Construction Navale
Ce que les syndicats des chantiers de Saint-Nazaire pensent de leur ancien patron

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Ce que les syndicats des chantiers de Saint-Nazaire pensent de leur ancien patron

Construction Navale

Mer et Marine a interrogé les cinq organisations syndicales de STX France, ex-Chantiers de l'Atlantique, sur Patrick Boissier. L'ancien patron d'Alstom Marine, qui a quitté Saint-Nazaire en 2006, neuf ans après son arrivée, a été nommé mercredi à la tête de DCNS. Alors que Nicolas Sarkozy a relancé, en septembre dernier, l'idée d'un éventuel rapprochement entre la construction navale civile et militaire en France, il est intéressant de connaître l'opinion des syndicats nazairiens. De même, nous avons demandé à ces derniers ce qu'ils retenaient de la présidence de Patrick Boissier à la tête des Chantiers de l'Atlantique. Sur ce point, notamment, les avis sont partagés. Voici, par ordre alphabétique, les réactions des différents syndicats sur le sujet.

CFDT


A la CDFT, la nomination de Patrick Boissier chez DCNS pose questions. « Est-ce vraiment l'homme de la situation ? Il faudra voir quel sera son plan stratégique et les pistes de travail qui ont été définies. Cela fait longtemps que nous disons qu'il faut travailler avec DCNS. Nous verrons si nous avons, aujourd'hui, des dirigeants pour se battre et conserver une activité de construction navale sur le littoral atlantique », explique un responsable syndical. Ce dernier note que les relations avec DCNS se sont nettement améliorées, notamment depuis que Jacques Hardelay a pris la barre des chantiers nazairiens en 2006. « L'ancienne direction avait eu des propos malheureux vis-à-vis de DCNS, où Saint-Nazaire était perçu à certains moments comme un ogre qui débarquait. Aujourd'hui, il n'y a pas de volonté de dire à DCNS que nous travaillons mieux qu'eux. On ne construit pas les mêmes navires, les bateaux gris étant une activité très spéciale, qui se rapproche du yacht, avec des exigences militaires très fortes ».

« Il a secoué le cocotier à tous les niveaux »

Concernant le bilan de Patrick Boissier à Saint-Nazaire, on estime, à la CFDT, qu'il fut marqué par d'importantes évolutions. « Il est arrivé en disant qu'il fallait secouer le cocotier et il a secoué le cocotier à tous les niveaux. Patrick Boissier est parvenu à faire bouger l'inertie qui régnait ici. En matière d'organisation, il a mis en oeuvre le plan de 1992 qui n'avait jamais été appliqué. Des centaines de millions de francs ont été dépensés au début des années 2000 et le chantier a été totalement transformé. La réorganisation nous a permis d'entrer dans l'ère industrielle moderne, alors qu'on travaillait comme les entreprises le faisaient 20 ans avant. Le chantier est parvenu à se passer des aides publiques, mais on a aussi assisté à une politique de flux tendus et à une forte externalisation ». A la CFDT, on note également que l'époque Boissier a vu un important renouvellement des effectifs. « 3500 personnes sont parties et 3500 autres sont arrivées. La moyenne d'âge a considérablement baissé et est aujourd'hui nettement plus basse qu'ailleurs ». Côté personnalité, on évoque « quelqu'un de brillant pour vendre, qui sait surfer sur les opportunités d'une main de maître ». Mais, comme la plupart des autres organisations, la Confédération regrette sa politique du « mono-produit », c'est-à-dire la stratégie visant à spécialiser Saint-Nazaire sur le segment des paquebots. « On s'est retrouvé coincé en 2002 mais, heureusement, via l'Etat, on a eu les Bâtiments de Projection et de Commandement, ainsi que les méthaniers, qui ont permis de maintenir de l'activité ».
En matière de relations sociales, le responsable de la CFDT que nous avons interrogé n'y va pas par quatre chemins : « On avait l'impression qu'il se considérait un peu au dessus de la mêlée. Toutes ces questions étaient renvoyées à son DRH, Philippe Bouquet-Nadaud. On a par exemple quasiment jamais vu Patrick Boissier, en Comité d'Entreprise, nous faire part de la situation industrielle, ce que la direction fait aujourd'hui très régulièrement ». A la CFDT, on ne serait d'ailleurs pas étonné que Philippe Bouquet-Nadaud, qui avait suivi son ancien patron chez Cegelec en 2007, ne finisse par rejoindre Patrick Boissier chez DCNS.

