Croisières et Voyages

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Cap sur l’Antarctique (2/10) : Dans le Passage de Drake

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Après le départ d’Ushuaia, notre voyage à bord de L’Austral, de la Compagnie du Ponant, commence par deux jours de navigation, qui permettent de se préparer progressivement à l’aventure. Pour rejoindre la péninsule antarctique, il faut d’abord franchir un redoutable passage, qui porte le nom de sir Francis Drake, explorateur et boucanier britannique ayant découvert en septembre 1578 ce canal séparant la pointe sud de l’Amérique latine du continent blanc. Chez les marins, le passage a historiquement inspiré la crainte. Car, s’il sait se montrer d’un grand calme, le Drake est, aussi, régulièrement de méchante humeur et ballote les embarcations qui s’y aventurent dans des eaux déchainées.  Les chanceux auront donc le droit au « Drake Lake », le paisible « lac de Drake », alors que les autres subiront le « Drake Shake », la « Secousse de Drake », que l’on appelle aussi « Drake Taxe », comme si cette épreuve constituait une sorte de tribut des explorateurs à la nature avant d’avoir le privilège de découvrir les merveilles cachées au-delà de l’horizon. « L’Antarctique ça se mérite ! », plaisante Jérôme Pierre, le directeur de croisière de L’Austral, qui va de bon matin à la rencontre des passagers pour savoir comment leur première nuit à bord s’est passée.

 

Le Grand salon Karikal (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

La terrasse arrière (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Damiers du Cap (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Vers 7 heures, les premiers apprentis explorateurs quittent leur cabine pour jeter un œil dehors. A l’arrière du pont 3, au Grand salon Karikal, qui s’ouvre sur une grande terrasse donnant sur le sillage du navire, de très bonnes viennoiseries, du café, du thé et du chocolat sont disponibles dès 6h30 le matin. Une manière de prendre son petit déjeuner en toute décontraction et de profiter des premiers instants de la journée les yeux rivés sur l’extérieur. Soit confortablement installé dans un canapé ou un fauteuil du salon, doté de grandes baies vitrées, ou bien sur la terrasse, au grand air, où un petit groupe observe la mer et les mouvements du navire, que l’on mesure très bien en fixant l’horizon. Au loin, on apperçoit l'Antarctic Dream, un vieux bâtiment océanographique chilien, transformé il y a quelques années pour les expéditions polaires et qui, hier, était amarré derrière L'Austral à Ushuaia.

 

L'Antarctic Dream file lui aussi vers le continent blanc (© MER ET MARINE - VG)

 

Un Drake plutôt clément

 

 

Cette nuit, on a senti le bateau bouger et, pour ceux dont la cabine se situe vers l’avant, le bruit des vagues claquant sur la coque était perceptible. Rien à voir toutefois avec une tempête. En fait, L’Austral traverse une houle résiduelle de quelques mètres, formée par de puissantes rafales de vent qui ont balayé le Drake la veille, à 60 ou 70 nœuds. Certains, très anxieux à l’idée d’affronter les caprices du passage, apprennent toutefois avec plaisir et soulagement que la mer va définitivement se calmer et probablement se transformer en lac. On s’amarine donc relativement facilement, bercé par les légers mouvements du navire, auxquels on ne fait très vite plus attention.

 

Accoudé au bastingage, on profite en tous cas des premières heures de cette journée naissante. Il fait frais, le ciel est sombre mais la visibilité est plutôt bonne. De temps à autre, le bateau passe dans une averse de neige en pleine mer, ce qui ne manque pas de surprendre la première fois. Et puis, tout d’un coup, des oiseaux apparaissent. Les premiers, mais on ne le sait pas encore, d’une incroyable diversité d’individus et d’espèces qui vivent là, dans cet univers si hostile. Virevoltant au dessus des vagues, se laissant planer majestueusement à quelques mètres de la coque ou piquant avec une incroyable rapidité vers la mer… Les oiseaux suivent L’Austral et son sillage, jouant avec les flux d’air engendrés par le déplacement de cette masse de métal. Il y a là des Damiers du Cap, des Pétrels géants et des albatros fuligineux, qui évoluent sous les  yeux des passagers captivés par le spectacle.

