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BPC : La Russie retient l'offre française

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BPC : La Russie retient l'offre française

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Au terme d'un appel d'offres international, la Russie a fait savoir à la France, le 24 décembre, qu'elle retenait le modèle des bâtiments de projection et de commandement dérivés du type Mistral, en service dans la Marine nationale. Ce choix va conduire à la première commande d'armement de Moscou à l'« Ouest » depuis la fin de la seconde guerre mondiale et au premier contrat à l'export pour le BPC, conçu par DCNS et opérationnel dans la flotte française depuis 2006. Ce programme, qui sera porté par un consortium regroupant le groupe naval français, les chantiers STX France de Saint-Nazaire et les chantiers russes OSK, portera sur une première commande de deux bâtiments (coût évalué à 1.4 milliard d'euros), assortie d'une option pour la réalisation de deux unités supplémentaires. « La concrétisation de cette coopération sans précédent bénéficiera à l'industrie et à l'emploi dans nos deux pays, et illustre la volonté et la capacité de la France et de la Russie de développer des partenariats d'envergure dans tous les domaines, y compris celui de la défense et de la sécurité », se sont félicités les présidents Medvedev et Sarkozy dans un communiqué commun.

Le BPC Dixmude en septembre dernier (© : STX France - BERNARD BIGER)
Le BPC Dixmude en septembre dernier (© : STX France - BERNARD BIGER)

Dans l'attente du contrat

A l'Elysée, on affirme que la construction des deux premiers BPC russes représentera pour les industriels tricolores « l'équivalent de 5 millions d'heures de travail ou 1000 personnes pendant quatre ans, en majorité à Saint-Nazaire ». STX France, qui achève actuellement le Dixmude, troisième BPC de la Marine nationale, devrait débuter l'an prochain l'usinage des premières tôles de la tête de série russe. Les contours exacts du programme et la part revenant aux industriels français et russes n'est, toutefois, pas encore connue. En fait, les négociations se poursuivent entre la France et la Russie, qui ont certes signé un accord entérinant le choix du modèle, mais pas le contrat équivalent à une commande. STX ne réalisera, en tous cas, pas l'intégralité des navires. Ainsi, OSK a indiqué que les chantiers russes seraient impliqués dès le premier BPC. « Dès le premier navire, les spécialistes russes participeront aux travaux de construction, qui commenceront en 2011. Le montant des travaux pour la partie russe s'élèvera à 20%. Par la suite, la part des travaux réalisés par la Russie augmentera », a précisé à l'agence RIA Novosti Igor Riabov, porte-parole d'OSK.

La frégate russe Steregushchiy (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)
La frégate russe Steregushchiy (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)

Remettre d'aplomb les chantiers russes

Le programme fait l'objet d'un important transfert de technologie, visant à remettre à niveau les chantiers russes. Ces derniers ont, en effet, cruellement manqué d'investissements depuis l'effondrement de l'URSS. Les conséquences de cette déliquescence peuvent se mesurer à la lenteur des nouveaux programmes nationaux. Ainsi, le Severodvinsk, premier d'une nouvelle série de sous-marins nucléaires d'attaque, a été lancé cette année, 16 ans après sa mise sur cale ! Le programme des nouveaux sous-marins conventionnels du type Lada avance lui aussi péniblement. Mise sur cale en 1997, la tête de série, le Sankt Petersburg, a nécessité plus de cinq ans d'essais et la réalisation de ses sisterships progresse très lentement, si bien que les Kronshtadt et Sevastopol ne devraient pas entrer en service avant 2013 et 2015. Du coup, la Russie a décidé de relancer la production de sous-marins dérivés du type Kilo, conçu dans les années 80 mais pour lesquels elle a conservé un savoir-faire lié à la construction de nombreuses unités pour l'export.

Le Sankt Petersburg (© : COLLECTION FLOTTES DE COMBAT)
Le Sankt Petersburg (© : COLLECTION FLOTTES DE COMBAT)

Dans le domaine des navires de surface, la situation n'est guère meilleure. Depuis la chute du mur de Berlin, les chantiers se sont contentés d'achever des navires conçus à l'époque soviétique. Seule une nouvelle classe de frégates de 2000 tonnes (type 20380) a vu le jour. Alors que le Steregushchiy a été achevé en 2008, la seconde unité a été mise à flot en mars dernier et la troisième, sur cale en 2005, n'est toujours pas lancée. La construction des deux frégates suivantes a débuté en 2006 et la sixième doit être mise sur cale en 2011. En somme, la cadence de production est très loin de celle connue du temps de l'URSS.
De plus, en dehors de la lenteur des travaux, ces unités ne donneraient pas entière satisfaction. Du coup, face aux difficultés des chantiers russes à mettre au point des technologies pouvant rivaliser avec celles employées par les flottes occidentales, Moscou devient de moins en moins réticente à l'idée d'acheter des produits étrangers, y compris, dit-on, sur le segment des frégates.

