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Brésil : Scorpène à l’eau, SNA à l’horizon
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Brésil : Scorpène à l’eau, SNA à l’horizon

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Elément clé de la volonté du Brésil d’acquérir les compétences nécessaires à la conception et la construction de sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire (SNA), le programme des quatre bâtiments conventionnels du type Scorpène vient de franchir une étape majeure. La tête de série, baptisée Riachuelo, a été mise à l’eau vendredi 14 décembre au tout nouveau chantier naval d’Itaguaí, situé à 70 kilomètres au sud-ouest de Rio de Janeiro. Un évènement national auquel ont participé l’actuel président brésilien, Michel Temer, et le vainqueur des récentes élections, Jair Bolsonaro, qui lui succèdera en janvier.

 

(© : LEO LEMOS)

(© : LEO LEMOS) 

Le Riachuelo sur le dispositif de mise à l'eau (© : MARINHA DO BRASIL)

Le Riachuelo sur le dispositif de mise à l'eau (© : MARINHA DO BRASIL) 

 

 

Le Riachuelo peu avant sa mise à l'eau au nouveau chantier d'Itaguai (© : MARINHA DO BRASIL)

Le Riachuelo peu avant sa mise à l'eau au nouveau chantier d'Itaguai (© : MARINHA DO BRASIL) 

 

Livraisons entre 2020 et 2023

Désormais à flot, le Riachuelo effectuera ses essais en mer à partir de l’année prochaine, en vue d’une livraison à la marine brésilienne prévue au second semestre 2020. Ses sisterships le rejoindront au rythme d’une unité tous les ans : l’Humaita ralliera la flotte fin 2021, le Tonelero fin 2022 et l’Angostura fin 2023. La formation des futurs équipages a débuté au mois d’octobre. Elle est notamment assurée par Navfco, filiale du groupe DCI dont les équipes sont constituées pour majorité d’anciens militaires. Spécialisée dans la formation opérationnelle et le transfert du savoir-faire des forces armées françaises vers les des pays partenaires, Navfco a déjà assuré la formation des équipages des Scorpène vendus par Naval Group au Chili (2), à la Malaisie (2) et à l’Inde (6).

Plus gros sous-marins de la famille Scorpène

Conçus par Naval Group et réalisés en transfert de technologie, les sous-marins brésiliens ont le même diamètre (6.2 mètres) que les précédents Scorpène mais sont plus grands que leurs homologues chiliens, malaisiens et indiens. Les « S-BR », comme on les appelle, mesurent 71.6 mètres pour un déplacement en surface de 1870 tonnes, contre 66.4 mètres et un peu plus de 1700 tonnes pour les autres sous-marins de ce type en service dans le monde.

 

 

L’augmentation de la taille permet d’accroître les réserves en combustible et en vivres, afin de gagner en autonomie, condition impérative compte tenu de l’étendue des eaux brésiliennes. Ils pourront ainsi franchir plusieurs milliers de milles et rester en opération sans ravitaillement durant environ un mois. Armés par un équipage de 35 sous-mariniers, avec la capacité d’embarquer 10 personnes supplémentaires, par exemple des forces spéciales, les Scorpène brésiliens sont équipés d’un système de combat Subtics, développé par Naval Group. Doté de six tubes de 533mm, ils pourront emporter jusqu’à 18 armes, avec selon la marine brésilienne une dotation standard de 12 torpilles lourdes et 6 missiles antinavire. Les premières seront du type F21, nouveau modèle retenu par la marine française et dont le Brésil est le premier client export. Naval Group, qui produit ces torpilles, débutera la livraison des premiers lots en 2019. Quant aux missiles antinavire, il s’agit d’Exocet SM39, conçus et fabriqués en France par MBDA. Un autre industriel tricolore, Thales, fournit quant à lui une suite sonar intégrée, le S-Cube, qui comprend différents types de senseurs (sonar d’étrave, sonar d’évitement de mines, antennes de flanc et éventuellement antenne remorquée) et les systèmes associés de traitement du signal.  

