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Céréales : L’Europe pourrait devenir importatrice nette

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Céréales : L’Europe pourrait devenir importatrice nette

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Le bilan de marché présenté le 6 février par FranceAgriMer montre une nouvelle tendance en Europe : le vieux continent devient importateur net. Une situation inédite depuis 2008.

L’article d’Hervé Deiss du nouveau site Ports et Corridors :

« Il ressort du dernier conseil spécialisé céréales que nous naviguons à vue », a commencé par expliquer Marc Zribi, chef de l’unité grains et sucre de FranceAgriMer. Après la situation du shutdown aux États-Unis, le plus long de l’histoire, et les incertitudes sur le Brexit, il est difficile de faire des pronostics. La Chine participe aussi à ce sentiment général avec une croissance qui se tasse à 6,6% alors qu’il y a quelques années, l’Empire du milieu affichait des taux à deux chiffres. Les négociations commerciales entre la Chine et les États-Unis ne sont toujours pas abouties et personne ne peut dire aujourd’hui ce qu’il en ressortira. Plus proche de nous, le Brexit inquiète les économies européennes. L’Union européenne devrait perdre quelque 1,5Md$ en cas de sortie du Royaume-Uni sans accord. Dans ce contexte flou, la baisse de la production de pétrole annoncée par l’Opep, suivie par l’Arabie Saoudite, et la crise politique du Venezuela aggravent l’opacité sur l’avenir de l’économie mondiale. Les taux de fret ont subi de plein fouet ces incertitudes économiques. Ils sont au plus bas pour les Capesize et les Panamax. « Les indices du Baltic Index ont atteint un plancher qu’ils n’avaient pas enregistré depuis le mois de juin 2016 », a continué Marc Zribi. La baisse de la demande en charbon et des minerais pèse lourdement sur la diminution de ces taux de fret. Des baisses qui s’analysent aussi à l’aune du tassement de la croissance économique chinoise.

Avec ce contexte économique mondial difficile, la filière céréalière se débat tant bien que mal. Au cours du mois de janvier, pour la première fois depuis des années, l’Égypte a acheté des blés d’origine française. Au total, ce sont 180 000 tonnes de blés français qui partiront en mars et avril vers l’Égypte. Une première depuis 2017. En s’imposant, les blés français ont montré leur qualité et surtout leur prix meilleur marché que les blés russes qui se sont imposés sur les rives de la Méditerranée au cours de la fin du premier semestre de la campagne. Avec cette percée, la France se place en quatrième position des fournisseurs de blé pour ce pays derrière la Russie qui a cédé 2,7 Mt, la Roumanie avec 960 000 t et l’Ukraine qui a vendu 355 000 t. Pour FranceAgriMer, ce nouveau contrat avec l’Égypte devra être confirmé mais « tout dépend des conditions de déchargement », précise Marc Zribi. Lors du précédent navire en 2017, les conditions de déchargement ont été compliquées face aux conditions douanières imposées. Cette confirmation devra aussi se faire dans un contexte de prix concurrentiel. « Nous devons garder notre différence avec les blés russes. Nous avons décroché ce contrat avec 1,5$/t de moins que nos concurrents ».

Hausse de 15% des exportations françaises

Plus généralement, les exportations françaises vers les pays tiers sont en hausse de 15% à 4,9 Mt. En comparaison avec la campagne 2016/2017, la hausse des exportations sur les sept premiers mois de l’année est en progression de 77%. L’Algérie prend la première place avec une augmentation de 49% de ses importations de blés français à 3,7 Mt. Les pays d’Afrique sub-saharienne entrent en seconde position avec 645 604 t mais affichent un nouveau recul de 28%. Pour FranceAgriMer, la perte de marché dans la région est liée à la mauvaise récolte de la campagne 2016. Les pays africains ont privilégié les blés d’origine russe. Si, auparavant, les décideurs africains donnaient une préférence aux blés français en dehors de toute considération de prix, la situation s’est inversée aujourd’hui. Le facteur prix est devenu déterminant. « Il va falloir rebâtir une stratégie d’export vers ces pays que sont le Sénégal, le Cameroun et la Côte d’Ivoire », continue la direction de FranceAgriMer.

Sur les autres céréales, FranceAgriMer se montre plus sceptique sur la fin de la campagne. Les sorties d’orge sont en baisse tant sur les pays tiers que sur l’Union européenne. Les utilisateurs d’orge pour l’alimentation animale ont réduit leurs approvisionnements. « La baisse du cheptel en France et les conditions météorologiques au Proche-Orient expliquent le moindre besoin en matières premières en alimentation animale », explique Marc Zribi. Quant au blé tendre, les volumes de sortie depuis les ports français sont en baisse à 5,02 Mt et ce malgré le retour à l’achat des pays d’Afrique sub saharienne.

Une situation française qui se décline sur tous les pays d’Europe. Pour FranceAgriMer, la campagne actuelle pourrait marquer une inflexion sur la balance commerciale européenne. Pour la première fois depuis la campagne 2007/2008, l’UE pourrait devenir importatrice nette en blé tendre et en orge. Il faudra attendre la fin de la campagne de maïs pour constater si cette tendance se confirme. Il est certain que la position des blés russes sur le marché international a mis à mal la situation de l’UE. Au 31 janvier, les Russes ont exporté les deux tiers de leurs volumes. Ils ont déjà expédié 26,5 Mt pour un volume estimé selon le dernier rapport de l’UDA (département agricole des États-Unis) à 36 Mt. De plus, avec une production au plus bas pour les blés tendres, les exportations sont en baisse de 3,5 Mt à 18 Mt. Le marché de l’orge reste inchangé en janvier. Enfin, le maïs devrait jouer un rôle majeur sur la campagne. La Roumanie a revu sa production en hausse de 5 Mt, ce qui a, semble-t-il, alerté la Commission européenne. Les importations européennes de maïs sont en forte progression, tirées par une demande de l’Espagne.

Sur la fin de la campagne, outre le Brexit, le possible retour du shutdown aux États-Unis, les experts de FranceAgriMer pensent que le marché sera mené, sur les prochains mois par l’Argentine et les États-Unis. La situation du Brésil reste plus floue. L’élection du nouveau président de la République pourrait changer les choses. En effet, il a annoncé vouloir revenir sur l’accord signé avec les transporteurs routiers qui garantit un prix minimum pour l’acheminement des produits céréaliers dans les ports. Ensuite, la rupture du barrage minier pourrait entraver le bon déroulement des exportations de cette région. Malgré tout, le président Bolsonaro prévoit la réfection des autoroutes entre les ports et le Mato-Grosso, principale région de production céréalière brésilienne.

Pour un futur à moyen terme, la principale interrogation porte sur la stratégie de la Russie avec la récolte 2019. « Difficile à dire », conclut FranceAgriMer.