Défense
Charles de Gaulle: « Il faut comprendre et en tirer les leçons »

Interview

Charles de Gaulle: « Il faut comprendre et en tirer les leçons »

Défense

Suite à l'épidémie de coronavirus qui s'est développée à bord du porte-avions Charles de Gaulle, son groupe aérien embarqué et la frégate de défense aérienne Chevalier Paul, l'amiral Christophe Prazuck, chef d'état-major de la marine, a fait ce week-end le point avec plusieurs media, dont Mer et Marine, sous la forme d'interviews individuelles. 

MER ET MARINE : Quel est le dernier bilan concernant les marins rentrés à Toulon et les pilotes des avions de chasse et de guet aérien revenus en Bretagne ?

AMIRAL PRAZUCK : Sur 2010 tests réalisés au sein du groupe aéronaval, 1081 marins sont positifs, dont 17 sur la frégate Chevalier Paul, 8 sur les pilotes de Rafale Marine et 7 sur les équipages de Hawkeye. Le porte-avions et son groupe aérien embarqué concentrent 1064 cas positifs, soit plus de 50% du personnel qui était à bord, alors que le taux n’est que de 10% sur le Chevalier Paul.

Ces chiffres, qui sont ceux de ce 18 avril au matin, peuvent cependant encore évoluer, et augmenter, car nous avons 53 tests non concluants.

A ce jour, deux marins sont en réanimation, 8 autres sous oxygène et 14 autres hospitalisés sans assistance respiratoire.

Tous les marins testés positifs sont sous surveillance médicale et ceux qui sont négatifs à l’isolement en chambres individuelles. Ils débutent à partir d’aujourd’hui (samedi 18 avril, nldr) une période de quatorzaine.

Ma préoccupation est que les malades sortent de l’hôpital guéris et que les marins testés négatifs puissent repartir chez eux en toute sécurité.

MER ET MARINE : Qu’en est-il de la frégate La Motte-Picquet et du bâtiment de commandement et de ravitaillement Somme, qui eux sont rentrés à Brest, ainsi que du sous-marin nucléaire d’attaque qui accompagnait le GAN ?

AMIRAL PRAZUCK : Concernant le SNA et le La Motte-Picquet, nous n’avons pas de problème. Et pour ce qui est de la Somme, à l’issue d’une enquête épidémiologique menée à bord à son retour à Brest, une soixantaine de marins a été mise en quatorzaine au Centre d’Instruction Naval. Il s’agit de cas contacts et, sachant que leur dernier contact avec un cas positif remonte à une dizaine de jours, ils devraient bientôt sortir de confinement s’ils ne développent pas de symptômes.  

MER ET MARINE : Où en sont l’enquête épidémiologique et l’enquête de commandement ? Sait-on désormais comment le virus est arrivé sur les bâtiments ?

AMIRAL PRAZUCK : Conduite par le Service de Santé des Armées, l’enquête épidémiologique est toujours en cours. Elle devra déterminer comment le virus est monté à bord, comment il a pu contourner les mesures de prévention qui avaient été mises en place et pourquoi il s’est brutalement développé. L’enquête de commandement se poursuit également. Elle va nous permettre de rassembler tous les faits et toutes les données disponibles, tout en étudiant les décisions : qui, quand et sur la base de quels arguments. La ministre des Armées a souhaité que ces enquêtes soient rapidement menées et que les conclusions soient rendues publiques.

MER ET MARINE : Permettre aux marins de descendre à terre lors de l’escale de Brest et surtout de voir leurs familles à cette occasion, était-ce une erreur ? Surtout s’il s’agissait d’abord d’éviter la grogne des familles et des équipages si les retrouvailles étaient annulées au dernier moment…