Un programme géant conclu il y a 10 ans

Ces sous-marins sont le fruit du programme brésilien PROSUB, qui s’est concernant Naval Group traduit par un ensemble de cinq contrats signés le 23 décembre 2008 et entrés en vigueur en 2009 et 2010. L’ensemble représente un montant annoncé à l’époque de 6.7 milliards d’euros, dont environ 4 milliards pour l’industriel français. Ces contrats, qui se répartissent en trois lots principaux, portent sur la construction en transfert de technologie de quatre Scorpène, mais aussi l’assistance à la conception et la réalisation d’un chantier naval complet et d’une nouvelle base navale, ainsi que l’aide à la conception des parties non-nucléaires du futur SNA brésilien, appelé « SN-BR ».

Pour mener à bien ce projet, le plus vaste et le plus complet du genre conduit à ce jour dans le monde, Naval Group s’est associé au géant brésilien Odebrecht. Les deux partenaires ont créé une société commune, Itaguaí Construções Navais, détenue à 59% par Odebrecht et à 41% par Naval Group, ce dernier disposant néanmoins de 60% des droits de vote, assurant de facto le pilotage de la joint-venture. ICN, qui emploie aujourd'hui 2000 personnes, est chargé de la réalisation des futurs sous-marins. La réalisation des infrastructures a débuté en 2010, la construction des Scorpène avançant au fil de l’achèvement des différentes installations. Des restrictions budgétaires, ces dernières années, ont d’ailleurs ralenti les travaux de génie civil par rapport au calendrier initial. C’est ce qui explique en bonne partie le retard de quasiment trois ans enregistré pour la mise à l’eau du Riachuelo, prévue au départ en janvier 2016. Un glissement de calendrier également lié à la complexité du programme et aux inévitables aléas, ajustements et mises au point à gérer au fil du temps sur un tel projet.

Des travaux colossaux pour créer un chantier ex-nihilo

La création du chantier, réparti sur plusieurs emplacements au bord de la baie de Sepetiba, a représenté un travail considérable de génie civil. Pas moins de 2000 personnes, et même jusqu’à 20.000 avec les emplois indirects, ont été mobilisées pour édifier les sites industriels d’Itaguaí, quelques 600 entreprises brésiliennes étant impliquées.

 

 

Propriété de la marine brésilienne, l’ensemble du complexe chantier/base navale, appelé EBN (Estaleiro e Base Naval), est réparti en différents pôles autour d’une montagne bordant la mer. Le premier site nouveau à voir le jour fut l’Unité de Fabrication des Ensembles Métalliques (UFEM), opérationnelle depuis mars 2013 après 28 moins de construction. Edifiée à côté des installations existantes de la société brésilienne Nuclep, qui lui fournit les anneaux de coque épaisse, l’UFEM est chargé de réaliser les parties non résistantes des bâtiments, ainsi que le pré-armement avec l’intégration d’équipements dans les différentes sections constituant la coque.

 

L'UFEM (© : MARINHA DO BRASIL)

L'UFEM (© : MARINHA DO BRASIL) 

Sections des S-BR à l'UFEM (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Sections des S-BR à l'UFEM (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

Sections des S-BR à l'UFEM (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Sections des S-BR à l'UFEM (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

 

Une fois les sections du Riachuelo équipées et préassemblées, elles ont été transférées en janvier 2018 à l'Estaleiro de Construção (ESC), un grand hall d’assemblage flambant neuf. Celui-ci a été construit au bord de la baie, une petite montagne le séparant de la vallée où se trouve l’UFEM. Pour connecter les deux sites, il a fallu créer une route de 3.5 kilomètres aboutissant à un tunnel de 703 mètres de long et 14 mètres de diamètre percé dans la roche et s’ouvrant sur les infrastructures construites face à la mer.  

 

Transfert de la moitié avant du Riachuelo à travers le tunnel en janvier 2018 (© : MARINHA DO BRASIL)

Transfert de la moitié avant du Riachuelo à travers le tunnel en janvier 2018 (© : MARINHA DO BRASIL) 

Transfert de la moitié avant du Riachuelo en janvier 2018 (© : MARINHA DO BRASIL)

Transfert de la moitié avant du Riachuelo en janvier 2018 (© : MARINHA DO BRASIL) 

Le Riachuelo dans la nef d'assemblage en février 2018 (© : ICN)

Le Riachuelo dans la nef d'assemblage en février 2018 (© : ICN) 

 