Le BPC Mistral (© : MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE)
Le BPC Mistral (© : MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE)

Transfert de technologie

Dotés d'un outil industriel vétuste, manquant de compétitivité et ayant subi d'importantes pertes de savoir-faire, les chantiers russes nécessitent une profonde modernisation. Pour éviter leur disparition et les replacer dans la course à la technologie, il s'agit de remettre au goût du jour équipements, organisation et capacités à développer des produits high tech. C'est l'un des principaux objectifs de Moscou au travers du programme des BPC, grâce auquel OSK doit apprendre à intégrer les procédés et méthodes de construction des industriels français. Ainsi, après un transfert de technologie progressif sur les deux premiers bâtiments, les chantiers russes devraient réaliser, par eux-mêmes, les unités en option.

Le BPC Tonnerre (© : MARINE NATIONALE - JM CASANOVA)
Le BPC Tonnerre (© : MARINE NATIONALE - JM CASANOVA)

« Trop d'incertitudes sur le montage industriel »

Certes, les BPC ne sont pas des navires militaires hautement complexes. Réalisés aux normes civiles, il s'agit avant tout de bâtiments de transport peu armés. Malgré tout, ces bateaux intègrent un certain nombre de technologies sensibles, au niveau par exemple du système de combat et des communications. Des adaptations interviendront donc par rapport aux unités françaises, notamment pour protéger certaines fonctions et cryptages.
Malgré tout, même chez DCNS, où on est habitué aux transferts de technologie (frégates pour Singapour, sous-marins pour l'Inde et le Brésil...), le contrat russe a suscité débat. Ainsi, le 13 décembre dernier, lors du dernier Conseil d'administration du groupe naval français, un certain nombre d'administrateurs s'est abstenu de donner son aval au projet. « Montage industriel avec OSK incertain et non fiabilisé, transfert de technologie à risques, danger potentiel de création d'une future concurrence à l'export... La décision du CA d'approuver l'offre BPC russes, si elle valorise les compétences de DCNS en matière de conception de navires complexes, comporte, au vu des conditions imposées par le client, trop d'incertitudes sur le montage industriel avec le chantier russe », fait valoir la CFDT de DCNS.

Le BPC Dixmude en juillet (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)
Le BPC Dixmude en juillet (© : MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)

Saint-Nazaire : Un appoint au plan de charge

A Saint-Nazaire aussi, certains syndicats accueillent la nouvelle avec prudence. « A ce jour, nous ne connaissons pas les modalités de ce contrat entre la France et la Russie », explique la CGT, qui estime que « des risques de transferts de technologies existent. Ainsi DCNS pourrait à moyen terme être menacée sur la conception de ses produits complexes. L'incertitude demeure donc ». Tout le monde a bien conscience que l'Etat, actionnaire à 33.34% de STX France, à tout fait pour engranger cette commande afin de compléter la charge de travail du site, en difficulté depuis deux ans. Dans le contexte actuel, les bâtiments russes sont les bienvenus. Toutefois, si important soit il en ces temps de disette, l'impact de ce programme mérite, selon la CGT, d'être relativisé. « La construction d'un BPC n'apporte que 20% d'activité aux chantiers sur une année. On reste donc très loin des réponses aux emplois de la construction navale ». Très bon appoint pour l'activité dans l'estuaire de la Loire d'ici 2014, les BPC russes ne doivent pas cacher la vraie urgence pour Saint-Nazaire : Décrocher au plus vite une commande de paquebot prototype et concrétiser la politique de diversification lancée en 2008, notamment dans le domaine de l'offshore. Là serait, véritablement, la bouffée d'oxygène tant attendue. Mais en attendant, bien sûr, « tout est bon à prendre » pour compléter le carnet de commandes. Quant aux éventuels risques liés au transfert de technologie, il conviendra d'en mesurer la portée lorsque le contrat sera signé et que les modalitésseront connues.