AMIRAL PRAZUCK : Je ne sais pas à ce jour quand et de quelle manière le virus est monté à bord. Lorsque le GAN a fait escale à Brest, du 13 au 16 mars, il n’y avait qu’une trentaine de cas positifs dans le Finistère et on n’en était pas encore au stade du confinement, il y avait le premier tour des élections municipales le dimanche... Après deux mois de mission, cette escale était nécessaire pour des besoins logistiques et je rappelle qu’un tiers des personnels, notamment ceux du groupe aérien embarqué, habitent dans la région. Nous avions annulé la sortie des familles sur le Charles de Gaulle mais les marins ont été autorisés à voir leurs proches pendant l’escale. Des consignes avaient été données afin qu’ils respectent les gestes barrière et la distanciation sociale, avec interdiction de se rendre dans les foyers épidémiques, qui étaient alors autour d’Auray, de Quiberon et de Bruz. J’ajoute qu’il y a également eu à Brest des mouvements de personnels, 52 marins ayant embarqué lors de l’escale. En dehors du Charles de Gaulle d’autres bâtiments du groupe aéronaval ont participé à cette escale, dont les frégates allemande, belge, espagnole et portugaise. J’ai d’ailleurs demandé à mes homologues ce qu’il en était et à l’issue de l’escale de Brest, seule la frégate belge a eu un cas de Covid.

MER ET MARINE : L’escale de Brest est quand même dans toutes les têtes et a constitué une prise de risque. A l’époque, le confinement n’était pas encore annoncé mais cette hypothèse s’était déjà considérablement renforcée au moment où le GAN s’apprêtait à rejoindre Brest. La situation était déjà critique en Alsace et on imagine qu’il y a un minimum d’échanges au niveau interministériel, ici entre les Armées et la Santé, permettant d’avoir une bonne idée de la situation sanitaire, des risques que le coronavirus représente et des décisions que le gouvernement envisage de prendre. Il y avait par ailleurs eu depuis la fin février plusieurs épidémies sur des paquebots, démontrant la facilité avec laquelle le Covid se développait sur des bateaux même avec des mesures barrières et pour certains de confinement. Tout cela faisait beaucoup de signaux d’alarme... Qui a pris la décision de maintenir cette escale ?  Et comment le risque a-t-il été géré une fois l’étape brestoise effectuée ?

AMIRAL PRAZUCK : C’est une décision organique, de la marine. Après l’escale de Brest, alors que la situation avait considérablement évolué en quelques jours, il a été demandé à tous les marins de remplir un questionnaire, afin de savoir par exemple où ils étaient allés et s’ils avaient rencontrés des gens présentant des symptômes grippaux. A l’issue, la surveillance a été concentrée sur 350 marins qui étaient vus deux fois par jour par les médecins et infirmiers du bord, afin de prendre leur température et savoir comment ils allaient. Si jamais il y avait un cas suspect, il était isolé et « relâché » 48 heures après la disparition des symptômes. Les mesures barrières avaient aussi, bien entendu, été mises en place et différentes mesures prises pour 14 jours, ce dispositif ayant notamment pour but d’éviter la concentration de personnel : plus de rassemblements le matin, fermeture de certains lieux de vie, réorganisation pour les repas etc. Le nettoyage a, par ailleurs, été renforcé avec deux postes de propreté quotidiens.  

MER ET MARINE : le commandant du Charles de Gaulle a-t-il demandé une interruption de la mission en mer du Nord au moment de Brest ?

AMIRAL PRAZUCK : Cette rumeur est fausse.

MER ET MARINE : Dans les jours qui ont suivi l’escale de Brest, une hausse de la fréquentation de l’infirmerie a-t-elle été constatée ?

AMIRAL PRAZUCK : C’est l’une des questions que nous nous posons. Après Brest, la fréquentation de l’infirmerie est restée stable, autour de 8 à 10 consultations par jour. Et le 6 avril, tout d’un coup, cette fréquentation a augmenté brutalement, avec 36 consultations. C’est là que le pacha s’est dit qu’il se passait quelque chose et nous a rendu compte (le lendemain, après confirmation de cette hausse pour la seconde journée consécutive, ndlr). Dès le 7 avril, après avoir échangé avec la ministre sur ce sujet, décision a été prise de rentrer à Toulon. Avant cette hausse brutale des malades, nous avions eu une alerte le 22 mars avec un marin présentant les symptômes du Covid. Nous n’avions cependant pas de test à bord. Pendant que les cas contacts étaient mis à l’isolement, un scanner des poumons de ce marin a donc été réalisé et envoyé à terre pour analyse dans un hôpital militaire, les médecins ayant conclu que ce qu’ils voyaient ne ressemblait pas à ce que provoque le Covid.