Couvrant une surface de 5200 m², le hall d’assemblage est l’un des bâtiments les plus impressionnants du complexe. La gigantesque nef de 160 mètres de long, 33 mètres de large et 52 mètres de haut est assez grande pour accueillir simultanément deux sous-marins. Sa base est conçue pour supporter une charge de 10 tonnes par m². C’est une version moderne du chantier Lauboeuf de Cherbourg, qui dispose dans son prolongement d’un ascenseur pour la mise à l’eau des bâtiments. Ce synchrolift, d’une capacité de levage de 8000 tonnes, est dimensionné pour recevoir les futurs sous-marins nucléaires d’attaque brésiliens, qui seront nettement plus gros que les Scorpène.

 

Le grand hall d'assemblage (© : ICN)

Le grand hall d'assemblage (© : ICN) 

 

 

Le grand hall d'assemblage et au premier plan le Syncrolift (© : ICN)

Le grand hall d'assemblage et au premier plan le Syncrolift (© : ICN) 

 

Il faut imaginer qu’il y a huit ans, en dehors d’un quai pour des navires minéraliers situé à quelques centaines de mètres et construit comme une avancée sur la baie, il n’y avait ici qu’une plage bordée par la végétation luxuriante de la montagne. Le chantier a donc réellement été créé de toute pièce, avec non seulement des travaux colossaux à terre, mais aussi de gigantesques opérations de dragage et de remblaiement (300.000 m3 de matériaux traités), afin de gagner sur la mer et créer ex-nihilo ce site industriel.

 

Les installations en bord de baie dont le hall d'assemblage et la future base navale sur la droite (© : ICN)

Les installations en bord de baie dont le hall d'assemblage et la future base navale sur la droite (© : ICN) 

 

Construction en cours de la base navale

Et les travaux se poursuivent puisqu’il faut désormais construire la future base navale et les installations qui assureront le soutien et la maintenance des nouveaux sous-marins brésiliens. A terme, la base comprendra notamment deux cales sèches couvertes longues de 140 mètres, qu’il reste à creuser. Elles accueilleront les futurs SNA et serviront aux arrêts techniques majeurs, un vaste terre-plein partiellement couvert allant également être aménagé à côté du hall d’assemblage pour réaliser les opérations de maintenance au sec des Scorpène. Ceux-ci seront sortis de l’eau au moyen du Syncrolift. Posés sur un « chariot » mobile, ils seront conduits vers l’espace de maintenance, qui disposera de structures couvertes. Chaque Scorpène devrait être mis au sec tous les deux ans environ, l’espace dédié à leur entretien pouvant accueillir deux sous-marins simultanément.

 

Vue du futur complexe d'

Vue du futur complexe d'Itaguaí (© : NAVAL GROUP) 

Vue du futur complexe d'

Vue du futur complexe d'Itaguaí (© : NAVAL GROUP) 

Maquette de l'ESC et de la future base navale (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Maquette de l'ESC et de la future base navale (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

 

280 mètres de postes à quai pour les sous-marins vont également être créés, l’ensemble étant protégé par d’immenses digues. On notera que toutes ces infrastructures répondent à des normes sismiques particulièrement sévères et sont érigées 5 mètres au-dessus du niveau de la mer, afin notamment de pouvoir résister à un tsunami tel que celui qui a provoqué la catastrophe de Fukushima. L’EBN accueillera en effet non seulement des SNA, mais aussi les installations radiologiques servant à leur soutien, dont celles destinées aux éléments combustibles des cœurs nucléaires. Une piscine accueillant les barres irradiées va notamment être construite. Un bâtiment dédié sera connecté aux deux cales sèches couvertes via une structure métallique blindée servant aux opérations de chargement et de déchargement des chaufferies.

S’étendant sur une surface de 487.000 m², cette partie sud du complexe, qui regroupera le hall s’assemblage et la base navale, devrait être achevée en 2020, à l’exception des deux cales sèches et installations associées destinées aux futurs SNA. Elles verront le jour plus tard, en lien avec le déroulement de cette partie du programme, dont la responsabilité incombe aux seuls Brésiliens.  