CFE-CGC


Même son de cloche à la CFE-CGC. « Boissier sans Bouquet-Nadaud, il manque quelque chose. Avec ou sans son DRH, ce n'est pas la même chose ». Au sein du syndicat des cadres, on pense d'ailleurs que, si un éventuel rapprochement avec DCNS doit se produire, « BN », comme on l'appelle, pourrait être une pièce maîtresse. « Dans le dispositif Boissier, c'est lui qui va au front sur les questions sociales. Si la nomination de Patrick Boissier conduit à un rapprochement, il aura intérêt à avoir un DRH qui a de l'expérience et une certaine stature. Bouquet-Nadaud est quelqu'un de très habile et semble avoir les qualités requises ».
Sur l'action nazairienne de Patrick Boissier, on estime que l'ancien président d'Alstom Marine a « transformé le chantier en une société industrielle normale dans son fonctionnement et son état d'esprit. Avant lui, le fonctionnement était vraiment particulier ». Selon un responsable du syndicat : « Il y a eu des changements importants dans les relations sociales qui sont aujourd'hui celles d'une entreprise normales. Avant, c'était très lourd et il y avait des grèves pour un oui ou pour un non. Maintenant, nous avons beaucoup moins de conflits grâce à une fluidité dans le dialogue social qui nous a été apportée ».

« Une part d'ombre et une part de lumière »

L'image même des chantiers de Saint-Nazaire a, selon lui, été modifiée. « Le regards porté par les gens de l'extérieur a changé. Avant, on nous voyait comme une activité dépassée, en voie de disparition et dans laquelle personne ne voulait investir. Cette image a aujourd'hui changé et l'action de Patrick Boissier y a contribué ». En somme, le « bilan est globalement positif, mais avec une part d'ombre et de lumière ».
Au chapitre des points négatifs, on déplore « de gros loupés au niveau des relations commerciales avec les clients, qui ont fait des dégâts ». On pense notamment à l'affaire des Millennium et la perte du plus gros client de Saint-Nazaire, le groupe américain Royal Caribbean. « Il était sans doute un peu loin des réalités du chantier et n'a, peut être, pas toujours su s'entourer des bonnes personnes ». Quant à savoir si Saint-Nazaire et DCNS pourront un jour célébrer leurs noces, cela reste la grande question. « Si on doit collaborer, mieux vaut le faire avec quelqu'un que l'on connaît et qui sait comment fonctionne la construction navale. Mais la vraie question reste de savoir pourquoi on le nomme, quelle mission lui a été confiée, et avec quels moyens ? »

CFTC


Comme à la CFE-CGC, on affirme à la CFTC que le bilan de Patrick Boissier à Saint-Nazaire a été « globalement positif », compte tenu de « la situation dans laquelle il est arrivé ». La Confédération chrétienne retient notamment les « importants investissements réalisés sous son ère. Il n'est pas sûr qu'on en serait là aujourd'hui si tous les investissements de l'ère Boissier n'avaient pas été réalisés ». De même, la CFTC salue le renouvellement du personnel à cette période. « Avant les départs amiante, les embauches ont été massives. Nous avons maintenant un chantier où la moyenne d'âge est relativement jeune, ce qui est une force ».