Complément de réponse apporté par l’amiral dans l'interview accordée au Télégramme :

À la fin des 14 jours de quarantaine (après le départ de Brest), les autorités assouplissent donc ce dispositif qui pèse sur l’efficacité du service. C’était manifestement une erreur. Oui, le virus a contourné nos mesures.

MER ET MARINE : Tout de même, on sait qu’il y avait de l’inquiétude à bord après Brest et des gens malades, ce qui a été attribué aux maladies saisonnières, surtout avec un bâtiment évoluant en Europe du nord. Mais on a cependant du mal à comprendre que personne n’ait eu l’idée d’envoyer des tests à bord pour en avoir le cœur net… On a entendu qu’il n’y avait pas de tests disponibles mais quand l’alerte a été donnée, on en a bien trouvé immédiatement pour lancer une première campagne de dépistage à bord…

AMIRAL PRAZUCK : On peut se demander, avant que le nombre de consultations explose brutalement à bord, quand fallait-il tester et qui fallait-il tester. Cela étant, il est vrai que si nous avions eu une machine de tests à bord, nous l’aurions su probablement plus tôt et la suite n’aurait peut-être pas été la même.

MER ET MARINE : La Marine nationale n’a-t-elle pas aussi pêché par excès de confiance. Après tout, il y a cette culture militaire qui veut que la mission soit accomplie à tout prix et parfois un certain sentiment d’invulnérabilité. Et d’un autre côté ce virus au taux de létalité peu important qui touche essentiellement les personnes âgées et vulnérables. Donc à priori un équipage jeune devait plus facilement passer entre les gouttes. Les militaires n’ont-ils pas fait preuve d’une certaine légèreté face à ce risque ?

AMIRAL PRAZUCK : Non, nous n’avons pas pris cela à la légère, même si, in fine, le résultat est une contamination majeure et impressionnante. Dès lors que le virus a été repéré à bord et que le commandant en a fait état, ordre a été donné immédiatement de rentrer. Dès le départ de Brest, il a été intégré sur le bateau que le virus avait pu venir à bord du fait de l’escale ou des mouvements de personnel, des mesures médicales et contraignantes ont été prises. Nous n’avons pas pêché par excès de confiance, mais il est clair que les mesures mises en place ont été prises en défaut. Nous devons apprendre de cette contamination énorme, sans commune mesure avec ce que nous constatons sur d’autres bateaux.

MER ET MARINE : Depuis le retour dans les bases, on entend un nombre anormalement élevé de marins faire part de leur colère, notamment à travers les media. Il y a en a même qui disent vouloir quitter la marine après cet épisode. Certains témoignages laissent apparaitre une rupture de la confiance dans la hiérarchie, laissant craindre une cassure allant bien au-delà des seuls marins du GAN. Qu’en pensez-vous ?

AMIRAL PRAZUCK : Les marins qui sont à l’isolement sont inquiets, pour eux et pour leur famille, il faut communiquer et prendre soin d’eux. Je comprends les questions qui se posent, chez eux comme dans le reste de la marine. Il faut commencer par comprendre ce qu’il s’est passé et en tirer les leçons. Le Charles de Gaulle apparait comme un cas singulier sur lequel les mesures de prévention ont été contournées. Étaient-elles mal conçues, mal appliquées ou contrôlées ? C’est ce que nous devons déterminer.