Centre de formation et d'entrainement

Un autre pôle majeur est également sorti de terre, celui qui accueille les équipements dédiés à la formation et l’entrainement des sous-mariniers brésiliens. Il s’agit d’une véritable école, qui abrite une gamme complète d’outils de simulation destinés à l’apprentissage, la qualification et le perfectionnement des équipages.

Il y a là un centre d’entrainement au sauvetage individuel, avec son « escape tower », qui se présente sous la forme d’une piscine verticale de 5 mètres de diamètre par 8 mètres de hauteur. Equipés d’une tenue gonflée, les marins empruntent un sas pour quitter la structure, apprenant ainsi les gestes qu’ils auraient à faire s’ils étaient amenés à évacuer le sous-marin par eux-mêmes.

 

Formation au sauvetage individuel (© : NAVAL GROUP)

Formation au sauvetage individuel (© : NAVAL GROUP) 

 

Un autre simulateur leur permet d’apprendre à découvrir et interpréter une fuite ou une voie d’eau. Cette structure en forme de tunnel est équipée de tuyaux et vannes, sur lesquels sont reproduits différents problèmes. Des jets sont envoyés sur les parois métalliques, d’autres dans le tunnel. En jouant sur la pression de l’eau qui y circule, les formateurs peuvent reproduire les effets d’une fuite à différentes profondeurs d’immersion.

 

Accoutumance à la voie d'eau (© : NAVAL GROUP)

Accoutumance à la voie d'eau (© : NAVAL GROUP) 

 

Le centre comprend également un simulateur tactique pour la formation à la navigation, au combat ou encore à la reconnaissance auditive (sur la base d’enregistrements fournis par la marine brésilienne). Ce local reproduit un PCNO de sous-marin avec ses consoles et même un périscope renvoyant des images selon les scénarii.

 

Simulateur tactique (© : NAVAL GROUP)

Simulateur tactique (© : NAVAL GROUP) 

 

L’une des autres pièces maîtresses du centre de formation d’Itaguaí est l’imposante cabine hexapode, produite comme le simulateur tactique par le site Naval Group de Ruelle, qui a conçu le centre de sauvetage individuel et celui d’accoutumance à la voie d’eau (dérivés de ceux dont dispose la Marine nationale à Brest) mais qui sont eux réalisés directement au Brésil. Montée sur vérins, la cabine permet de reproduire de façon très fidèle les mouvements du bâtiment en fonction de son inclinaison, des effets de la houle en surface ou en plongée. Ce simulateur est dédié à la conduite de la plateforme, la sécurité plongée et la propulsion. Les stagiaires y apprendront à piloter le sous-marin et faire face aux imprévus et avaries, gérer la propulsion et l’énergie, les auxiliaires, l’eau, l’oxygène, le gaz carbonique, la purge…

 

Simulateur (cabine) mobile de conduite, sécurité plongée et propulsion (© : NAVAL GROUP)

Simulateur (cabine) mobile de conduite, sécurité plongée et propulsion (© : NAVAL GROUP) 

Cabine hexapode (© : NAVAL GROUP)

Cabine hexapode (© : NAVAL GROUP) 

 

La zone nord

De l’autre côté de la montagne, juste avant le tunnel, se trouve la base arrière du chantier, la « North Area », qui sera elle-même aménagée par la suite. S’étendant sur 103.000 m², ce site accueillera un centre de décontamination radiologique, un laboratoire environnemental, des bâtiments administratifs et une caserne pour un bataillon spécialisé dans les opérations NRBC (nucléaire, radiologique, bactériologique et chimique).

 

La North Area (© : NAVAL GROUP)

La North Area (© : NAVAL GROUP) 

 

Les différents sites et 600 collaborateurs de Naval Group mobilisés

A chaque étape du programme EBN, de la conception à la recette des bâtiments et de leurs outillages, en passant par la mise en place des process industriels, Naval Group est présent. L’ensemble de l’entreprise est, depuis maintenant huit ans, engagé dans PROSUB, qui mobilise encore, au sein de l’industriel français, pas moins de 600 personnes (en équivalent temps plein). Etudes, production d’équipements, suivi du transfert de technologie… Tous les sites hexagonaux ou presque sont concernés, de Lorient à Cherbourg en passant par Toulon, Ruelle, Nantes-Indret et Paris. Cherbourg est par exemple en train de livrer l’appareil à gouverner du S-BR 3 alors qu’Indret vient de livrer l’hélice du S-BR 2 et met actuellement en groupe les diesel-alternateurs du S-BR 3.

