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Chypre, la France, la Grèce et l’Italie manœuvrent en Méditerranée orientale

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Chypre, la France, la Grèce et l’Italie manœuvrent en Méditerranée orientale

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En réponse aux revendications maritimes de la Turquie, qui a lancé cette été de nouvelles campagnes de recherche de gaz dans des eaux contestées à la Grèce et Chypre, un exerce aéronaval européen a débuté hier dans la région. Il réunit des bâtiments et aéronefs chypriotes, grecs, français et italiens. Avec côté français la frégate La Fayette et son hélicoptère Panther, qui assurent actuellement la présence tricolore en Méditerranée orientale, ainsi que trois avions de combat Rafale de l’armée de l’Air, déployés à Chypre dès lundi depuis la base aérienne de Saint-Dizier. Prévues pour durer jusqu’à vendredi, ces manœuvres quadripartites sont baptisées Eunomia 2020. «La Méditerranée orientale se transforme en un espace de tensions. Le respect du droit international doit être la règle et non l'exception. Avec nos partenaires chypriotes, grecs et italiens nous entamons un exercice militaire dès aujourd'hui avec des moyens aériens et maritimes. Notre message est simple : priorité au dialogue, à la coopération et à la diplomatie pour que la Méditerranée orientale soit un espace de stabilité et de respect du droit international. Elle ne doit pas être un terrain de jeu des ambitions de certains; c'est un bien commun », a indiqué hier Florence Parly, ministre française des Armées.

 

La frégate La Fayette (© JEAN-CLAUDE BELLONNE)

La frégate La Fayette (© JEAN-CLAUDE BELLONNE)

Image d'archives d'une formation de trois Rafale Air (© JULIEN FECHTER / ARMEE DE L'AIR)

Image d'archives d'une formation de trois Rafale Air (© JULIEN FECHTER / ARMEE DE L'AIR)

Avions de combat et frégates engagées dans l'exercice Eunomia (© MINARM)

Avions de combat et frégates engagées dans l'exercice Eunomia (© MINARM)

 

Les tensions dans la zone ont été ravivées ce mois-ci lorsque la Turquie a débuté le 10 août une nouvelle campagne avec le navire sismique Oruç Reis, solidement escorté par la marine turque, qui a aussi conduit cet été des exercices de grande ampleur en Méditerranée orientale. Cela fait plusieurs années que les Turcs sont à la recherche de gaz dans la région, en particulier au large de Chypre, mais ces campagnes ont pris cette fois une autre tournure en visant une zone située près de l’île grecque de Kastellorizo, située à quelques kilomètres seulement des côtes turques et dont Ankara estime par conséquent avoir des droits sur les eaux qui l’entourent.

 

L'Oruç Reis escorté par des bâtiments de la marine turque (© TURKISH NAVY)

L'Oruç Reis escorté par des bâtiments de la marine turque (© TURKISH NAVY)

 

Athènes, de son côté, dénonce une violation de sa souveraineté, a mis ses forces en alerte dès le 10 août et a dépêché des bâtiments militaires pour suivre les opérations de l’Oruç Reis. Ce qui génère une situation à très haut risque entre les deux pays et ravivent leur rivalité historique. Un incident s’est d’ailleurs produit le 12 août lorsque la frégate grecque Limnos a apparemment abordé la frégate turque Kemal Reis, provoquant des dommages sur la coque de cette dernière. Les dégâts ne sont cependant pas très graves et l’affaire n’a heureusement pas dégénéré. Preuve aussi que personne ne souhaite a priori en venir aux armes.

 

La frégate grecque Limnos (© JEAN-LOUIS VENNE)

La frégate grecque Limnos (© JEAN-LOUIS VENNE)

La frégate turque Kemal Reis (© MARC OTTINI)

La frégate turque Kemal Reis (© MARC OTTINI)

 

Mais le bras de fer se poursuit et le président turc, qui utilise aussi ces rapports de force avec les Européens pour des questions de politique intérieure, maintient la pression avec des déclarations aussi musclées que régulières. Mercredi encore, alors que la nouvelle de l’exercice chyprio-gréco-franco-italien commençait à fuiter, Recep Tayyip Erdoğan  a affirmé que « la Turquie ne fera aucune concession pour défendre ses intérêts gaziers en Méditerranée orientale » et de nouveau menacé au passage la Grèce en cas d’ « erreur » de celle-ci.

