Construction Navale
Bourbon Orca: sur le premier X-Bow
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Reportage

Bourbon Orca: sur le premier X-Bow

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« Ce n’est pas tous les jours que des remorqueurs ravitailleurs releveurs d’ancres (Anchor handling tug supply vessel- AHTS, ndlr) doivent venir à Brest, non ? Le premier X-Bow en plus. C’est vrai qu’il est assez unique en son genre ». De la vaste passerelle du Bourbon Orca qui domine le port de Brest, Einar Winnem, ne tarit pas d’éloges sur le navire qu’il commande.

 

Le commandant Einar Winnem. (© MER ET MARINE - GAEL COGNE)

Le commandant Einar Winnem. (© MER ET MARINE - GAEL COGNE)

 

Au-delà de son étrave inversée qui en impose, ce design AX104 construit par les chantiers Ulstein en Norvège pour Bourbon Norway, a aussi innové à sa sortie en 2006 par sa propulsion Wärtsilä diesel-électrique (il fut l’un des premiers AHTS à en être doté) et un système de relevage d’ancre sécurisé (SAHS – Safe handling anchor system) conçu par la société norvégienne ODIM. Des avancées qui lui valurent d’être nommé « ship of the year » 2006. Difficile donc, pendant ses trois semaines de présence dans le port finistérien, de passer à côté du navire vert avec son étonnante étrave inversée amarré au bout du troisième éperon du port de commerce. 86 mètres de long pour 18.5 de large, juste un peu plus gros que l’Abeille Bourbon qu’il a temporairement remplacée à la pointe bretonne, le temps de son arrêt technique avec passage en cale sèche chez Damen à Dunkerque.

 

 

Le Bourbon Orca à son arrivée à Brest en juin (© MICHEL FLOCH)

Le Bourbon Orca à son arrivée à Brest en juin (© MICHEL FLOCH)

 

De retour du Portugal

Quelques semaines plus tôt, alors que l’Europe se déconfinait progressivement, en mai, le Bourbon Orca était à pied d’œuvre au Portugal. Avec ses 183 tonnes de bollard pull (traction au point fixe), il a remorqué depuis Ferrol (Espagne) la troisième éolienne flottante de 8.3 MW du parc Windfloat Atlantic (situé au large de Viana do Castelo, au Portugal). Ensuite, assisté d'un remorqueur plus petit, le Bourbon Orca a maintenu la turbine à une position fixe pendant qu'un autre petit remorqueur la connectait à trois ancres. Ces dernières avaient été fixées au fond préalablement par un autre AHTS, plus puissant que le Bourbon Orca (350 tonnes de bollard pull étaient nécessaires).

Il s'agissait d'une première pour ce navire d’abord conçu pour manœuvrer les ancres des plateformes pétrolières. L'éolien en mer pourrait ainsi devenir un nouveau secteur d'activité pour ces AHTS. Bourbon a d’ailleurs décroché un second contrat pour le projet Floatgen, au large du Croisic. « C’est la première fois que nous travaillions sur un champ éolien. L’éolien devient de plus en plus important, en particulier en mer. Avec ce type de système flottant, plutôt que posé au fond, nous pouvons assurer certains services. Nous espérons qu’il y en aura d’autres », dit le commandant Winnem.

 

(© BOURBON)

(© BOURBON)

 

Sur le chemin du retour, le Bourbon Orca, opéré par Bourbon Norway, filiale du groupe éponyme français, s’est arrêté cinq semaines en France, partagées entre Brest et Cherbourg. Le temps que les Abeilles Bourbon et Liberté, remorqueur d’intervention, d’assistance et de sauvetage (RIAS) affrétés par la Marine nationale, puissent faire leur arrêt technique. Sur le pont, à l’arrière, on aperçoit d’ailleurs les pantoires de l’Abeille Bourbon, élément du gréement de la remorque qui sert de fusible, prêtes à l’emploi en cas d’urgence. Comme le RIAS qu’il remplace, le navire se tient prêt à appareiller en 40 minutes si un navire venait à tomber en panne au large de la Bretagne et dans le golfe de Gascogne. Mais la saison estivale retenue pour l’arrêt technique a été choisie pour son calme et les marins patientent. A bord, le subrécargue Antoine Terré assure la liaison entre le donneur d’ordres (le Centre des opérations de la marine de Brest) et l’équipage norvégien (qui compte entre 14 et 15 marins). Tout juste ont-ils participé à deux exercices d’hélitreuillage et, quand le vent de secteur sud s’est un peu levé, sont-ils allés se mettre au mouillage d’attente de Camaret.