La difficulté principale de ce programme est simple à comprendre. Il a fallu, en partant de peu, construire intégralement au Brésil un outil industriel capable de réaliser des sous-marins parmi les plus performants au monde. Ce qui a non seulement impliqué la construction d’infrastructures et l’installation de tous les matériels nécessaires, mais aussi de constituer toute une filière industrielle locale, avec le recrutement et la formation de milliers de personnels brésiliens pour disposer des compétences adéquates.

 

Formation des soudeurs brésiliens à Cherbourg (© : NAVAL GROUP)

Formation des soudeurs brésiliens à Cherbourg (© : NAVAL GROUP) 

 

Un vaste programme de formation

Au début du programme, quelques 250 Brésiliens ont été formés en France. Des soudeurs, formeurs, tuyauteurs ou encore électriciens ont notamment appris, aux côtés des équipes de Naval Group à Cherbourg, le savoir-faire technique dont dispose ce site spécialisé dans la construction de sous-marins. La formation s’est effectuée via la réalisation, à la pointe du Cotentin, de deux sections du Riachuelo, qui ont été soudées puis transférées au Brésil à l’été 2013. A Itaguaí, les Brésiliens formés à Cherbourg, avec l’appui d’équipes françaises de Naval Group, ont pu diffuser auprès des autres personnels progressivement recrutés ce qu’ils avaient appris en France. Pour faciliter cette transmission de savoir-faire, différents outils de formation ont été créés localement, dont une école de soudure.

 

La partie du S-BR1 réalisée à Cherbourg (© : NAVAL GROUP)

La partie du S-BR1 réalisée à Cherbourg (© : NAVAL GROUP) 

 

Ainsi, les autres sections du Riachuelo, puis l’ensemble de celles allant constituer les trois autres S-BR, ont été intégralement produites et intégrées par ICN. Celles du second Scorpène brésilien seront acheminées début 2019 vers le grand hall d’assemblage de l’EBN.

Transfert de technologie sur les équipements

Et le transfert de technologie se poursuit car il ne se limite pas à la simple construction des sous-marins. Des dizaines d’entreprises locales sont aussi accueillies par Naval Group et ses grands fournisseurs pour apprendre à réaliser, intégrer et entretenir des équipements. C’est le cas par exemple des systèmes de manutention des armes. Ruelle, qui a réalisé ces équipements pour les deux premiers S-BR, a transféré son savoir-faire à la société brésilienne Bardella, qui est en train d’installer le système de manutention du troisième Scorpène sous la supervision des équipes du site charentais de Naval Group. Il en va de même pour bien d’autres équipements, comme des éléments de l’appareil propulsif et du système de combat, ou encore les mâts optroniques conçus par Safran, qui s’appuie sur sa filiale locale Optovacn pour ce programme.  

L’objectif est de permettre à la marine brésilienne d’acquérir une véritable souveraineté en matière de conception et de réalisation de sous-marins.

 

(© : ICN)

(© : ICN) 

 

 

(© : ICN)

(© : ICN) 

 

Objectif SNA

Tout cela avec en toile de fond le projet du premier SNA de la Marinha do Brasil. C’est en réalité l’élément central du programme PROSUB, celui qui conditionne tout le reste et la raison d’être des investissements énormes (une dizaine de milliards d’euros en tout) consentis autour d’Itaguaí. C’est aussi pourquoi Naval Group a été choisi en 2008, l’industriel tricolore étant aux yeux du Brésil le seul partenaire crédible. Cela du fait que la France est l’un des très rares pays à maîtriser les technologies nécessaires aux sous-marins à propulsion nucléaire et la seule nation occidentale à, dans le même temps, concevoir et faire réaliser en transfert de technologie des bâtiments conventionnels.

Avec les Scorpène, le Brésil peut non seulement moderniser rapidement sa flotte grâce à des unités très modernes et performantes, mais surtout acquérir le savoir-faire et les outils indispensables à la réalisation d’un SNA. Il s’agit d’un projet très ancien puisqu’on en parle dans le pays depuis les années 80. Mais la marine et les industriels brésiliens ne sont pas parvenus seuls à faire aboutir une entreprise aussi complexe.