MER ET MARINE : Ces dernières années certains « stratèges » disaient que la prochaine guerre serait gagnée sans tirer un coup de canon. On parle souvent d’une vaste cyber-attaque ou une guerre économique mondiale plus insidieuse. Même si en temps de guerre on imagine bien que le Charles de Gaulle aurait poursuivi sa mission avec des malades à bord, on se retrouve ici avec un outil politique et militaire majeur, unique en Europe, qui se retrouve cloué à quai à cause d’un « simple » virus. On imagine qu’il va falloir en tirer des enseignements quant à la vulnérabilité des bâtiments militaires face à une épidémie de ce genre, tant en matière d’organisation que de conception ? Avec en particulier la problématique des unités de conception ancienne, comme le Charles de Gaulle, dont les standards en matière d’habitabilité sont ceux de la fin des années 70…

AMIRAL PRAZUCK : Bien sûr, de même que cela va être le cas pour tous les modes de transport et globalement l’organisation économique. C’est évident pour les bateaux, dans la conception comme les procédures, puisqu’on voit très bien la différence entre le Chevalier Paul (mis en service en 2010, ndlr) et le Charles de Gaulle. La frégate avait le même programme que le porte-avions, il y a eu des interactions entre les deux équipages, et pourtant elle n’a que 10% de son équipage touché. Globalement, on peut estimer que les unités modernes, où la promiscuité est réduite, facilitent la résilience. Mais ce ne sont pas les seuls facteurs qui entrent en jeu. La preuve, avec la frégate La Motte-Picquet, dont la conception remonte elle aussi à la fin des années 70, et où aucun cas n’a été signalé.

MER ET MARINE : Malgré ces évènements, la Marine nationale est-elle aujourd’hui en mesure d’assurer ses missions ? Quelles mesures de protection sont en place ?

AMIRAL PRAZUCK : Oui, la marine navigue et assure ses missions. Nous avons actuellement 21 bâtiments et 2000 marins à la mer. Nos sous-marins sont en opération et continuent d’assurer la permanence de la dissuasion, les porte-hélicoptères amphibies Mistral et Dixmude sont engagés dans l’opération Résilience, le premier entre La Réunion et Mayotte, alors que le second vient d’arriver aux Antilles. La frégate Provence est en Méditerranée orientale, le Forbin dans le golfe Persique… Les missions continuent donc, même si ce n’est plus dans les mêmes conditions. A bord du Dixmude, par exemple, tout le monde travaille sous masque et pour chaque unité, les équipages sont systématiquement mis en quatorzaine préventive avant de partir. Nous menons par ailleurs des études biotechniques sur les bâtiments, par exemple au niveau de la ventilation et des filtres. Les procédures sont donc beaucoup plus lourdes et les temps de préparation beaucoup plus longs.

MER ET MARINE : Cela nous emmène au maintien en condition opérationnelle (MCO) de la flotte. C’est un problème épineux car les industriels, du fait de l’épidémie, ont des capacités limitées et doivent gérer la remontée en puissance de leurs équipes dédiées à la maintenance tout en préservant la santé des personnels. Cela fait notamment plus d’un mois que Naval Group n’a pas mis les pieds sur les SNA en maintenance à Toulon…

AMIRAL PRAZUCK : Nous y travaillons et les choses sont en train de s’arranger. Il le faut car la continuité du MCO est fondamentale : le MCO d’aujourd’hui ce sont les opérations de demain, ce qui se joue maintenant c’est la disponibilité des bateaux dans les mois qui viennent.

MER ET MARINE : Et concernant le Charles de Gaulle, son retour à la mer s’annonce compliqué car une partie de l’équipage et du groupe aérien embarqué est aujourd’hui malade, une autre doute et le bateau va devoir être complètement désinfecté. Sachant qu’une période de maintenance était prévue au printemps, un retour à la mer d’ici l’été est-il envisageable ?

AMIRAL PRAZUCK : Il va falloir que l’équipage soit remis sur pied et que le bateau soit nettoyé, les travaux avancent d’ailleurs bien sur ce dernier point. Un retour à la mer d’ici l’été est l’objectif qu’a fixé la ministre des Armées et je pense que c’est jouable.

Interview réalisée par Vincent Groizeleau, le 18 avril 2020. 

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