Croisières et Voyages

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Cap sur l’Antarctique (9/10) : Le calme avant la tempête

Croisières et Voyages

Neuvième jour de notre voyage en Antarctique à bord de L’Austral. Après avoir contourné l’archipel des Shetlands du Sud dans la nuit, nous faisons route au nord, vers Ushuaia. Hier, Jean-Philippe  Lemaire, commandant du navire, a décidé d’annuler la dernière escale du voyage, prévue sur l’île d’Aitcho, afin d’éviter au maximum une grande dépression qui s’approche du passage de Drake, entre l’Antarctique et la pointe sud de l’Amérique latine. Une décision pleine de sagesse puisque le ciel, qui s’était sérieusement obscurci la veille au soir, laissant présager une dure traversée, s’est finalement découvert ce matin.

 

 

 

 

Il est 8h30 et le navire trace sa route dans une mer plutôt calme, sous un ciel bleu, les rayons du soleil réchauffant les visages de ceux qui sont postés sur les extérieurs pour profiter de la vue. Une grande quiétude règne à bord, les passagers profitant de cette navigation pour se reposer, après une semaine très dense en activités et en sensations. « Ces deux jours de mer avant d’arriver à Ushuaia sont une bonne chose. Cela permet de prolonger une fantastique expérience par une période de calme. Les paysages magnifiques, les rencontres avec les animaux… On digère toutes les émotions vécues et où l’on revoit toutes les images. C’est une transition nécessaire je pense car, autrement, le choc aurait probablement été très rude si nous étions directement retournés à la civilisation », confie une des passagères de L’Austral, envoutée comme nous le sommes tous par cette expérience en Antarctique.

 

 

L'Austral à Port Neko (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Phoque de Weddell à l'île de la Déception (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Manchots Adélie à l'île Paulet (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Manchots papous à Brown Bluff (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Manchots à jugulaire à Baily Head (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Pétrels dans le détroit de Nelson (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Orques au large de Port Neko (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Baleine à bosses au large des Shetlands du Sud  (© MER ET MARINE - V. GROIZELEAU)

 

Paradise Bay (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Navigation en Antarctique (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Navigation en Antarctique (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

 

« Un Drake en furie ne fait rire personne »

 

Cette journée de mer permet, aussi, de prendre le temps de discuter avec le commandant du navire, qui n’a pas beaucoup dormi depuis une semaine pour assurer la manœuvre, assisté d’un pilote danois spécialiste de la navigation dans les glaces. L’occasion, notamment, de l’interroger sur sa décision prise la veille d’annuler l’escale d’Aitcho et sur ces quelques passagers qui disent à qui veut les entendre qu’une tempête en mer ce n’est pas si épouvantable et donc que nous aurions pu nous arrêter sur l’île. « Il y en a. Le pire, généralement, c’est le gars qui a fait un stage de voile un été et qui croit savoir, d’autant qu’il s’amuse à suivre la météo sur son ordinateur », sourit Jean-Philippe Lemaire, tout en sachant qu’il faut avoir ce genre d’individus à l’œil car certains ont une étonnante faculté pour entrainer l’assistance dans leur sillage et instiller le trouble dans les esprits. C’est pourquoi, dans le cas présent, la réponse du commandant aux « gens qui savent » est sans appel : « Pour tous ceux qui le connaissent, un Drake en furie ne fait rire personne et je ne plaisante pas quand je prend la décision d’anticiper un départ. Si nous nous étions arrêtés à Aitcho, nous serions partis 8 heures plus tard et nous serions tombés en pleine tempête, avec des vents à 40/45 nœuds puis, derrière, entre 60 et 80 nœuds ».

 

Jean-Philippe Lemaire (© MER ET MARINE)

 

 

Toutefois, malgré cette précaution, on apprend que, demain, cela risque de secouer, ce qui tient d’ailleurs plutôt de la routine pour le Drake, dont la réputation n’est plus à faire. Le Passage constitue, en fait, la principale source d’appréhension des passagers pour ces croisières en Antarctique. Et, quand les vagues grossissent, l’équipage doit gérer certaines craintes instinctives des hommes, qui ne sont après tout pas naturellement faits pour aller sur l’eau. « Il faut communiquer car certaines personnes ont peur. Il faut les repérer, sans donner dans le paternalisme mais en prenant en compte leur appréhension. Il faut parler, leur faire comprendre qu’ils sont en sécurité et les inciter à relativiser car, après tout, il y a des tempêtes plus méchantes dans le golfe de Gascogne! Mais c’est vrai que cela peut secouer, surtout pour des gens qui ne sont pas habitués à naviguer. C’est pourquoi, comme aujourd’hui, quand on peut améliorer le confort de tous en évitant un coup de tabac, on n’hésite pas ». 

