Environnement

Reportage

A bord de Tara, de Tokyo à Hawaï (semaine 2)

Science et Environnement

L’antiméridien. La ligne, à l’exact opposé de Greenwich, qui est à la fois le 180° Est et le 180° Ouest. Celle qui fait changer de date. La goélette Tara l’a franchie sans cérémonie particulière dans la nuit de dimanche dernier sur sa route Pacifique entre Tokyo et Hawaï. Seules les coordonnées φ et G consignées au journal de bord témoignent de ce passage de l’Orient à l’Occident. Depuis le départ du Japon, l’heure a déjà été avancée trois fois et à l’approche d’Hawaï, l’équipage s’apprête à vivre deux fois la même journée. Les traits sont un peu tirés et les réveils, nocturnes et diurnes, parfois difficiles.

 

Tara traversant le Pacifique (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

« Moi, ça m’est bien égal tous ces changements d’heures. Mes échantillons vivent en temps universel ». Fabien Lombard, le responsable scientifique durant la traversée, ferme la malle arrimée sur le pont. A l’intérieur, il y a déjà des dizaines d’échantillons de plancton. D’autres sont stockés dans l’azote liquide. Après un démarrage laborieux, dû aux mauvaises conditions météos qui ont secoué à la fois le bateau et l’équipe scientifique, la science bat son plein à bord de Tara.

 

Fabien (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Tous les matins, c’est le même rituel. La grue à tribord est débordée et le Dolphin mis à l’eau. Le Dolphin, invention - comme tous les autres appareils de prélèvement de plancton embarqués sur Tara - des chercheurs de l’observatoire de Villefranche-sur-Mer, sert à aspirer l’eau de surface. Déployé pendant une heure, il « envoie » quatre mètres cube d’eau par heure via une pompe péristaltique, qui garantit un niveau de contamination moindre qu’une pompe classique. Un premier filtrage à 2 millimètres, visant à retenir les plus gros organismes, est effectué avant l’arrivée au wetlab, le laboratoire installé sur le pont. L’eau passe ensuite par un filtre de 20 microns qui va permettre l’échantillonnage de plancton.

 

Le Dolphin (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

 

Fabien et Hiro (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

 « L’idée du Dolphin, ce n’est ni plus ni moins qu’une écope reliée à un decknet, une sorte de filet au sec. Cela nous permet d’échantillonner en continu avec un filet de 20 microns qui se déchirerait très rapidement s’il était mis à l’eau à vitesse de croisière». L’eau recueillie dans le collecteur du decknet va être séparée en plusieurs échantillons avec différentes fixations : du lugol pour teinter le phytoplancton, du formol et de l’éthanol pour les études génétiques. « L’éthanol permet la conservation de l’ADN. On injecte une première dose à l’échantillonnage, on laisse reposer une nuit le temps que les organismes rendent de l’eau et on remet une deuxième dose pour qu’il soit envoyé dans les meilleures conditions à l’observatoire de Roscoff ». Un autre échantillon va être examiné directement sur place grâce à la flowcam, une caméra qui permet la photographie et la reconnaissance des différentes espèces de plancton recueillies. Après avoir été étudiées, ces images vont notamment rejoindre la gigantesque base de données libre d’accès EcoTaxa, mise en place par l’observatoire de Villefranche-sur-Mer.

 

 

 

 

Au carré, la science et la navigation se cotoient (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Autour de Tara, l’océan commence à prendre une belle teinte indigo au fur et à mesure que la route descend au sud. Après les premières journées tumultueuses, le vent et la houle se sont apaisés. Un peu trop peut-être au goût de Yohann Mucherie, le capitaine qui ne quitte jamais vraiment les voiles des yeux. Eole n’est pas franchement des nôtres depuis le départ de Tokyo. Après le régime dépressionnaire qui a accompagné la première semaine, la goélette est désormais obligée de naviguer face au vent, ce qui rend compliquée l’utilisation des voiles. Alors on essaie. On hisse puis on affale quand les voiles commencent à claquer, signe de leur déventement.