Chalands opérant depuis le Mistral (© : MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE)
Chalands opérant depuis le Mistral (© : MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE)

Quelques remous diplomatiques

Politiquement, la France, qui a récemment fait son retour dans le commandement intégré de l'OTAN, réalise en tout cas un certain « coup d'éclat » en nouant des liens privilégiés avec la Russie dans le secteur naval. La vente de BPC a, d'ailleurs, suscité des craintes de la part de certains Etats, comme les USA, les pays baltes et la Géorgie, cette dernière étant sortie diminuée du conflit militaire avec la Russie en 2008. « Un Etat de l'Otan et de l'Union européenne vendant du matériel de guerre offensif complexe à un tiers, un pays où le degré de démocratie n'est pas des plus rassurants (...) Je pense que c'est une grosse erreur » a, ainsi, réagi fin décembre Rasa Jukneviciene, ministre lituanienne de la Défense. Les Etats-Unis, aussi, ont manifesté quelques craintes mais cela tenait plus de la « gesticulation diplomatique ». Les Américains sont, en effet, toujours plus regardants et critiques lorsque c'est une autre industrie que la leur qui remporte un contrat d'armement. Pour le reste, la portée militaire de l'acquisition par la Russie de BPC demeure limitée. Avec ou sans ces bâtiments, rien n'aurait par exemple empêché Moscou d'écraser, en 2008, les forces armées géorgiennes. Tout au plus, les BPC auraient permis de faciliter certaines opérations, sans pour autant avoir un impact décisif sur un conflit dont l'issue ne faisait, de toute façon, pas le moindre doute. Pour la France, passées les critiques logiques et attendues de certains membres de l'Alliance Atlantique, l'impact diplomatique de la vente de BPC à la Russie devrait être très limité, pour ne pas dire nul.

Le BPC Tonnerre (© : MARINE NATIONALE - JM CASANOVA)
Le BPC Tonnerre (© : MARINE NATIONALE - JM CASANOVA)

Un Mistral modifié

Pour achever cet article, il convient de revenir sur le « produit » retenu par Moscou. Navires très réussis, les BPC du type Mistral ont été conçus pour remplacer les transports de chalands de débarquement (TCD) de la Marine nationale et répondre à l'évolution des opérations de projection de forces, notamment en matière d'aéromobilité. A la fois TCD, porte-hélicoptères d'assaut, bases mobiles de commandement et hôpitaux flottants, les BPC français mesurent 199 mètres de long pour un déplacement de 21.000 tonnes en charge. Leur radier permet de mettre à l'eau quatre chalands de débarquement ou deux catamarans de type EDA-R, un dérivé du L-CAT de CNIM qui pourrait aussi intéresser les Russes.

Chalands dans le radier du Mistral (© : MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE)
Chalands dans le radier du Mistral (© : MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE)

Le L-CAT (© : MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE)
Le L-CAT (© : MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE)

Les garages ont, quant à eux, une capacité d'accueil de 70 véhicules, dont 13 chars lourds, alors que les cabines permettent de loger 450 soldats en plus de l'équipage. Relié par deux ascenseurs à un pont d'envol doté de six spots d'appontage, le hangar permet, quant à lui, d'abriter 16 hélicoptères lourds. Les BPC sont aussi dotés d'importantes infrastructures de commandement (150 postes d'opérateurs) pour un état-major capable de gérer une opération interarmées et interalliés. Enfin, leur hôpital, d'une surface de 750 m2, comporte deux blocs opératoires et 69 lits, capacité pouvant être augmentée en utilisant le hangar tout proche.

Véhicules blindés sur le Mistral (© : MARINE NATIONALE - ALAIN MONOT)
Véhicules blindés sur le Mistral (© : MARINE NATIONALE - ALAIN MONOT)

Etat-major sur le Mistral (© : MARINE NATIONALE - E. RATHELOT)
Etat-major sur le Mistral (© : MARINE NATIONALE - E. RATHELOT)

Les BPC russes, dont les caractéristiques ne sont pas encore connues, devraient être directement dérivés des bâtiments français. Ils se caractériseront néanmoins par quelques adaptations, comme une coque certifiée glace (pour les navigations dans le grand nord) et des installations aéronautiques adaptées aux hélicoptères russes, dont certains sont plus hauts et plus lourds que leurs homologues français.

Hélicoptère russe  sur le Mistral (© : MARINE NATIONALE)
Hélicoptère russe sur le Mistral (© : MARINE NATIONALE)

Hélicoptère russe  sur le Mistral (© : MARINE NATIONALE)
Hélicoptère russe sur le Mistral (© : MARINE NATIONALE)

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