 

Pétrel géant (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Pétrel géant (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Damier du Cap (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Damier du Cap (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Albatros Fuligineux (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Albatros Fuligineux (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Albatros Fuligineux (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Albatros Fuligineux (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

« Une expédition, cela demande de la flexibilité »

 

A 9h30, tout le monde a rendez-vous au théâtre pour une réunion d’information et de présentation de l’équipe qui va gérer et encadrer le voyage. Et, bien vite, les passagers comprennent qu’ils ne vont pas réaliser une croisière aux escales bien huilées, comme sur un paquebot en Méditerranée ou dans les Caraïbes,  mais qu’ils participent à une véritable expédition, avec ses incertitudes, ses changements de programme, ses objectifs finalement inaccessibles comme ses heureuses surprises et ses rencontres fortuites qui resteront gravées dans les mémoires. « Les passagers doivent comprendre qu’une expédition, cela demande de la flexibilité. Il n’y a pas d’itinéraire fixe, on change tout le temps en fonction de la météo, des conditions de glace et des opportunités, quand elles se présentent, par exemple si nous tombons sur un groupe d’animaux ou si nous avons des informations intéressantes de la part d’autres navires. Pour nous, l’objectif est d’offrir ce que l’on trouve de mieux et, cela, on ne peut pas le savoir à l’avance », explique Louis Justin, chef d’Expédition, qui travaille depuis plus de 10 ans sur les bateaux d’exploration. 

 

 

Pour encadrer les 170 passagers qui se trouvent à bord de L’Austral, l’équipe d’expédition compte une douzaine de membres, spécialistes des zones polaires, en majorité des scientifiques (géologues, ornithologues, spécialistes de la faune marine…) qui ont travaillé en Arctique et en Antarctique. Mais attention, ces hommes et femmes sont loin de l’image des scientifiques prostrés dans leurs bureaux. Ceux-là sont des aventuriers, qui roulent depuis longtemps leur bosse sur le terrain et connaissent parfaitement ces zones sauvages, à la fois merveilleuses et dangereuses. Ils sont donc à même d’emmener les passagers à terre dans des conditions optimales de sécurité, tout en ayant la connaissance et l’expérience pour débusquer des sites remarquables et répondre aux multiples questions des néophytes, avides de mieux connaitre les trésors de ce monde finalement très méconnu. D’ailleurs, pour en savoir plus, tous les jours, les scientifiques donnent des conférences, dans le théâtre, sur différents thèmes en lien avec le voyage, permettant ainsi de mieux appréhender l’Antarctique, de préparer les visites et d’approfondir ses connaissances. Très professionnels, les membres de l’équipe d’expédition se montrent sympathiques et disponibles, mais ils savent aussi, lors des sorties en Zodiac ou à terre, faire preuve de fermeté si la sécurité ou le comportement inadéquat de certains passagers l’impose.

 

(© COMPAGNIE DU PONANT)

 

Des procédures très strictes pour protéger l’environnement

 

Car en Antarctique, on ne fait pas ce que l’on veut. S’étalant sur 14 millions de km², ce gigantesque continent, plus grand que l’Europe (10 millions de km²), est une immense réserve. Ile colossale bordée par l’océan Austral et recouverte d’une épaisse calotte glaciaire, l’Antarctique n’est pas habité par l’homme, à l’exception des chercheurs qui travaillent dans les bases scientifiques. Depuis 1959, ce territoire est régi par le traité international de l’Antarctique (entré en vigueur en 1961), qui fait de l’Antarctique une réserve naturelle inexploitable, un continent dédié à la paix et à la science. La règlementation y est très stricte concernant le tourisme, les navires ne devant, par exemple, pas embarquer plus de 500 personnes pour pouvoir débarquer des passagers et ceux-ci ne doivent pas être plus de 100 sur un site en même temps. Les opérateurs autorisés à faire visiter la région sont regroupés au sein de l’IAATO (International Association of Antarctic Tour Operators), créée pour respecter le protocole de Madrid (signé en octobre 1991 et intégré au traité de l’Antarctique) relatif à la protection de l'environnement en Antarctique. L’association édicte donc à ses membres des règles et procédures très précises pour préserver un écosystème unique au monde. Par exemple, il est, évidemment, interdit de jeter quoique ce soit en mer ou à terre, de fumer sur les sites, de marcher dans les lacs et rivières d’eau douce, d’amener de la nourriture à terre, de ramasser la moindre chose en souvenir, même s’il ne s’agit que d’un caillou. Evidemment, on ne peut pas non plus toucher ou perturber les animaux, les règles imposant ainsi de ne pas s’approcher à moins de 5 mètres d’un manchot. Moyennant quoi, le manchot lui, n’a aucune interdiction et, si vous ne bougez pas, ou que vous vous asseyez et attendez un peu, ces petites bêtes curieuses viennent régulièrement observer de près les curieux visiteurs en donnant quelques petits et inoffensifs coups de bec dans les bottes !