 

Yohann, le capitaine (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Le pilote auto de Tara est programmé pour garder un angle constant par rapport au vent, ce qui signifie que si ce dernier tourne, le bateau va le suivre. Mais cette route-là n’est pas forcément celle que l’on doit prendre. A chaque quart, c’est la même chose. On regarde sur la carte là où nous pousse le vent, on compare la trajectoire avec la route orthodromique, la plus courte, et la route loxodromique, celle du cap constant. Garder les voiles hautes ? Affaler la grand-voile et garder la misaine ? Pousser les moteurs ? Abattre, gagner un peu de vitesse et perdre du cap ? La navigation est ici une affaire de compromis et de stratégie. Avec deux objectifs : créer les meilleures conditions possibles pour l’échantillonnage de la science et arriver à l’heure à Hawaï, où une équipe de scientifiques spécialisés dans le corail embarquera pour une semaine de prélèvement dans l’archipel.

 

Sophie à la grue (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Sur le pont, Hiro, scientifique japonais, écoute attentivement Sophie Bin, la chef cuisinière. Elle ne lui donne pas de conseils culinaires mais lui apprend à lover proprement le bout de la grue tribord. Parce que c’est elle qui, aux côtés de Fabien et en relais des marins, assure la manutention de la grue et du portique arrière qui servent à mettre à l’eau les différents instruments de prélèvements scientifiques. « Tout m’intéresse à bord du bateau, et en plus ça permet de donner un coup de main à l’équipage », sourit-elle, toujours prête à sauter dans ses bottes. La bonne volonté est sans doute le secret d’un petit équipage pour qui la polyvalence est une seconde nature.

 

Hiro (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

L’eau de mer se réchauffe. A la machine, la température des planchers atteint déjà 45 degrés. « On a déjà vu beaucoup plus, quand on navigue dans les eaux tropicales ». Loïc Caudan, le chef mécanicien, explique volontiers les recoins de sa machine dans laquelle il faut se faufiler tête baissée. La machine, à bord de Tara, c’est bien plus que les hélices et les moteurs de propulsion. C’est tout un circuit d’énergie organisé et adapté en permanence au service de la science. Avec pour commencer, des besoins électriques bien spécifiques. Les machines à plusieurs dizaines de milliers d’euros du laboratoire et les données qu’elles recueillent ne pourraient souffrir de coupures de courant prolongées. Alors on a créé un circuit d’approvisionnement d’énergie dédié.

 

Dans la machine avec Loïc (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

 

Dans la machine avec Loïc (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

A bord de Tara, il y a trois groupes électrogènes reliés à un tableau 230 V. En plus de la majorité de la distribution électrique courante du bord, celui-ci alimente des chargeurs qui servent deux parcs de batteries : un dédié au lancement de la propulsion principale et l’autre à la servitude. « C’est ce dernier qui va fournir l’énergie « stabilisée » nécessaire à la science en alimentant un tableau 24 V, retransformée par sept onduleurs qui fournissent un courant de 230 V », explique Louis Wilmotte, qui en plus de ses fonctions sur le pont, connaît parfaitement le réseau électrique du bord.

Une organisation complexe, qui est le fruit d’une adaptation permanente du bateau aux différentes expéditions. Loïc a suivi le chantier de préparation de l’expédition Tara Pacific. « Comme à chaque fois, on a modifié le bateau pour pouvoir répondre aux besoins des scientifiques. On a, par exemple, modifié les emménagements pour pouvoir installer un drylab au milieu des cabines ». Nouvelles installations pour recueillir les aérosols en cale arrière, adaptation de l’installation aux différentes machines mis en œuvre, compression pour les bouteilles de plongée… l’équipe de Tara doit ré-imaginer en permanence un bateau, qui, à la base, a été conçu pour être emprisonné dans les glaces. « Les scientifiques nous disent ce dont ils ont besoin, on essaie de faire au mieux. Après tout le monde s’adapte aux contraintes ». Et si Tara n’est pas le plus grand des navires océanographiques, il compense ses limites par sa flexibilité.

 

Recueil des aérosols  (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

 

Le HSN (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Charlène, second capitaine (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

La nuit s’est couchée sur le pont de Tara. Le dernier HSN, le filet haute vitesse, a été relevé : au fond du collecteur, on y a trouvé des véllèles, des copépodes, des toutes petites carangues et un curieux petit crabe bleu pélagique. Charlène Gicquel, le second capitaine, monte prendre son quart. La carte du ciel et les tables de Dieumégard et Bataille sont posées à la passerelle. Charlène a repéré Véga, Altaïr et Deneb. Il reste encore quelques belles nuits pacifiques pour affiner notre point astronomique.

A bord de Tara, Caroline Britz, juin 2018