 

Le futur SNA brésilien (© : NAVAL GROUP)

Le futur SNA brésilien (© : NAVAL GROUP) 

 

De ce point de vue, le partenariat stratégique conclu il y a 10 ans avec la France a permis de changer la donne. Certes, Naval Group n’intervient pas dans la conception des parties nucléaires du SN-BR et les Brésiliens développent eux-mêmes la chaufferie. Mais les Français apportent une aide déterminante pour ce programme. Au-delà des aspects industriels avec la construction de l’EBN et des Scorpène à Itaguaí, Naval Group a ouvert à Lorient une école de design de sous-marins, où sont venus se former durant deux ans les ingénieurs brésiliens qui ont, ensuite, rejoint à São Paulo le bureau d’études de la marine chargé de concevoir le SN-BR. Ce plan de formation s’est achevé début 2017.  

 

Vue non définitive du futur SNA brésilien (© MARINHA DO BRASIL)

Vue non définitive du futur SNA brésilien (© MARINHA DO BRASIL) 

 

Mise en chantier de l’Alvaro Alberto espérée en 2022

Après une première phase dédiée aux études de faisabilité lancée en 2012, les Brésiliens ont travaillé sur le design préliminaire de leur futur SNA d’août 2013 à janvier 2017. La troisième étape, à savoir les études de détail, a débuté cette année. Si tout va bien, la marine brésilienne estime aujourd’hui que la construction du sous-marin, qui sera nommé Alvaro Alberto, devrait être lancée en 2022. Par rapport aux plans initiaux, le projet a donc pris plusieurs années de retard, ce qui n’est pas étonnant compte tenu de l’ampleur de la tâche et aussi du glissement du programme S-BR, dont SN-BR doit prendre industriellement le relais dans le chantier d’Itaguaí. Compte tenu des délais pour réaliser ce type de bateau, généralement d’une dizaine d’années, l’Alvaro Alberto ne devrait pas être entrer en service avant le début des années 2030.  

Pour l’heure, on parle d’un bâtiment long de plus de 100 mètres avec un déplacement officiel de l’ordre de 6000 tonnes, qui pourrait être en définitive supérieur. Les caractéristiques finales dépendront de la chaufferie nucléaire, qui est l’élément dimensionnant du SNA et la partie la plus complexe pour les Brésiliens puisqu’il n’y a dans ce domaine aucun transfert de technologie. Les Français peuvent aider et conseiller sur toutes les parties du SN-BR, y compris la chaîne propulsive, sauf pour ce qui a trait au réacteur.

 

 

Première apprentissage du nucléaire avec les centrales civiles

En matière de nucléaire, le Brésil, qui n’a pas l’ambition d’utiliser l’atome pour fabriquer des armes, dispose depuis 1982 d’une centrale électrique, située à Angra, au sud-est du pays, dans l’Etat de Rio. Conçue par l’Américain Westinghouse, elle a été dotée à l’origine d’un réacteur à eau pressurisée de 640 MW développé à l’époque par les groupes allemands Siemens et KWU. Sur la base de ce modèle, un second réacteur de 1350 MW a été mis en service en 2001. Le projet d’un troisième réacteur de même puissance (Angra 3), pour lequel le Brésil a signé en 2013 un accord de coopération avec le Français Areva, est ralenti pour des questions budgétaires mais toujours sensé voir le jour au début des années 2020.

Les Brésiliens ont acquis par ce biais différents savoir-faire dans le domaine des centrales nucléaires civiles, qu’ils mettent à profit pour concevoir un réacteur embarqué. Mais cela reste un défi énorme puisque cet équipement doit répondre à des contraintes extrêmement sévères, en particulier en termes de compacité et de puissance, ainsi que de sécurité. Car c’est le volume de la chaufferie qui constitue l’élément le plus dimensionnant du sous-marin. Les travaux sont menés à São Paulo. C’est là qu’a été installé un centre dédié, qui peut être considéré comme l’équivalent du site de recherche et de développement français du CEA à Cadarache, où sont réalisés depuis 1971 les réacteurs d’essais à terre destinés aux programmes des sous-marins nucléaires de la Marine nationale.

