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A bord du patrouilleur polaire L’Astrolabe
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A bord du patrouilleur polaire L’Astrolabe

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De tels bateaux, on n’en voit pas tous les jours. Celui-ci est même unique en son genre, puisqu’il s’agit à la fois d’un patrouilleur militaire, d’un navire polaire à capacité brise-glace et d’une unité logistique destinée au soutien des bases scientifiques en Antarctique.

Construit par le chantier Piriou de Concarneau, qui réalise là un beau challenge pour un projet des plus atypiques, L’Astrolabe a été baptisé le 11 juillet et est parti le lendemain pour Brest, où il est resté un mois. Une période qui a notamment servi à l'installation des systèmes de transmissions militaires, de l'armement et l'embarquement des munitions, ainsi qu’à quelques mises au point et sorties d’entrainement à la mer. Avant le départ, le navire a également embarqué du matériel, dont deux modules « Base vie » et « Energie » destinés aux convois de ravitaillement de la base Concordia, l'une des trois seules stations permanentes opérées au coeur du continent. Ces modules seront installés sur des châssis traineaux fabriqués sur mesure en Australie.

Parti le 12 août de Brest, L’Astrolabe réalise un transit sans escale, via Gibraltar et le canal de Suez, jusqu’à La Réunion, où il arrive. Il y sera officiellement livré à son propriétaire, l’administration des Terres australes et antarctiques françaises (TAAF) et pris en main par son premier équipage, fourni par la Marine nationale, ainsi que les équipes de l’Institut polaire Paul-Emile Victor (IPEV). Sa première mission vers la Terre Adélie devrait intervenir en novembre.

 

L'ancien Astrolabe (© BRUNO ET MARIE CUSA - INSTITUT POLAIRE FRANCAIS IPEV)

L'ancien Astrolabe (© BRUNO ET MARIE CUSA - INSTITUT POLAIRE FRANCAIS IPEV)

 

Fusion des besoins de trois administrations

Connu sous le nom de PLV (Polar Logistic Vessel), ce programme est né de la fusion des besoins de la Marine nationale, des TAAF et de l’IPEV. Il s’agissait de trouver une solution pour remplacer deux vieux navires. Le patrouilleur Albatros, désarmé l’an dernier après avoir, depuis La Réunion, surveillé et protégé pendant trois décennies les zones économiques exclusives (ZEE) des districts austraux français, notamment Kerguelen, Crozet, Saint-Paul et Amsterdam. Et puis l’ancien Astrolabe, qui a achevé en mars dernier une carrière de plus de 30 ans au service du ravitaillement des scientifiques travaillant en Terre Adélie, et qui va connaitre maintenant une seconde vie dans l'humanitaire. Or, en cette période budgétairement très serrée, les fonds n’étaient pas disponibles pour financer deux nouvelles unités.

 

L'ancien Albatros (© MARINE NATIONALE)

L'ancien Albatros (© MARINE NATIONALE)

 

« Un partenariat gagnant-gagnant »

L’idée de développer une plateforme suffisamment polyvalente pour effectuer tout le spectre des missions des ex-Albatros et Astrolabe revient à Arnaud Rousseeu, de Marine Assistance. « J’ai proposé aux trois ministères (Défense, Outre-mer et Recherche, ndlr), qui étaient dans une impasse, de collaborer. Il a fallu les convaincre qu’ils pouvaient faire quelque chose ensemble. Le sujet le plus complexe n’a finalement pas été technique, mais plutôt de trouver les bons compromis pour faire converger les besoins vers un projet réaliste et parvenir à faire travailler des acteurs aux habitudes et modes de fonctionnement différents. D’un point de vue règlementaire, ce navire fut également un défi car il a fallu concilier les référentiels civils et militaires ». Même si tout ne fut pas toujours simple et que certains attendent le résultat des premières missions vers l'Antarctique pour se forger une opinion définitive, la préfète des TAAF se félicite aujourd’hui de ce partenariat : « Il a fallu s’adapter à de nouveaux partenaires et une manière de fonctionner différente mais cela se passe bien entre les acteurs. C’est une expérience nouvelle et nous menons un travail constructif. L’objectif est un partenariat gagnant-gagnant. Au travers de cette mutualisation des moyens, chacun y trouve son compte, notamment sur le plan financier et opérationnel », affirme Cécile Pozzo di Borgo.

 

Cécile Pozzo di Borgo, préfète des TAAF (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Cécile Pozzo di Borgo, préfète des TAAF (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Ravitailler la Terre Adélie et protéger les districts austraux

La préfète, également marraine de L’Astrolabe, souligne que son administration est doublement intéressée par ce projet : « La desserte de la Terre Adélie est fondamentale pour la poursuite des programmes scientifiques en Antarctique mais nous sommes aussi très sensibles au rôle du navire pour patrouiller dans nos zones économiques exclusives ». Celles-ci font en effet l’objet d’une attention accrue avec la création et l’extension de réserves naturelles mais il s’agit aussi, plus globalement, de disposer de moyens maritimes capables de surveiller et protéger les intérêts nationaux en océan Indien et dans l’océan Austral. Avec donc, pour commercer, les ZEE tricolores, qui représentent des surfaces maritimes gigantesques abritant des ressources naturelles parfois très convoitées. Hors Réunion (312.000 km2) et Mayotte (431.000 km2), la ZEE cumulée des districts austraux s’étend sur plus de 2.3 millions de km2, avec notamment les eaux de Kerguelen, Crozet, Saint-Paul et Amsterdam, mais aussi les îles Eparses autour de Madagascar.

 

 

Réalisation franco-polonaise

L’Astrolabe, commandé en juin 2015, est né en moins de deux ans. Cela a constitué, il faut le souligner, un tour de force pour Piriou, le chantier breton n’ayant pas jusque-là d’expérience dans les brise-glace et devant en plus composer avec un plan de charge très élevé. Son outil industriel étant saturé par d’autres programmes de la marine (B2M et BSAH), le constructeur a choisi de sous-traiter la fabrication de la coque au chantier polonais Crist, ce qui lui a aussi permis de rester dans l’enveloppe d’un contrat au budget très contraint, soit 50 millions d'euros seulement. « Alors qu’il a fallu apprendre très vite les spécificités d’un navire polaire, compétence sur laquelle nous avons été aidés par Aker Arctic, nous avions un plan de charge comprenant 10 bateaux de plus de 60 mètres à livrer en 4 ans. Notre partenariat industriel avec la Pologne nous a permis de tenir les délais et les coûts. Sans lui, nous n’aurions d’ailleurs pas pu décrocher cette commande, qui serait partie dans un autre chantier. Il faut aussi souligner que si la coque a été produite en Pologne, les deux tiers des heures de travail qu’a représenté L’Astrolabe ont été réalisées à Concarneau », explique Pascal Piriou. Le chantier a en effet assuré l’armement du navire, avec l’intégration des équipements et les aménagements, sachant que la coque, remorquée depuis Gdansk, avait rejoint la Bretagne le 18 janvier dernier. « Ce fut une chance et un défi de vivre une telle aventure », se félicite le président du chantier breton, qui mise d’ailleurs sur cette première référence pour se positionner sur le marché des navires polaires.

 

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