Face à cette situation, l’Europe appelle à la désescalade mais les pays membres de l’UE ne réagissent pas tous de la même manière, à l’image de l’épineuse question de la gestion du « problème turc » au sein de l’OTAN. Alors que l’Allemagne appelle au dialogue, la France, dont les relations avec la Turquie sont très tendues depuis des mois, soutient beaucoup plus ouvertement la Grèce et Chypre, deux pays auxquels Paris propose, il faut le rappeler, des armements qui font enrager Ankara (vente déjà actée d’une batterie côtière de missiles antinavire Exocet aux Chypriotes et discussions toujours en cours avec la Grèce pour la construction de frégates du type FDI/Belharra).

Déjà, suite à l’annonce du déploiement de l’Oruç Reis plus tôt ce mois-ci, et aux protestations d’Athènes qui suivirent, Emmanuel Macron avait immédiatement annoncé un renforcement de la présence militaire française en Méditerranée orientale. Symboliquement, la frégate La Fayette, qui était déjà présente en « Medor », ainsi que le porte-hélicoptères amphibie Tonnerre, en route pour le Liban dans le cadre de l’opération Amitié suite aux explosions ayant ravagé Beyrouth, avaient participé à un exercice avec les forces grecques le 13 août. Deux Rafale avaient par ailleurs été brièvement envoyés par l’armée de l’Air à Chypre. Une opération d’opportunité donc, en profitant notamment de moyens déjà sur place, qui avait surtout pour but de « marquer le coup », d’envoyer un message à la Turquie.

 

Une frégate grecque avec le Tonnerre et le La Fayette le 13 août (© EMA)

Une frégate grecque avec le Tonnerre et le La Fayette le 13 août (© EMA)

 

Cette fois, l’initiative quadripartite semble marquer le passage à un cran supérieur, notamment sur le plan politique avec la participation de l’Italie, qui vient renforcer le trio gréco-chyprio-français et déploie pour l’exercice Eunomia la frégate lance-missiles Luigi Durand de la Penne. Il faut dire que Rome est sensible au sujet puisque les Italiens sont également aux premières loges de l’expansionnisme turc à travers la Grande Bleue, de la Méditerranée orientale jusqu’à la Libye, où Ankara maintient une présence navale permanente et significative depuis le début de l’année dans le cadre de l’alliance avec le gouvernement d’union nationale de Tripoli.

 

Le Luigi Durand de la Penne (© MICHEL FLOCH)

Le Luigi Durand de la Penne (© MICHEL FLOCH)

 

Pour autant, l’Italie marche sur des œufs et s’engage avec la volonté de jouer un rôle de facilitateur : «Une approche équilibrée est nécessaire pour rechercher une coopération et un dialogue toujours plus importants entre les parties», a ainsi déclaré très diplomatiquement le ministre italien de la Défense, Lorenzo Guerini, à l’occasion d’une réunion avec ses homologues de l’UE à Berlin ces 25 et 26 août. Preuve que Rome est dans une approche moins musclée que ses partenaires, le Luigi Durand de la Penne, qui était déjà déployé en Méditerranée orientale, a lors de son transit vers Chypre, juste avant de participer à Eunomia, réalisé un « passex » avec la marine turque. Dans le même temps, cette dernière a annoncé hier qu’elle venait aussi de conduire un entrainement avec un destroyer américain. Ankara continue ainsi, et de manière très logique, à jouer sur différents tableaux et semer le trouble au sein de l’OTAN. Avec comme probable objectif de mettre en place les conditions les plus favorables possibles en vue de futures négociations sur le partage des richesses en gaz - réelles ou supposées –de la Méditerranée orientale. Reste à savoir jusqu’où les uns et les autres peuvent surenchérir sans déraper...

A l’occasion de de la réunion de Berlin, le ministre grec de la Défense, Nikos Panagiotopoulos (dont les propos sont rapportés par ses services), a en tous cas tiré la sonnette d’alarme : « J'ai souligné que le comportement agressif et illégal de la Turquie, combiné à la présence d'un grand nombre d'unités de la marine dans la région, augmente le risque d'accident et conduisait à une nouvelle escalade de la tension. J’ai expliqué que les menaces et les provocations de la Turquie contre les États membres souverains de l’Union européenne mettent en danger la sécurité de l’Europe elle-même et la stabilité en Méditerranée orientale ».

Il faut maintenant trouver une issue diplomatique, et pour commencer une ouverture pour renouer le dialogue. Nikos Panagiotopoulos l’a esquissée : « J'ai souligné qu'il ne peut y avoir de dialogue avec la Turquie tant que les navires turcs restent dans la région ». Ce qui devrait être bientôt le cas puisque la Turquie a annoncé en début de semaine que les activités de l’Oruç Reis en Méditerranée orientale devraient s’achever ce 27 août.

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