Science et Environnement
Alliance Sorbonne Université: Christophe Prazuck à la barre de l'Institut de l’Océan

Interview

Alliance Sorbonne Université: Christophe Prazuck à la barre de l'Institut de l’Océan

Science et Environnement

Mieux valoriser, coordonner et partager les travaux de toutes les disciplines, laboratoires et centres de recherche qui, en son sein, travaillent sur la mer. C’est l’objectif de Sorbonne Université, qui vient de créer l’Institut de l’Océan. Et c’est Christophe Prazuck, ancien chef d’état-major de la Marine nationale mais aussi titulaire d’un doctorat d’océanographie physique, qui en est le directeur. Il revient avec Mer et Marine sur la naissance et les missions de cette nouvelle structure.

MER ET MARINE : Pourquoi Sorbonne Universités a décidé de créer l’Institut de l’Océan ?

CHRISTOPHE PRAZUCK : Sorbonne Université couvre un spectre de disciplines considérable. Depuis 2018, elle rassemble une Faculté des sciences et ingénierie, une Faculté des lettres et une Faculté de médecine. S’y ajoute, au sein de l’Alliance Sorbonne Université, d’autres partenaires de renom, le Muséum National d’Histoire Naturelle, l’Université technologique de Compiègne, l’INSEAD, le Pôle supérieur d’enseignement artistique de Boulogne… soit en tout une dizaine de pôles de recherche et d’enseignement supérieur. Les instituts, créés récemment dans cette Alliance, sont des structures très légères. Leur objectif est de mettre en place, de susciter, de favoriser des passerelles, des liens, des synergies transverses au sein de l’Alliance afin de renforcer la cohérence de l’ensemble. Cela a été réalisé avec succès pour la transition environnementale ou l’intelligence artificielle dont l’institut traite de climat, de médecine, d’humanités digitales. Et aujourd’hui c’est le cas avec les océans et la création début février de ce nouvel institut.

Comment vous êtes-vous retrouvé à sa tête ?

L’idée a germé quand mon homologue américain a quitté ses fonctions et a été recruté par une université aux Etats-Unis. C’est ce qui m’a donné l’idée de voir s’il était possible de poursuivre mon activité professionnelle dans l’enseignement supérieur, en lien avec le monde maritime qui est non seulement passionnant, mais constitue un enjeu majeur pour la planète et l’avenir de nos sociétés. Quand j’étais chef d’état-major de la marine, j’avais eu la chance de travailler avec Sorbonne Abu Dhabi, ce qui a renforcé les liens et mis du concret dans cette idée. D’autant que Sorbonne Université réfléchissait de son côté à fédérer ses activités autour des océans, qui représentent une force de frappe considérable.

Combien de personnes et de structures travaillent sur les sujets maritimes ?

Environ 1500 enseignants-chercheurs, ingénieurs et techniciens travaillent dans ce domaine au sein de l’Alliance Sorbonne Université et désormais à l’Institut de l’Océan. Ils oeuvrent dans 30 laboratoires, 16 masters, 5 écoles doctorales, les 5 stations marines à Roscoff, Concarneau, Dinard, Banyuls et Villefranche-sur-mer… Cela recouvre des disciplines très variées comme la climatologie, la biologie, la physique, la chimie, l’histoire, la géographie, la paléontologie, la géopolitique, ou encore l’océanographie qui vaut à Sorbonne Université un troisième rang mondial selon le classement de Shanghai. Cela veut dire qu’on y étudie la colonne d’eau, ses caractéristiques physiques (sa température, sa salinité, ses mouvements), sa composition chimique, naturelle ou altérée par les pollutions ou l’atmosphère, le vivant qui s’y développe de la surface aux abysses, la morphologie du fond des océans, les sédiments qui témoignent de l’histoire de la planète, les échanges entre l’océan et l’atmosphère qui régulent le climat, la géographie des littoraux, les risques qui les menacent, leur histoire et de celle des sociétés qui, depuis des siècles, ont prospéré sur leurs rivages et au large etc.

Le but de l’Institut est de favoriser l’interdisciplinarité dans la compréhension des océans. Parce que les problèmes complexes requièrent presque toujours le rassemblement de compétences différentes et complémentaires. L’expérience semble montrer que ce rassemblement produit également un enrichissement mutuel et fécond pour ceux qui se rencontrent à cette occasion.

L’institut veut conduire cette tâche dans le champ de la recherche, mais aussi dans celui de la formation, initiale et continue, et celui du service à la société, à travers l’expertise, des partenariats avec des associations ou des entreprises, la vulgarisation des sciences marines auprès du grand public.

Un certain nombre de sujets scientifiques que vous évoquez sont également traités par l’Ifremer. Cela fait-il doublon ? 

Il y a des points d’intérêts communs comme la biologie marine et l’océanographie physique, qui justifient des coopérations très étroites dans des laboratoires, sur des projets scientifiques, des campagnes, le partage d’équipements lourds. Dans nos stations marines par exemple, l’Ifremer ou le CNRS sont des partenaires quotidiens.

Mais il y a des points de différence : la formation est au cœur des missions d’une université, la transmission des connaissances par la formation continue ou initiale. Pour que ces connaissances soient les plus pertinentes, le plus actuelles, les enseignants sont aussi des chercheurs. Cette mission structure notre organisation. 

La deuxième différence c’est que les sciences de l’océan sont insérées dans l’Alliance Sorbonne Université dans une ensemble plus vaste de disciplines fondamentales (mathématiques, physique, histoire, géographie, biologie...) ou appliquées (médecine, intelligence artificielle, science des matériaux ou du calcul, robotique, communication …) qui peuvent enrichir, renforcer, appuyer ou inspirer les travaux sur l’océan.

Quels vont être les premiers chantiers de l’Institut de l’Océan ?

Nous avons défini trois grands axes de recherches interdisciplinaires. Le premier concerne la place de l’océan dans l’histoire de la Terre, du vivant et des sociétés. Le second, les changements globaux et les risques qui y sont associés. Et le troisième s’intéresse à la géopolitique des océans et aux circulations maritimes.  

Dans l’immédiat, par exemple, nous soutenons financièrement des doctorants et des étudiants de master qui conduisent des travaux dans l’un de nos axes prioritaires. Nous préparons une série de séminaires interdisciplinaires sur l’Arctique avec des physiciens, des biologistes, des historiens, des géographes de l’Alliance… et des acteurs extérieurs diplomates, juristes, industriels, marins… Nous réfléchissons à des projets dans les domaines de la donnée maritime, des sciences participatives, de l’éducation à l’océan, de coopération internationale avec des instituts comparables.

Mais le point le plus important sur notre agenda pour les dix années à venir sera probablement la décennie des sciences de l’océan de l’ONU.  Elle vient de débuter et génèrera de nombreux projets ambitieux dans son sillage, autour de la connaissance de l’océan et de son partage.  Des projets internationaux, européens, français. L’interdisciplinarité de l’Institut de l’Océan sera un atout de taille pour prendre part à ce mouvement sans précédent et répondre aux défis complexes et aux multiples facettes des enjeux maritimes. L’excellence internationale reconnue des enseignants chercheurs de l’Alliance Sorbonne Université constitue la fondation et le premier argument de notre action.

Propos recueillis par Vincent Groizeleau © Mer et Marine, février 2021