Défense
Caroline Chanavas : « dans les 10 ans, Naval Group va recruter 10 à 12.000 personnes »

Interview

Caroline Chanavas : « dans les 10 ans, Naval Group va recruter 10 à 12.000 personnes »

Défense

A l’image de toute la filière maritime française, Naval Group connait actuellement de belles perspectives de développement. Leader européen dans le domaine des navires militaires, l’entreprise, implantée dans plusieurs régions et à l’international, a vu ses effectifs atteindre près de 15.000 collaborateurs fin 2018. Après avoir recruté 1250 personnes en 2017 et 1500 en 2018, elle compte poursuivre ce niveau d’embauches dans les années qui viennent. Avec en particulier de forts besoins dans les métiers de production. Avec Caroline Chanavas, directrice des ressources humaines de Naval Group, nous faisons le point sur ces besoins et la politique de recrutement de l’entreprise.

MER ET MARINE : Après des années de décrue, les effectifs de Naval Group sont, depuis deux ans, repartis à la hausse. L’entreprise recrute maintenant fortement, pour quelles raisons ?

CAROLINE CHANAVAS : Cela fait deux ans que nous recrutons massivement, avec un solde net positif de nos effectifs de 5% en 2017 comme en 2018 alors que nous étions en solde négatif les années précédentes. Si l’on recrute ainsi, c’est que nous sommes dans une dynamique de croissance où l’on gagne des contrats, notamment sur le marché international. C’est par exemple le cas avec les sous-marins australiens, qui vont permettre d’embaucher 1500 à 1800 personnes en Australie d’ici 2025, mais qui représentent dès aujourd’hui 600 emplois en France, principalement à Cherbourg et Nantes-Indret. Nous avons aussi des programmes majeurs avec la Direction Générale de l’Armement  et la Marine nationale comme les futurs sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de troisième génération (SNLE 3G, ndlr) et les frégates de défense et d’intervention (FDI), ainsi qu’une forte activité dans le domaine du maintien en condition opérationnelle, c’est-à-dire l’entretien et la modernisation des navires déjà construits.

Nous avons notamment déjà recruté beaucoup d’ingénieurs pour les études d’avant-projet des SNLE 3G et le mouvement se poursuit maintenant pour préparer le développement et d’industrialisation de ce programme visant à réaliser les bateaux les plus complexes qui soient allant générer plus d’emplois que les nouveaux sous-marins nucléaires d’attaque du type Barracuda actuellement en construction à Cherbourg.

 

Un sous-marin du type Barracuda en construction (©  NAVAL GROUP)

Un sous-marin du type Barracuda en construction (©  NAVAL GROUP)

Sous-marin du type Barracuda construit à Cherbourg (©  NAVAL GROUP)

Sous-marin du type Barracuda construit à Cherbourg (©  NAVAL GROUP)

 

Pour attirer de nouvelles recrues, notamment chez les jeunes, vous jouez la carte de la haute technologie et d’un plan de charge à très long terme qui offre des perspectives de carrière intéressante. Mais Naval Group demeure encore assez peu connu du grand public et l’image vieillotte des anciens arsenaux de la marine lui a longtemps collé à la peau… 

L’image de l’entreprise est en train de changer, en témoigne le fait que Naval Group a de nouveau été primé pour son attractivité, pour la seconde fois en trois ans, lors des Randstad Awards. Mais cela reste l’un de nos principaux défis. Il faut faire savoir aux jeunes que Naval Group est une société moderne et de haute technologie. Nous travaillons sur l’intelligence artificielle, les data centers et le développement logiciel, alors que la production est également très dynamique. Les métiers changent et les machines sont de plus en plus performantes. Il y a des tablettes tactiles dans les ateliers, nous allons vers l’impression 3D, nous collaborons avec des ergonomes sur l’utilisation d’exosquelettes pour faciliter le travail, ce qui permet aussi d’ouvrir certains métiers très physiques aux femmes. Et nous sommes l’une des rares entreprises à avoir une vision de plan de charge à 20 ou 30 ans. Cela offre des perspectives d’emploi stable et des possibilités d’évolution de carrière importantes, sachant que nous avons une palette de métiers très vaste. C’est donc une source d’attractivité aussi bien pour les ingénieurs que pour les ouvriers.

 

Usineurs-fraiseurs (©  NAVAL GROUP)

Usineurs-fraiseurs (©  NAVAL GROUP)

Ingénieur simulation (©  ADRIEN GASTE - NAVAL GROUP)

Ingénieur simulation (©  ADRIEN GASTE - NAVAL GROUP)

 

Combien de collaborateurs comptez-vous recruter dans les années qui viennent ?