 

Passagers de L'Austral passant près d'un phoque (© MER ET MARINE - VG)

 

A deux pas des manchots papous (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

« Dans ce parc naturel immense, qui couvre un tiers de l’hémisphère sud, nous nous engageons à être des visiteurs responsables, avec un code de conduite, afin de conserver intact l’Antarctique. Notre objectif est de ne laisser aucune trace et de protéger la faune. Pour cela, il faut faire en sorte de ne pas déranger les espèces. On réalise donc des approches lentes en Zodiac. A terre, si l’on croise un groupe de manchots, on ne leur coupe pas la route et on ne pénètre pas dans les colonies car ce sont des zones sensibles, avec des nids et des poussins camouflés. Il faut être très attentif et toujours regarder où l’on marche, surtout pas d’ailleurs sur les plantes, car la végétation est rare et fragile ».

 

Avant d’arriver, tous les passagers vont passer à la décontamination, qui intervient justement à la fin de cette première matinée en mer. Répartis en deux groupes, car la règlementation limite le nombre de visiteurs sur un site à 100 personnes maximum, les passagers rejoignent le grand salon. Conformément aux directives IAATO, l’équipe a demandé à chacun de venir avec tous les vêtements, sacs et accessoires qui seront portés lors des débarquements. Tout va, en effet, être passé au « peigne fin », les poches étant vidées à l’aspirateur et les velcros des appareils photos ou des vêtements nettoyés soigneusement, sous le regard des membres de l’équipe d’expédition, qui n’hésitent pas, avec le sourire, à donner des conseils ou un coup de main s’ils trouvent la décontamination un peu trop superficielle. L’objectif de cette séance est, tout simplement, d’éviter que les passagers transportent en Antarctique des particules et organismes extérieurs, comme des graines, qui sont un véritable fléau pour l’écosystème.  

 

L'Antarctique, avec la péninsule au nord-ouest (© NASA)

 

Un continent fantastique mais inhospitalier et imprévisible

 

L’Antarctique, c’est une terre mythique et, comme on le découvrira au fil de ce reportage, un monde de merveilles. La nature y dévoile à ses rares visiteurs des beautés uniques, offrant des instants aussi magiques qu’émouvants, dans un cadre aussi majestueux que surréaliste. Mais cet Eden glacé, s’il sait se montrer sous ses meilleurs atours, peut aussi se transformer en véritable enfer. « L’Antarctique est par définition une région inhospitalière, imprévisible et potentiellement dangereuse. Nous sommes à la merci de l’environnement, avec une météo capable de charger très rapidement. Il peut faire très beau et, une heure plus tard, il y a 50 nœuds de vent, une tempête de neige et une température de – 35 degrés », explique Louis Justin aux passagers, afin que ceux-ci prennent bien conscience de l’environnement dans lequel ils s’apprêtent à pénétrer. Evidemment, toutes les précautions sont prises. Alors que les passagers sont invités, comme en montagne, à user de la technique de l’oignon, avec plusieurs couches de vêtements afin de conserver la chaleur, pour chaque débarquement, l’équipe amène à terre du matériel de survie. De gros sacs dans lesquels se trouvent tentes, couvertures et autres vivres, de quoi tenir 24 heures pour une centaine de personnes.