 

 

Le Boréal et L'Austral (© PHILIP PLISSON)

 

 

Un navire flambant neuf conçu pour ces expéditions

 

Dernier-né de la Compagnie du Ponant, L’Austral est entré en service au printemps 2011, un an après son aîné, Le Boréal. Pendant l’hiver, tous deux évoluent désormais en Antarctique, une région pour laquelle ils ont été conçus. « Par rapport à notre ancien navire, Le Diamant, cela revient à comparer un semi-remorque à une Jaguar. Il y a une grande sécurité, une aisance dans la manœuvrabilité. La propulsion est bonne, avec quatre groupes électrogènes de 1600 kW et deux moteurs électriques de 3 MW couplés à deux hélices à pales fixes, auxquelles il faut ajouter un propulseur d’étrave de 850 kW. Nous sommes très contents de ces nouveaux bateaux, pour lesquels la compagnie a dépensé 10 millions d’euros de plus que ce qui est nécessaire pour répondre aux conventions SOLAS et MARPOL (sécurité de la vie en mer et prévention des pollutions maritimes, ndlr) ». De fait, L’Austral va donc plus loin que la règlementation, ce qui lui permet aussi d’anticiper l’adoption éventuelles de contraintes plus importantes pour les navigations dans l’Antarctique et l’Arctique. « C’est un avantage car la règlementation change très vite. Ainsi, le code polaire, qui était en gestation depuis 5 ans, a été adopté en 2 mois seulement à l’Organisation Maritime Internationale. Du jour au lendemain, seuls 20 des 49 bateaux qui croisaient en Antarctique répondaient aux nouvelles normes, les armateurs étant complètement pris au dépourvu ». C’est pourquoi, après un pic de 35.000 passagers ayant voyagé en Antarctique en 2008, il n’y en a eu qu’environ 15.000 l’an dernier.

 

Dans cette perspective, mais aussi parce que les efforts en faveur de la protection de la nature sont une exigence croissante au sein de l’opinion publique, la Compagnie du Ponant a donc conçu, avec les chantiers italiens Fincantieri, des navires présentés comme étant au meilleur niveau environnemental. A bord, on trouve différents équipements, comme des unités de retraitement de l’eau. En plus des 200 tonnes d’eau produites quotidiennement par des osmoseurs inverses, elles permettent d’économiser 120 tonnes par jour, le recyclage servant par exemple de répondre aux besoins en eau de la machine, de la buanderie ou du nettoyage du navire.

 

 

L'Austral en construction à Ancône en 2010 (© FINCANTIERI)

 

 

« Pour naviguer ici, il faut un bon outil et beaucoup d’humilité »

 

Pour Jean-Philippe Lemaire, qui a participé au lancement de la Compagnie du Ponant, il y a 25 ans, la navigation dans ces zones polaires est, pour le marin qu’il est, au privilège autant qu’un challenge. « C’est le plus dur dans notre métier car ces navigations nécessitent une grande précision dans la manœuvre, d’appréhender les éléments et de gérer la fatigue. On va au cœur de notre métier en sachant que l’on n’a pas le droit à l’erreur. Evoluer dans la mer de Weddell, au milieu d’une multitude d’icebergs, quand il y a de la brume, cela n’a par exemple rien d’évident. Ce qui est dur, c’est de rester concentré malgré la fatigue, car on ne dort que de 23h à 2h, période durant laquelle le pilote que nous embarquons prend le relais. Pour s’aventurer ici, il faut un bel outil, ce que nous avons avec Le Boréal et L’Austral, mais aussi beaucoup d’humilité. Il faut, parfois, savoir attendre 12 heures pour atteindre un endroit en évitant la casse. Il faut également être extrêmement vigilant au niveau des conditions météorologiques, qui évoluent très rapidement et potentiellement très durement, notamment si l’on rencontre des vents catabatiques, qui peuvent se lever d’un coup, souffler à plus de 110 nœuds et faire gîter le bateau à 25° ». Le commandant et l’équipe d’expédition doivent donc composer avec les éléments et une incertitude permanente quant à la nature et l’accessibilité des sites. « Le programme évolue constamment et il faut que le faire comprendre aux passagers. On ne sait jamais ce qu’on va faire. Nous avons par exemple été les premiers à descendre à l’île Paulet. Les conditions étaient idéales mais, le lendemain, le site n’était plus accessible. Ce n’est pas une croisière classique. On ne peut pas garantir ce que l’on va trouver, mais cela fait aussi le charme de ce voyage, qui constitue une aventure, avec son lot de surprises ».