Dans les 10 ans qui viennent nous devrions recruter, dans le monde, 10 à 12.000 personnes. A cela s’ajoutent les contrats en alternance, qui sont extrêmement importants et pour lesquels nous ferons, cette année, une première revue des carrières pour les alternants, afin de mieux nous appuyer sur ce vivier et leur donner davantage de perspectives d’embauche.

Alors que Naval Group se développe de plus en plus à l’international, ces embauches continueront-elles à être majoritairement pour des postes en France ?

Nous sommes dans une entreprise qui bouge beaucoup et renforce sa capacité à se déployer à l’international. Le socle France est extrêmement important et le gros des recrutements concernera l’hexagone. Notre développement à l’international offre néanmoins lui aussi des perspectives en cours de carrière pour ceux qui souhaitent vivre une ou plusieurs expériences à l’étranger.

Dans les années 2000, on avait surtout l’impression que Naval Group cherchait des ingénieurs et que les autres métiers, ouvriers et techniciens, étaient peut-être plus secondaires. Aujourd’hui, la situation semble inversée. Pourquoi ce retournement ?

Les ingénieurs existent uniquement si des personnes sont ensuite capables de produire ce qu’ils conçoivent, ce qui nécessite de vrais savoir-faire et des compétences pointues et parfois rares. Nous avons donc besoin de tout le monde, de l’ingénieur à l’ouvrier qualifié en passant par le technicien.

Le maintien des compétences nous a toujours tenu à cœur mais, dans les années 2000, les temps de livraison entre les bateaux étaient assez espacés et nous ne pouvions pas garder des collaborateurs sans la charge de travail correspondante. Le problème aujourd’hui est de monter en puissance et nous avons de forts besoins dans les métiers de production : soudeurs, tuyauteurs, chaudronnier, usineurs-fraiseurs, électriciens… Cette problématique est d’ailleurs commune à l’ensemble de la filière navale, qui connait aujourd’hui une belle période de développement. C’est la raison pour laquelle quatre donneurs d’ordre industriels et quatre régions littorales françaises ont créé le Campus des Industries Navales car attirer et fidéliser les compétences est un enjeu vital pour toute la filière maritime.

 

Experts nucléaire (©  ADRIEN GASTE - NAVAL GROUP)

Experts nucléaire (©  ADRIEN GASTE - NAVAL GROUP)

 

 

Mécanicien moteur (©  ADRIEN GASTE - NAVAL GROUP)

Mécanicien moteur (©  ADRIEN GASTE - NAVAL GROUP)

 

On assiste également au grand retour du compagnonnage et la réouverture d’écoles chez les industriels…

Ce qui est fondamental, c’est le matelotage, le compagnonnage, où nos collaborateurs prennent sous leur coupe les nouveaux arrivants ou les personnes qui changent de métier. Pour faciliter la formation, nous développons des chantiers écoles, qui reproduisent l’environnement des navires pour former les collaborateurs à avoir les bons gestes. Deux chantiers écoles ont été lancés en 2017, cinq autres en 2018 et nous en ambitionnons dix en 2019. Ils sont par exemple dédiés à la sécurité plongée, au nucléaire,  au montage de la tuyauterie, à la chaudronnerie, etc.

Vous êtes cependant confrontés, comme d’ailleurs de nombreuses industries, à un intérêt globalement moindre des nouvelles générations, qui semblent moins attirées par les métiers manuels et voient souvent la construction navale comme une sorte de Germinal… 

Charge à nous, avec toute la filière navale, de montrer que ces métiers sont attractifs, que ce n’est pas Zola mais une industrie moderne. Tous ces métiers de production sont valorisants et passionnants car on transforme la matière en objets extraordinaires, avec la possibilité d’évoluer et de préparer son avenir avec de belles perspectives. C’est ça la réalité et c’est le message que nous devons faire passer. Simplement, il faut du temps pour recruter, faire connaitre la maison et la réalité de son travail comme de ses métiers. C’est compliqué d’intégrer autant de jeunes si rapidement d’autant qu’il y a clairement, aujourd’hui en France, un problème d’attractivité sur les métiers de production.

 

Chaudronnier (©  ADRIEN GASTE - NAVAL GROUP)

Chaudronnier (©  ADRIEN GASTE - NAVAL GROUP)

Soudeur sur un tube lance-torpille (©  ADRIEN GASTE - NAVAL GROUP)

Soudeur sur un tube lance-torpille (©  ADRIEN GASTE - NAVAL GROUP)

Soudeur sur la coque d'une frégate (©  ADRIEN GASTE - NAVAL GROUP)

Soudeur sur la coque d'une frégate (©  ADRIEN GASTE - NAVAL GROUP)

 

Il y a évidemment les jeunes, mais les embauches peuvent aussi concerner des personnes plus âgées, qui ont déjà eu une ou plusieurs expériences professionnelles et sont en phase de reconversion. C’est un vivier important pour vous ?

