Aménagement du Littoral
Bretagne : « Les jeunes actifs modestes ne peuvent plus s’implanter sur le littoral »
ABONNÉS

Actualité

Bretagne : « Les jeunes actifs modestes ne peuvent plus s’implanter sur le littoral »

Aménagement du Littoral

Les quatre cartes de la richesse et de la fiscalité en Bretagne dressent un panorama intéressant du développement démographique de la région. Plusieurs grandes lignes apparaissent : le littoral majoritairement occupé par une population riche et retraitées, les bassins d’emplois drainant les actifs et accélérant l’étalement urbain, et le Centre-Bretagne en déclin.

Quatre chercheurs bretons ont accepté d’étudier ces cartes et de livrer leur analyse : Yvanne Bouvet est chercheure-enseignante en géographie à l’université de Brest ; Florence Gourlay est maître de conférences en aménagement de l’espace et urbanisme, et responsable du Master aménagement et urbanisme des territoires littoraux ; Gunevel Pedron est géographe et urbaniste, président de l’association des géographes de Bretagne ; Yves Lebahy est géographe et co-auteur de l’ouvrage « Où va la Bretagne ? » (éd. Skol Vreizh, 2018)


Quelles sont les conséquences de la présence d’une population riche et retraitée le long des côtes bretonnes ?

Yvanne Bouvet : Les prix de l’immobilier sont exorbitants, contraignant les actifs à renoncer à une implantation en bord de mer. La présence de retraités aisés est souvent une limite à l’expansion d’activités économiques, notamment maritime (pêche, conchyliculture, tourisme,…). On ne manque pas d’exemples de groupe de pression demandant le déplacement d’activités jugées bruyantes, odorantes, gâchant un cadre de vie imaginé que l’on voudrait immuable. Ces communes littorales sont de fait vieillissantes, limitant le développement économique malgré un accroissement des besoins en services (santé, transports,…). 

Gunevel Pedron : La pression sur le littoral devient forte au point que certaines classes, notamment des jeunes actifs modestes, ne peuvent plus venir s’implanter. Par exemple, un boulanger sur la presqu’île de Rhuys qui cherche à embaucher deux personnes en CDI avec des salaires corrects mais pas assez pour permettre de trouver un logement abordable tellement le marché est tendu. Comment maintenir, développer ou adapter son activité dans ce système ?


Comment se caractérise l’étalement urbain en Bretagne ? Et quelles sont ses limites ?

Yvanne Bouvet : Le phénomène d’étalement urbain permet aux actifs d’accéder à la propriété, en échappant au prix des communes littorales ou/et des villes centre (surtout pour Rennes). Mais cette accession à la propriété, qui paraît moins onéreuse, conduit à un étalement urbain qui vient consommer nombre de terres agricoles en demandant toujours plus de réseaux de transports, de services, augmentant la consommation d’énergie (véhicules, chauffage,…) et d’artificialisation des sols.

Florence Gourlay : L’étalement urbain aussi pose la question des mobilités. Par exemple, la ville de Riec-sur-Belon gagne des habitants, elle se situe proche du pôle lorientais et du pôle quimpérois, à proximité de la voie express. Elle est située à l’interconnexion de deux bassins d’emploi, sauf que la politique des mobilités se fait à une échelle qui n’est pas la même. Là, on a un vrai problème de cohérence des politiques de mobilité sur des territoires qui s’étendent de plus en plus.

Yves Lebahy : Ces communes concentrent les populations d’employés : lieux de difficulté de vie, d’exclusion sociale renforcée par les migrations pendulaires de travail et le sous-équipement en services publics. C’est la Bretagne des gilets jaunes avec de forts bassins autour de Pontivy et Loudéac, le nord et le sud de l’Ille-et-Vilaine (Coglès, massif de Saint-Marcan, Pays de Redon). Sont concernés aussi le Haut-Léon, la Cornouaille intérieure et le Trégor.

Gunevel Pedron : Dans les années à venir, il risque d’avoir un turn-over des premières couronnes des grosses agglomérations : l’exemple du foyer de jeunes actifs qui est arrivé dans un beau pavillon fin des années 1990, qui ont fait des enfants. Toujours actifs, ils ont la cinquantaine, anticipent la retraite et se préparent à quitter ces premières couronnes pour des espaces plus atypiques et agréables. Cela va accentuer encore plus la pression sur les espaces littoraux mais aussi rétro littoraux et les sites emblématiques. Ce phénomène existe déjà mais touchait les centres urbains. Il risque de toucher maintenant les premières couronnes qui saturent à leur tour.


Ce constat dessine-t-il une Bretagne à deux vitesses ?

Gunevel Pedron : La localisation des secteurs moins aisés où la part des retraites est importante témoigne de la fragilité de certaines parties du territoire. Ce sont les espaces les plus isolés, littoraux ou non (exemple d’Audierne) et qui ne sont pas soutenus par une grande agglomération ni une ville moyenne historique. L’armature territoriale a peu évolué en 60-70 ans en Bretagne et la répartition des richesses a toujours été aléatoire, mais certaines tendances peuvent bousculer les choses au profit de quelques secteurs géographiques. Cela va accroître les inégalités et accélérer la saturation de certains secteurs (certains sont déjà saturés).

Yvanne Bouvet : Le Centre-Bretagne et les périphéries (Cap Sizun, Bassin de Dol, certaines îles,…) souffrent de soldes naturel et migratoire négatifs et conjuguent les effets du vieillissement de la population et du manque de dynamisme économique. Alors que les communes littorales, portées par l’héliotropisme général et s’appuyant sur un réseau dense de villes moyennes dynamiques, continuent de retenir et d’attirer les populations retraitées aisées.

Yves Lebahy : Cette évolution est bien le produit d’une société livrée à des forces économiques ultralibérales où toute notion de solidarité et d’équilibre est remise en cause, alors que nulle politique d’aménagement ne vient pondérer leurs dérives. Seules les forces du marché et leurs aléas (la crise de 2008, qui se poursuit actuellement), la compétition organisée entre territoires, guident cette répartition des hommes et des richesses, privilégiant certaines portions de territoire (les littoraux et les métropoles), en maltraitant d’autres (zones rétro littorales et angles morts de l’intérieur de la région). La Bretagne devient peu à peu une société où les tensions sociales s’accroissent.


Quels sont les enjeux démographiques de la Bretagne ?

Gunevel Pedron : L’enjeu climatique peut largement remettre en cause les flux migratoires actuels et faire de la Bretagne une destination encore plus prisée qu’elle ne l’est déjà. Le littoral ouest devient le nouvel eldorado : fraîcheur et ressources, pas de sécheresse, une qualité de vie et des paysages, des produits locaux de qualité, des températures agréables, des espaces accessibles. L’objectif n’est pas d’avoir un territoire homogène socialement, c’est difficilement envisageable car par nature, les gens suivent les classes qui leur ressemblent. Le but est d’éviter des disparités trop fortes, plus d’équité pour un territoire équilibré.

Florence Gourlay : Il y a certainement des pistes pour réinventer les territoires. La dépendance à l’automobile n’est plus tenable, c’est un élément qui va recomposer les logiques résidentielles. On est dans un entre-deux : la mise en évidence d’un éloignement lié à la pression du marché foncier, mais aussi des processus de retour vers les centres, accompagnés d’enjeux de transition écologique, de mobilité, de revitalisation de ces centres

Un article de la rédaction du Télégramme