 

Débarquement sur un site en Antarctique (© MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)

 

Il peut en effet arriver qu’une descente à terre débute sous un soleil éclatant, dans les mêmes conditions qu’une splendide journée aux sports d’hiver, et que soudain le temps se dégrade et devienne épouvantable. L’Antarctique use alors de l’une de ses armes les plus terribles, les vents catabatiques, qui dévalent le relief en raison de l’effet Coriolis (l’air froid s’écoule comme de l’eau sur les pentes) et sont si violents qu’ils peuvent faire chavirer des icebergs. Dans ces conditions, il est trop dangereux de rallier les bateaux, qui ne peuvent d’ailleurs tenir leur mouillage et sont obligés de s’éloigner pour attendre une accalmie avant de revenir. D’où l’intérêt de voyager avec des spécialistes de ces régions, les plus à même d’anticiper les évolutions du temps et de reconnaitre les signes avant-coureurs d’un brusque changement météorologique. D’ailleurs, si tout le monde à bord comprend les risques et sait qu’il faudra être vigilant, très vite, en dialoguant avec l’équipage comme l’équipe d’expédition, on se sent en sécurité.

 

La petite vie s’organise à bord

 

Après la réunion et la séance de décontamination, chacun vaque à ses occupations, avec une pensé pour les informations données un peu plus tôt. Alors que le navire s’éloigne de plus en plus de la civilisation, tout le monde comprend véritablement, à ce moment, que nous allons vivre une expérience exceptionnelle dans un monde inconnu et imprévisible, au sein duquel tout peut arriver. Le rafraîchissement de la température extérieure, avec des averses de neige en pleine mer, comme l’apparition de magnifiques oiseaux marins, annoncent un profond changement de décor dont on tente d’imaginer les contours avec une certaine excitation. Quand verra-t-on le premier iceberg ? Le bateau évoluera-t-il assez près de ces cathédrales de glace ? Les baleines se montreront-elles ? Que vais-je ressentir en voyant les premiers manchots, à quelques mètres de moi ? Les questions assaillent les esprits devenus fébriles à l’idée de tant de nouveautés palpitantes.

 

En attendant d’en voir et d’en savoir plus, il faut prendre son mal en patience. Il y a cependant de quoi s’occuper sur L’Austral. Fatigués par le voyage les ayant conduits à Ushuaia ou par la première nuit à bord, certains passagers partent se reposer. D’autres lisent dans un coin tranquille, ou sympathisent avec leur entourage dans l’un des salons ou sur les extérieurs. Il y a ceux qui préfèrent s’adonner à une séance de sport dans la belle salle située au pont 5, en scrutant la mer à la recherche d’un éventuel évènement. Certains, non sans raison, en profitent pour aller réserver un soin au centre de bien-être, se disant, à juste titre, que c’est durant cette traversée du Drake qu’il est préférable de bénéficier d’un massage ou d’un traitement. Ensuite, il y aura tant de choses à voir qu’il faudra, en permanence, se tenir sur le qui vive.   

 

(© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

(© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

(© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

(© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

(© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Au Grand salon, un bouillon a été servi à 10h30, permettant à ceux qui observent dehors les oiseaux virevolter entre les vagues et le bateau de se réchauffer. La luminosité continue d'ailleurs de jouer avec le décor, une toile de fond superbe au vol des pétrels, damiers et autres albatros. Mais, bien vite, il est l’heure de déjeuner, avec deux restaurants au choix pour les passagers : Le Coromandel, avec service à table, et Le Rodigues, sous forme de buffet. Situé au pont 2, près de la ligne de flottaison, le premier dispose de grands sabords vitrés offrant une impressionnante vue sur l’extérieur, les vagues étant à la hauteur des vitres lorsque la mer est formée. Logé au pont 6, juste devant la piscine, le second restaurant donne un point de vue plus haut et panoramique, puisqu’il est entouré de grandes baies vitrées offrant une très belle vision sur l’extérieur. Le cadre est soigné et la nourriture très bonne, le tout dans une ambiance raffinée assez surréaliste pour une telle expédition.

 

Pianiste à bord de L'Austral (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

C’est d’ailleurs l’une des originalités de la Compagnie du Ponant, qui a voulu apporter le service et la qualité des croisières haut de gamme dans les régions polaires, où les navires y croisant habituellement sont bien moins luxueux. « Nous avons apporté le luxe en Antarctique. Pourquoi le fait de partir en expédition justifierait de ne pas avoir cette qualité de service ? Ici, les gens vivent l’expédition et, quand ils rentrent à bord, il y a du foie gras à table et un pianiste au salon. Et le soir, il y a un véritable spectacle au théâtre, comme dans une croisière traditionnelle, ce que nous sommes les seuls à faire dans cette région », souligne Jérôme Pierre.