« DCNS pris de haut à une certaine époque »

En revanche, ici aussi, on regrette des problèmes dans les « relations avec les clients », ainsi que certains propos malheureux prononcés par l'ancien patron nazairien sur le groupe qu'il commande aujourd'hui. « DCNS a sans doute été prise de haut à une certaine époque. On se demande d'ailleurs comment ses salariés prennent cette nomination. Il y a des inquiétudes que l'on peut comprendre ». Sur la question du rapprochement avec le groupe naval de défense, on estime que la question est « très délicate ». « Cela dépendra de la manière dont il sera perçu en interne et de sa feuille de route, que l'on ne connaît pas. Il y a certainement des choses à faire entre STX et DCNS mais, pour le moment, c'est wait and see ».

CGT


Concernant la nomination de l'ancien patron à la barre de DCNS, pour la Confédération Générale du Travail, première organisation syndicale des chantiers, « Saint-Nazaire peut être gagnant dans cette affaire ». Mais, sur un éventuel rapprochement, la CGT reste prudente. « Quand il y a des rapprochements, on le sait par expérience, il y a des conséquences sur l'emploi. Or, l'emploi à Brest et Saint-Nazaire ne doit pas payer les pots cassés. On est donc réservés, d'autant qu'il n'y a pas que les navires militaires. Les chantiers doivent se diversifier également sur le marché des car-ferries et des méthaniers », estime un responsable syndical.

« Développement de la précarité »

La CGT accuse d'ailleurs Patrick Boissier d'avoir entrainé l'entreprise sur le « mono-produit », c'est-à-dire la réalisation quasi-exclusive de paquebots. Or, quand le marché de la croisière n'est pas au beau fixe, les cales se vident. C'est ce qui s'est passé en 2004 et c'est ce que l'on constate aujourd'hui. « On s'est laissé enfermer dans le mono-produit. Cette stratégie industrielle, on la paye aujourd'hui ». Sur le plan social, on affirme à la Confédération que l'ère Boissier a vu « le contexte social cassé, avec un développement de la précarité et une diminution considérable de l'emploi statutaire ». Et la CGT de conclure : « On n'a vraiment pas gardé un bon souvenir de son passage aux Chantiers de l'Atlantique ».

Force Ouvrière


Chez Force Ouvrière, le passage de Patrick Boissier aux chantiers de Saint-Nazaire n'a pas, non plus, laissé un bon souvenir. « Ce fut une période effrénée de course à la réduction des coûts. Cette politique a eu pour conséquence un développement très important de la sous-traitance qui, aujourd'hui, assure quasiment intégralement l'armement des navires et assure une grande partie de la production en coque métallique ». Selon le responsable de FO que nous avons interrogé : « Le développement de la sous-traitance s'est accompagné d'un développement de la précarité avec des garanties sociales nettement moins importantes chez les coréalisateurs. Il y a eu, à la clé, quelques scandales sociaux qui ont défrayé la chronique. Tout le monde se rappelle des affaires avec les ouvriers indiens ou polonais. En interne, il y avait une recherche permanente de flexibilité et les négociations salariales ont toujours été difficiles, même quand les résultats étaient bons ».

« L'Etat doit protéger la construction navale »

L'arrivée de Patrick Boissier chez DCNS est-elle une bonne nouvelle ? « Il y a beaucoup d'interrogations sur le type de politique industrielle et sociale qui sera conduite. A FO, nous sommes favorables au rapprochement, surtout depuis que le rachat par Aker, puis la prise de contrôle par STX, a montré les risques de modification dans l'actionnariat. Nous pensons que l'Etat doit protéger la construction navale en nationalisant les chantiers, ce qui a été partiellement obtenu avec l'entrée de l'Etat dans le capital. L'intérêt d'un rapprochement avec DCNS est d'assurer la protection de l'Etat sur les activités civiles et militaires. Il ne faut pas déshabiller Pierre pour habiller Paul, mais cela permettrait aussi de lisser les charges entre les différents sites, afin d'assurer une activité minimale constante suivant l'évolution des marchés ».

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