Les nouveaux ne sont pas forcément jeunes, nous sommes en effet très ouverts à la reconversion. Car aujourd’hui, on peut avoir envie de changer de vie, avoir de nouvelles appétences. C’est d’ailleurs dans l’intérêt de l’entreprise de s’ouvrir à la mixité des formations et des expériences car c’est une richesse.

Pour ce qui est des jeunes en étude ou apprentissage, on imagine que l’objectif est de les toucher le plus tôt possible, dès le lycée voire le collège ?

La DRH s’est dotée depuis la fin 2018 de responsables « mobilité et attractivité » dont la mission est d’identifier les formations qui existent en France, et pas uniquement dans les bassins d’emploi où se trouvent nos bases. Nous faisons ainsi un inventaire de toutes les formations qui préparent aux métiers dont nous avons besoin. Nous sommes aussi en train de mettre en place des stages de découverte pour les élèves de troisième sur l’ensemble de nos sites. C’est important car les jeunes nous connaissent et quand ils viennent, ils ont des étoiles dans les yeux. Or, s’ils nous découvrent dès le collège, c’est plus facile ensuite pour eux d’opter pour la bonne orientation.

Parallèlement, le Navire des Métiers, une exposition itinérante des métiers de l’industrie navale mis en place par le Campus des Industries Navales, circule un peu partout, notamment dans les grands salons, ce qui permet aux jeunes et aux parents de découvrir Naval Group et ses métiers.

Nous relançons aussi en interne la notion de « School Partners », au travers de laquelle des salariés de Naval Group vont faire la promotion des métiers dans les écoles dont ils sont issus, IUT, BTS, Bac Pro etc. En avril, nous nous sommes rendus à la sortie de 70 écoles qui nous intéressent pour attirer des alternants.

L’alternance est un axe majeur pour la DRH de Naval Group ?

Oui, l’alternance est vraiment un levier extraordinaire car elle combine une formation théorique et pratique dans nos locaux. Et quand on connait quelqu’un, on peut beaucoup mieux évaluer son envie et sa capacité à s’intégrer dans le groupe. Qu’il s’agisse d’alternance ou d’apprentissage, l’idée est bien de capter les jeunes le plus tôt possible.

 

Monteur (©  ADRIEN GASTE - NAVAL GROUP)

Monteur (©  ADRIEN GASTE - NAVAL GROUP)

Bâtiments de la marine française construits par Naval Group (©  NAVAL GROUP)

Bâtiments de la marine française construits par Naval Group (©  NAVAL GROUP)

 

Le développement d’un vivier de compétences à même de répondre aux besoins de la filière navale passe aussi par l’Education nationale, qui doit proposer des cursus et formations en ligne avec les besoins. Quelles sont vos relations avec le ministère sur ce point ?

Jean-Michel Blanquer est très attaché à ce que les actions de l’Education nationale puissent déboucher sur des emplois, d’où la réforme de la formation professionnelle. C’est une volonté affichée du ministre. Un des rôles du Navire des Métiers, qui est mandaté pour cette mission afin de coordonner l’action des industriels, est de labelliser les formations car un soudeur, par exemple, doit faire une formation complémentaire, en interne dans l’entreprise ou via l’Education nationale. Les académies sont donc sollicitées afin de s’assurer que les formations satisfont aux besoins.

Pour toucher les jeunes, allez-vous recourir de plus en plus aux réseaux sociaux ?

Nous regardons en effet ce que l’on peut faire pour accentuer notre présence sur les réseaux sociaux et vers les youtubers car il y a un mouvement de fond de la société vers ces plateformes, en particulier chez les jeunes, que nous devons toucher très tôt, dès le lycée voire le collège.

Et les job dating ?

Nous organisons aussi des journées de recrutement dédiées et des afterworks, non plus uniquement pour les ingénieurs mais aussi pour les techniciens. Nous l’avons fait récemment à Cherbourg et ce qui a été intéressant c’est que 35% des candidats ne venaient pas du bassin local mais de plus loin, ce qui est la preuve que l’entreprise attire au-delà des territoires où elle est implantée et connue depuis longtemps. 

Propos recueillis par Vincent Groizeleau

Naval Group (ex-DCNS)