Le luxe en Antarctique ne signifie toutefois pas une ambiance pincée. A bord de L’Austral, l’atmosphère est très décontractée et le courant passe rapidement entre les passagers et avec l’équipage. « C’est l’avantage des petits navires, on connait tout le monde et on parle beaucoup avec les passagers. Au fil des jours, cela devient comme une grande famille », explique un serveur. Pour le directeur de croisière : « La convivialité est un mot clé au sein de la Compagnie du Ponant. Mais nous ne forçons pas les gens à participer à des activités car chacun vient avec un but différent et certains ont besoin d’être seuls, ce qui est une possibilité qu’offre le bateau ».

 

A bord de L'Austral en Antarctique (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

L’Antarctique, terre des extrêmes

 

Après un bon repas, tout le monde a rendez-vous au théâtre pour la première conférence de cette traversée. C’est Gérard Bodineau, l’un des guides de l’expédition, qui se charge de nous faire mieux connaitre l’Antarctique. On apprend, notamment, que le réchauffement climatique semble plutôt concerner la péninsule antarctique. « En 50 ans, on a constaté un réchauffement de 2.5° sur la péninsule mais, sur le reste du continent, on a plutôt constaté un refroidissement, probablement à cause de l’ozone, avec un effet de serre moindre ». En tout, environ 5000 km² de glaces se décrochent chaque année de la calotte polaire, ce qui correspond au surplus de neige. « On perd plus de glace qu’il ne s’accumule de neige sur l’ouest du continent, et notamment la péninsule, mais ce n’est pas vrai pour le Grand Antarctique. Au centre du continent, l’épaisseur de la glace est d’environ 3000 mètres, et même parfois de plus de 4000 mètres. Cette masse, gigantesque, fait s’enfoncer la terre, certaines zones se retrouvant aujourd’hui sous le niveau de la mer.

Pour les scientifiques, il s’agit d’un véritable baromètre historique du climat mondial, l’analyse de la glace et des éléments qu’elle renferme fournissant de précieuses informations. « Les plus vieilles glaces datent d’environ 1 million d’années et les carottages permettent de remonter le temps. En 2004, un carottage a été effectué à 3270 mètres de profondeur, ce qui a permis d’analyser 740.000 ans d’histoire. On constate, par exemple, un phénomène de glaciation tous les 100.000 ans environ, la prochaine devant à priori intervenir dans les prochains millénaires, mais on ne sait pas quand. Ce sera peut-être dans 10 ou 20.000 ans ».

 

En Antarctique (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

En Antarctique (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

L’Antarctique n’est, contrairement à ce que l’on pense, pas entièrement recouvert de glace. On y trouve ainsi quelques lacs d’eau salées, mais aussi des vallées sèches, séparées de la calotte glaciaire, où la glace s’évapore avant de recouvrir le sol. « Ces vallées sèches ont été découvertes en 1903 par Robert Scott. On n’y a pas trouvé de trace de vie car il y a beaucoup de vent et il ne pleut quasiment jamais ». En dehors des animaux, la vie existe en malgré tout en Antarctique. Champignons, algues, bactéries, la nature parvient à s’adapter à un milieu extrêmement difficile. On trouve aussi, dans certains endroits de la péninsule, un peu de végétation, à la croissance évidemment très lente compte tenu du froid et du vent. Alors qu’on en compte 32 sur l’archipel des Kerguelen, dans les Terres australes et antarctiques françaises, il n’y a en Antarctique que deux espèces spontanées de plantes : une graminée, Descampsia antarctica, et un petit œillet, Colobanthus crassifolius. Et encore, on ne les trouve que sur la péninsule, le reste du continent n’étant habité par aucune plante à racines. Cette pauvreté de la végétation, conjuguée aux conditions extrêmes, explique la pauvreté de l’écosystème terrestre. Il n’y a, dans tout l’Antarctique, aucun mammifère, ni reptile, ni amphibien, pas de mollusque terrestre ou d’eau douce, pas de poisson d’eau douce, aucun moustique. En fait, le plus gros animal du continent est un insecte, un collembole qui ne mesure que 5 mm !