 

Le commandant Lemaire en passerelle (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Les officiers de L'Austral (© MER ET MARINE)

 

Le Boréal en Antarctique (© MATHIEU GESTA)

 

 

Des eaux encore largement méconnues

 

Certains endroits sont, évidemment,  plus délicats que d’autres, par exemple l’île de la Déception et son étroit passage, le Soufflet de Neptune, encombré par la banquise, qu’il est très difficile de négocier quand le vent se lève. Mais finalement, dans cet univers inhospitalier et très changeant, il faut être sur ses gardes en permanence et avoir une certaine habitude de l’environnement. C’est pourquoi les commandants des navires évoluant en Antarctique ne sont pas des « perdreaux de l’année » et ont, dit-on, un esprit particulier. « Il faut avoir au moins deux ans d’expérience dans ces régions pour commencer à prendre la dimension des choses, le pire étant d’ailleurs de commencer avec du beau temps. Pour commander un navire en Antarctique, il faut être un peu téméraire, sinon on meurt de stress, et évidemment prendre du plaisir à naviguer dans ces conditions. Mais c’est aussi une bonne chose de conserver un peu de stress, car c’est un allié qui permet de ne pas faire l’imbécile. Ainsi, si on se retrouve bloqué, il ne faut pas s’énerver et attendre le bon moment pour s’extraire ».

 

 

L'e Boréal en Antarctique (© MATHIEU GESTA)

 

L'Austral en Antarctique (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

L'Austral en Antarctique (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

L'Austral en Antarctique (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Le commandant Lemaire en passerelle (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

 

Les navigations dans cette région se caractérisent aussi par le fait que les eaux de l’Antarctique demeurent encore largement méconnues. « Il y a des cartes mais elles ne sont pas précises et on constate même des différences entre elles. Selon les endroits où nous allons, nous faisons un peu d’hydrographie, en envoyant des Zodiac faire des relevés pour mieux connaître les fonds et savoir si l’on peut s’engager en toute sécurité. Comme autrefois, on se fait nos propres cartes », explique Jean-Philippe Lemaire en montrant son trésor, un dossier contenant des dizaines de dessins réalisés au fil de ses voyages en Antarctique  et répertoriant de nombreux sites, avec de précieuses informations pour la navigation. Dans cette région, il existe aussi une certaine entraide entre les bateaux. « C’est peut-être le seul endroit du monde où il y a une fraternité maritime. On correspond par mail avec les autres navires, par exemple pour connaître les conditions dans tel ou tel endroit. Il y a aussi une grande entente entre les chefs d’expédition, qui se transmettent des informations ».  

 

 

Cuverville (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

 

Prendre conscience de la nécessité de préserver cette région

 

Pour le commandant de L’Austral, l’Antarctique, malgré son imprévisibilité et la vigilance qu’il réclame, est emprunt de plaisir et de beaucoup d’émotion. « Nous amenons ici le confort du bateau mais les passagers réalisent bien que nous évoluons dans un milieu extrême. Les circuits ne sont pas simples mais c’est extraordinaire de permettre aux gens de découvrir cette région merveilleuse et de partager avec eux notre passion pour l’Antarctique. De nombreux passagers sont touchés au plus profond d’eux, d’autant que venir ici n’est pas anodin. Il y a une vraie motivation. Certains économisent pendant des années pour pouvoir se payer le voyage et on voit des gens pleurer, c’est souvent très émouvant ».

 

 

Phoque crabier à Paradise Bay (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Manchots papous à Cuverville (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Iceberg dans l'Antarctic Sound (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

 

Au milieu des icebergs, devant la beauté des paysages et la richesse de la faune, les croisières en Antarctique sont, selon Jean-Philippe Lemaire, non seulement une activité économique pour les opérateurs, mais également un important vecteur de prise de conscience des enjeux environnementaux. « Ces voyages ont une vraie mission pédagogique, destinée à faire des passagers de véritables ambassadeurs des pôles. Et cela marche très bien car, après un voyage ici, les gens sont différents, il se passe quelque chose en eux. Ils rentrent sensibilisés aux enjeux de la préservation de cette réserve naturelle et partagent leur expérience autour d’eux, devenant ainsi les meilleurs défenseurs de l’Antarctique ».

 

Après cet entretien fort intéressant avec le commandant, nous allons profiter un peu des ponts extérieurs. Dehors, la météo semble se dégrader, avec, dans le sillage du navire, un ciel menaçant. La dépression parait gagner du terrain et nous rattrapera probablement demain. En attendant, on peut encore observer les oiseaux marins voltiger autour de L’Austral. Il y a là un fulmar argenté, des Damiers du cap ou encore des Albatros fuligineux offrant aux passagers un ballet aérien toujours aussi gracieux. Un beau spectacle avant la tempête qui s’annonce… (A suivre…)

 

 

Fulmar argenté (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Damiers du Cap (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Damiers du Cap (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Damier du Cap (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Damiers du Cap (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Albatros fuligineux (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

Albatros fuligineux (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

La tempête s'approche en fin de journée (© MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

 

 

VOIR LES PRECEDENTS EPISODES DE CE REPORTAGE:

 

 

(1/10) : Ushuaia et la Terre de Feu

 

(2/10) : Navigation dans le Passage de Drake

 

(3/10) : Icebergs en vue !

 

(4/10) : Au royaume des manchots

 

(5/10) : Des panoramas grandioses

 

(6/10) : La station de Port Lockroy

 

(7/10) : Des baies somptueuses et l'apparition des orques

 

(8/10) : L'île de la Déception

Arctique et Antarctique Compagnie du Ponant