 

Le centre situé près de 

Le centre situé près de São Paulo (© : NAVAL GROUP) 

 

Un prototype terrestre du réacteur opérationnel en 2021

Actuellement, les Brésiliens sont en train d’assembler dans ce centre le prototype du réacteur qu’ils ont conçu pour le SN-BR. Une fois le montage achevé, il faudra procéder à la divergence puis tester la chaufferie et vérifier que son fonctionnement comme ses performances sont en ligne avec ce qui est prévu. C’est en fonction de la puissance réelle développée par ce réacteur que le design du SNA pourra être affiné, avec toujours le même casse-tête : le triptyque puissance, volume et masse définissant la taille du bateau, en particulier son diamètre. Avant les essais, on ne peut donc parler que d’hypothèses concernant le gabarit final du bâtiment. L’assemblage du prototype semble en tous cas bien avancer et sa mise en service est aujourd’hui prévue en 2021.

 

Le prototype à terre

Le prototype à terre (© : NAVAL GROUP) 

Le prototype à terre

Le prototype à terre (© : NAVAL GROUP) 

Le prototype à terre

Le prototype à terre (© : NAVAL GROUP) 

 

En plus de son réacteur, le SN-BR disposera d’une turbine, d’un réducteur et d’un moteur électrique, ce dernier étant fourni par Jeumont Electric (également présente sur les Scorpène). L’entreprise française a déjà livré en 2015 une machine à la marine brésilienne dans le cadre du projet LABGENE, un laboratoire destiné à simuler sur un banc d’essai à terre le fonctionnement complet de la cinématique propulsive du futur SNA brésilien (hors chaufferie nucléaire). On notera que l'équipement produit à cet effet par Jeumont était annoncé en 2015 comme le plus grand et le plus puissant moteur synchrone à aimant permanent du monde. D’un poids de 72 tonnes, il mesure 6 mètres de long, 3 mètres de large et 4.5 mètres de haut et est accompagné de ses armoires de convertisseurs de puissance. 

 

Le moteur Jeumont livré pour le prototype à terre (© : JEUMONT ELECTRIC)

Le moteur Jeumont livré pour le prototype à terre (© : JEUMONT ELECTRIC) 

 

Système de combat national

Le SN-BR, qui pourra notamment mettre en œuvre des torpilles lourdes, mines et missiles antinavire, voire des missiles de croisière, disposera d’un système de combat national. A cet effet, Naval Group a là encore opéré un important transfert de technologie en formant des ingénieurs brésiliens à la conception, la réalisation et l’intégration du système de combat Subtics allant équiper le Riachuelo et ses sisterships. Les échanges, qui se poursuivent, ont débuté dès 2011 dans les sites toulonnais (Le Mourillon puis Ollioules) et ensuite sur une plateforme d’intégration à Saint-Mandrier. Celle-ci doit être transférée au Brésil, où elle servira aux opérations de maintenance et de mise à niveau du système de combat des Scorpène, ainsi qu’au développement de celui destiné au futur SNA, qui sera probablement basé sur une évolution du Subtics.

Une série de SNA pour maintenir l’activité d’Itaguaí

Ce premier sous-marin à propulsion nucléaire doit être évidemment suivi par d’autres bâtiments du même type, dont on ne connait pas pour le moment le nombre ni la cadence de production. Tout dépendra de la tête de série, du coût final du programme et de la situation économique du Brésil au cours de la prochaine décennie. En tant qu’opérateur du chantier d’Itaguaí via ICN, Naval Group aura évidemment un rôle majeur à jour dans la construction des SNA.

Une chose est en tous cas certaine: c’est le programme SN-BR qui doit permettre, après l’achèvement des Scorpène, de maintenir l’activité des moyens de production d’Itaguaí. Car il y a là un enjeu majeur dont les marins brésiliens ont parfaitement conscience : il faut assurer dans le long terme de l’activité pour éviter de perdre un savoir-faire longuement et chèrement acquis. D’où la nécessité, en plus des opérations de maintenance qui permettront de maintenir des compétences, de construire d’autres sous-marins après les cinq actuellement prévus dans le cadre de PROSUB.

Naval Group (ex-DCNS) Marine brésilienne