 

La base chilienne Almirante Brown (© MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)

 

La colonisation du continent blanc

 

C’est en 1954 que les premières véritables bases ont été installées en Antarctiques, une coopération internationale étant initiée en 1957/1958, aboutissant au traité international de 1959. Initialement, ces implantations devaient être temporaires mais, finalement, elles sont restées. On compte aujourd’hui de nombreuses bases, avec une capacité d’accueil maximale de 4800 personnes. Ces infrastructures sont, néanmoins, conçues pour n’accueillir de manière permanente que 1500 personnes. La plus grande base est américaine. Il s’agit de Mc Murdo, un gigantesque complexe pouvant accueillir 1000 personnes en hiver. La plupart des bases sont scientifiques et ont pour but d’étudier l’environnement antarctique et les évolutions climatiques. Mais certaines implantations n’ont de scientifiques que l’appellation. Régi par le traité international de 1959, l’Antarctique fait, en effet, l’objet de convoitises et de revendications territoriales.

 

La base américaine Mc Murdo (© USAP)

 

La station britannique de Port Lockroy (© MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)

 

L’Argentine, le Chili, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Norvège, le Royaume-Uni et la France (Terre Adélie) estiment avoir des droits de souveraineté sur certaines zones ; alors que d’autres nations, comme les Etats-Unis, la Russie et le Brésil, se disent intéressés par un éventuel partage territorial du continent.  Pour l’heure, l’intégrité de celui-ci demeure préservée grâce au traité international (qui compte aujourd’hui 49 Etats signataires) de 1959 prolongé pour 50 ans, en 1991, par le protocole de Madrid (ratifié en 2010 par 50 pays). Mais un jour ou l’autre, des renégociations s’ouvriront immanquablement. La pression s’accentue d’autant plus qu’au-delà d’une présence stratégique dans l’extrême sud de la planète, l’Antarctique regorgerait de richesses naturelles. Alors que les ressources sur les autres continents se raréfient, certains avancent notamment que l’Antarctique recèlerait 20% des réserves mondiales de pétrole et de gaz, de quoi susciter les appétits. Tous les pays installés maintiennent donc solidement leur présence sur le continent, refusant de perdre la moindre base. Ainsi, même si Port Lockroy n’est plus utilisée par les scientifiques britanniques, cette station a été transformée par le Royaume-Uni en musée, visité par les touristes arrivant en bateau, avec une petite présence humaine durant la saison hivernale. La base chilienne de Videla n’est, quant à elle, plus active depuis longtemps, mais continue néanmoins d’être entretenue. Alors que certaines implantations sont finalement tenues par les militaires, plus que par les scientifiques, on observe parfois un véritable début de colonisation. Ainsi, les Argentins viennent en famille à Esperanza, où on trouve une école et où il y a même eu des naissances…

 

Début de soirée sur L'Austral dans le Drake (© MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)

 

Soirée de gala dans le Drake (© MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)

 

Soirée de gala dans le Drake (© MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)

 

Soirée de gala dans le Drake

 

Après cette intéressante conférence, de nombreux passagers se rendent au grand salon Karikal. Il est 16 h et c’est l’heure du thé, en musique, avec un pianiste et une chanteuse. Il est ensuite temps de regagner sa cabine pour se préparer à la soirée de gala. Car même dans ces latitudes extrêmes, la tradition perdure. Peu avant 19h, le commandant Lemaire accueille les convives, qui ont passé costumes et robes de soirée, pour un cocktail de bienvenue suivi d’un délicieux dîner au Coromandel. Rapidement, on en oublie que L’Austral est aux portes de l’Antarctique… D’autant qu’une fois le repas terminé, la soirée se poursuit au théâtre, où la troupe de danseurs du ballet Paris C’Show donne un spectacle au milieu du Drake, ce qui est sans doute, pour ces artistes, l’un des lieux les plus insolites où l’on peut donner une représentation ! C’est sur ce spectacle, suivi d’un dernier verre dans l’un des salons, que s’achève cette excellente journée, la dernière avant de rentrer, dès demain, dans le vif du sujet, lorsque nous franchiront les portes de l’Antarctique et ferons face aux premiers icebergs… (A suivre)

 

 

Arctique et Antarctique Compagnie du Ponant