A l'aise dans le mauvais temps

Ce lundi, à la vaste passerelle avec ses deux consoles à l’avant et à l’arrière, le commandant Winnem anticipe son départ pour Cherbourg. Devant lui, la plage avant, parait minuscule. L’étrave inversée du X-Bow parvient presque jusqu’aux vitres de la passerelle. Une gangway, destinée aux manœuvres de port, a été déployée et dépasse de la coque, sur tribord. « Le X-Bow rend le navire meilleur dans le mauvais temps. Quand on a une mer de 3 mètres ou plus, il commence à fonctionner », explique le commandant, fort de 18 mois d’expérience sur le Bourbon Orca. « Je n’ai pas eu ce navire dans de vraiment très mauvaises conditions météo, peut-être 8 ou 9 mètres, mais il peut toujours aller assez vite et sa consommation de carburant reste faible ».

 

 

 

La passerelle du Bourbon Orca (© MER ET MARINE - GAEL COGNE)

La passerelle du Bourbon Orca (© MER ET MARINE - GAEL COGNE)

 

Les chantiers Ulstein ont commencé à développer ce design qui s’incline vers l’arrière au-dessus de la ligne de flottaison, rappelant celui des drakkars, à l’orée des années 2000, et il a pris le nom de X-Bow à partir de 2001. Les premiers résultats rendus publics en 2004, Bourbon Norway a rapidement montré son intérêt pour cette étrave sans bulbe conventionnel. Avec un volume mieux réparti, donnant plus de flottabilité à l’étrave, le navire s’élève moins qu’avec une proue classique, évitant ainsi de venir s’écraser violemment en retombant. Le navire tangue moins et génère moins de projections d’eau, évitant l'envahissement du pont. En conséquence, la tenue à la mer est meilleure, la vitesse plus élevée, les bruits et vibrations réduits et la consommation de carburant diminuée. Le design a fait ses preuves et équipe aujourd’hui plus de 100 navires.

La coque du Bourbon Orca a été construite en Pologne, puis remorquée jusqu’à Ulsteinvik, en Norvège où se trouve le chantier, en décembre 2005. Quatre mois plus tard, le 7 avril 2006, il quittait le quai d'armement et, finalement, le premier X-Bow pour Ulstein et Bourbon Norway était inauguré en grande pompe par la ministre de la Défense de l’époque, Kristin Krohn Devold, le 26 juin. Six autres navires avec ce type d’étrave ont par la suite été livrés à la filiale du groupe français, mais ce sont tous des PSV (Plateform supply vessel – ravitailleurs de plateforme). Le Bourbon Orca demeure à ce jour son seul AHTS X-Bow.

 

 

Récompensé pour avoir sauvé des migrants

Sous la passerelle se trouvent les ponts dédiés à la vie quotidienne de l’équipage : cabines (le navire peut accueillir 34 personnes), cuisine, mess/cafeteria, salle de détente et salle télé. A côté de l’écran plat, dans une armoire vitrée, a été installée sans ostentation une récompense décernée en 2014 aux 33 marins du Bourbon Orca pour leur action en Méditerranée. Ils avaient été distingués lors de la soirée Norske Helter (les héros norvégiens) pour avoir sauvé près de 2000 migrants (essentiellement des Syriens fuyant la guerre) en Méditerranée. Le navire se trouvait alors en opération sur un champs pétrolier.

 

 

Le commandant Winnem n’est arrivé à bord qu’à la fin des sauvetages, mais il en garde un souvenir précis. « Nous travaillions pour une compagnie pétrolière. Nous étions en stand-by et supply. Ces réfugiés venaient tous les matins. A 10 heures, ils nous dépassaient au large de la côte libyenne. Ils avaient des zodiacs avec de petits moteurs et ne voulaient pas être secourus. Ils voulaient aller en Italie. Mais nous leur disions que l’Italie est très loin, sur ces petits bateaux et avec la moindre vague, ils étaient finis. A plusieurs reprises, nous avons dû les escorter. Des fois, ils se retournaient et tout le monde se retrouvait à l’eau. C’était une très mauvaise situation. Ce n’était pas très agréable, car nous savions que quelque chose allait arriver tôt ou tard. Sur les bons jours, ce n’était pas un problème, mais en cas de mauvais temps… Je ne sais pas combien sont morts là-bas. En Italie, il y avait un port où débarquer les réfugiés, les gardes-côtes et tous les autres allaient là. Cela ne faisait pas partie de notre travail pour la compagnie pétrolière, mais s’il y avait un mayday, nous devions y aller. » Il reprend : le Bourbon Orca « a vécu beaucoup de choses, il a pas mal d’histoires à raconter ».

Propulsion diesel-électrique

Passés ces trois ponts se présente le compartiment machine, quatre groupes principaux Wärtsilä de type 6L32 produisant 2880 kW à 720 rpm ont été installés. Deux autres, plus petits, des 9L20, apportent 1665 kW à 900 rpm. La gestion optimisée de la puissance des groupes, permet la distribution de la puissance électrique est distribuée aux moteurs VEM des propulseurs azimutaux arrière (Wärtsilä-Lips CS3500/3500WN), ainsi qu’au propulseur azimutal rétractable (Wärtsilä-Lips CS250/MNR), dont l’axe apparaît en avant du compartiment machine, ainsi qu’au classique propulseur d’étrave. Le navire DP2 peut facilement changer de régime et se montre très manoeuvrant. Par ailleurs, il peut atteindre la vitesse de 17 nœuds.

 

 

(© MER ET MARINE - GAEL COGNE)

(© MER ET MARINE - GAEL COGNE)

 

Le Bourbon Orca a été l’un des premiers AHTS à être équipé d’une propulsion diesel-électrique. « J’adore vraiment ce navire, il est très bon », dit le chef mécanicien. « On voit qu’il a été bien conçu, pour les machines notamment, bien construit, et qu’il a été bien entretenu au fil des années. Il est vraiment d’une grande qualité ».

Pont principal

Une petite plateforme surplombe le pont principal de 540 m2 (35 m de long, par 15.4 de large). A côté, sur tribord, se trouve une grue de 10 tonnes et 16 mètres pour charger du matériel. Dessous, ont été placés les trois treuils principaux de 400 tonnes chacun. Le premier (2500m, pour un câble de 77mm) est dévolu au remorquage, les deux autres (l’un de 5000m, l’autre de 2500m) au travail sur les ancres. Cela permet, par exemple, pour certaines manoeuvres de connecter ou déconnecter des câbles. Ces derniers sont sécurisés via le « Karm fork ». Tout à l’arrière, il s’escamote ou sort du pont, permettant de bloquer les maillons d’une chaîne pour l’immobiliser afin de transférer la charge du treuil vers le navire et de pouvoir ensuite travailler autour en toute sécurité. Voici une vidéo montrant la manoeuvre, sur un autre navire :

 

 

 

Vue sur les treuils, les deux grues latérales de 3 tonnes équipées de crochets et la la grosse grue de 10 tonnes (© MER ET MARINE - GAEL COGNE)

Vue sur les treuils, les deux grues latérales de 3 tonnes équipées de crochets et la la grosse grue de 10 tonnes (© MER ET MARINE - GAEL COGNE)

 

Le Bourbon Orca a fait l’objet d’une attention toute particulière pour la sécurité des marins. La société norvégienne spécialisée dans les systèmes hydrauliques ODIM (rachetée plus tard par Rolls-Royce Marine) a développé un système de manutention d’ancre sécurisé baptisé SAHS (Safe anchor handling system). Pour éviter le classique Stern Roller (un gros rouleau arrière), ODIM a imaginé un système de rampe permettant de sécuriser et d’automatiser de nombreuses manœuvres. Par exemple, au lieu de remonter directement l’ancre à bord, en la faisant rouler, le panneau arrière bascule de la verticale vers l’horizontale, soulevant l’ancre et l’allongeant sur le pont. Elle peut ensuite être tirée à plat, immobilisée dans le karm fork et les marins peuvent s’en approcher sur le pont en toute sécurité. « Cela permet de rendre plus sûres les manœuvres pour relever l’ancre, car la plus grande tension sur le système est au moment où l’ancre passe sur le rouleau. Il y a de la tension vers le bas et ensuite à l’horizontale. En utilisant ce système, il y en a moins », explique le commandant. Mais, « ils n’en ont fait qu’un. Je pense que c’est un peu complexe, il y a beaucoup d’hydraulique, de capteurs. Dommage, car c’est un bon système ».

 

(© BOURBON NORWAY)

(© BOURBON NORWAY)

 

Toujours dans le but d’améliorer la sécurité, deux grues sur rails ont été placées sur les bords du bateau. Elles peuvent, par exemple, se reculer tout à l’arrière pour lâcher un lasso autour d’une bouée et ensuite la hisser à bord.

 

(© BOURBON NORWAY)

(© BOURBON NORWAY)

 

Le Bourbon Orca a quitté Brest la semaine dernière pour mettre le cap sur Cherbourg. Il y remplace temporairement l'Abeille Liberté, partie à son tour en arrêt technique à Dunkerque.

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(© MICHEL FLOCH)

(© MICHEL FLOCH)

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