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Civelle : Haro sur les braconniers

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Civelle : Haro sur les braconniers

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Reportage. « L’anguilla anguilla» est à la fois amphibiotique, puisqu’elle vit dans l’eau de mer et dans l’eau douce, mais aussi thalassotique, car elle se reproduit en mer. Les larves d’anguilles pondues en mer des Sargasses se laissent ainsi dériver pendant neuf mois par le Gulf Stream pour gagner les littoraux européen, méditerranéen et nord africain. Appelés «civelles» (ou « pibales »), les alevins, attirés par l’eau douce saumâtre chargée en micro-organismes, progressent notamment vers les eaux côtières françaises, jusque dans les estuaires, les fleuves et rivières, où ils sont une cible privilégiée des pêcheurs, déclarés ou non.

 

Les civelles prennent ensuite le statut d’anguillettes, colonisent activement ces mêmes estuaires, marais, fleuves et rivières. Au terme de leur croissance (de 3 à 20 ans), d’anguilles jaunes elles deviennent anguilles argentées et se préparent à une longue migration de reproduction vers leur point de départ, soit à prés de 7000 kilomètres de distance.

 

 

Civelles (© : DROITS RESERVES)

Civelles (© : DROITS RESERVES)

 

 

Une population en déclin

 

 

Jusqu’aux années 70, les civelles alors sans aucune valeur financière étaient consommées d’octobre à avril. On les pêchait en très grande quantité, y compris, à une certaine époque, pour faire de colle. Depuis 1980, la survie de l’anguille à tous les stades de sa vie est menacée par une pêche intensive mais aussi par la disparition des marais côtiers, les contaminants toxiques. En 2010, un plan de gestion du stock de l’anguille dite «européenne» a été mis en place dans tous les bassins hydrographiques de France métropolitaine.

La commercialisation est strictement encadrée par la convention de Washington (*), qui interdit le commerce de l’anguille de moins de 12 centimètres en dehors de l’Union Européenne, au grand dam des pays asiatiques dont le principal consommateur est la Chine.

 

 

Pibalou équipé (© : FRANCOIS DIDIERJEAN)

Pibalou équipé (© : FRANCOIS DIDIERJEAN)

 

 

Une réglementation complexe

 

 

Différents arrêtés, accord internationaux, avis d’autorités scientifiques (INRA, IFREMER...) enrichissent l’environnement juridique de l’anguille. Interdiction de la pêche de l’anguille inférieure à 12 centimètres et de l’argentée pour la pêche de loisir de jour comme de nuit, obligation pour le professionnel de déclarations statistiques, enregistrement des prises sur le journal de bord dès les 100 premiers grammes pêchés pour les spécimens de moins de 12 centimètres, bon de transport, note de vente pour le suivi hebdomadaire du marché de la civelle à transmettre informatiquement à la direction des pêches maritimes et de l’aquaculture... C’est une règlementation complexe que les services de l'Etat doivent maîtriser pour la faire respecter et sanctionner les contrevenants, quel qu’ils soient. Sont en charge de cette mission les agents de l’ONEMA (office national de l'eau et des milieux aquatiques), de l'ONCFS (office national de la chasse et de la faune sauvage), les gendarmes départementaux, les gendarmes maritimes, les affaires maritimes, la DGCCRF (direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes) voire les douanes. L'ensemble de ces acteurs peuvent être amener à participer à des opérations coordonnées en liaison avec les parquets.

 

 

 

Les gendarmes à la rencontre des pêcheurs (© : FRANCOIS DIDIERJEAN)

Les gendarmes à la rencontre des pêcheurs (© : FRANCOIS DIDIERJEAN)

 

 

La Gendarmerie maritime veille

 

 

Au sein de la Gendarmerie maritime - qui pour mémoire est une composante de la Gendarmerie nationale mise pour emploi auprès du chef d'état-major de la Marine nationale - cette mission est confiée aux 10 Brigades de Surveillance du Littoral (BSL), des formations spécialisées. Si elles contrôlent à terre tous les intermédiaires professionnels de la filière «Poisson» (du chalutier à l’étal des grandes surfaces), la surveillance de la pêche de loisir quelques soient les apparaux utilisés, les enquêtes de police judiciaire propres au milieu salé font aussi partie de leurs missions. Les BSL disposent d’embarcations pneumatiques fortement motorisées pour des interventions dans les 6 nautiques au large des côtes et de motos de route et tout-terrain pour les approches terrestres.

 

 

Semi-rigide de la BSL de La Rochelle (© : FRANCOIS DIDIERJEAN)

Semi-rigide de la BSL de La Rochelle (© : FRANCOIS DIDIERJEAN)

 

Motards de la Gendarmerie maritime (© : FRANCOIS DIDIERJEAN)

Motards de la Gendarmerie maritime (© : FRANCOIS DIDIERJEAN)

 

 

Avec la BSL de La Rochelle sur la piste des braconniers

 

 

Comment les gendarmes procèdent-ils pour débusquer les pêcheurs de civelle ? C’est ce que nous allons voir en suivant une équipe de la Brigade de Surveillance du Littoral de La Rochelle. Dans cette région, on ne parle d’ailleurs pas de civelle, mais de pibale.

 

 

Reconnaissance matinale dans les marais : accompagnés par des agents de l’ONCFS et de l’ONEMA, nous parcourons les abords marécageux de la Charente et ses chenaux en repérant les lieux propices à une pêche illicite de la pibale, comme on l’appelle ici. Les écluses perdues dans les marais, les estrans vaseux, les bouchots qui servent d’appui à la pose de filets, les chemins permettant aux véhicules de se garer discrètement,…, sont repérés sur une carte d’état-major.

 

Se montrer aux points de débarquement : après notre «escapade» dans les marais, deux points de passage incontournables à inspecter : Soubise et Port-des-Barques, communes fluviales et estuariennes longées sur leur rive gauche par la Charente. Nous montons à bord des chalutiers côtiers dont la longueur pour ce type de pêche doit être inférieure à 12 mètres et la puissance du moteur à 100 CV. Les patrons nous présentent licence et brevet de commandement. Le contrôle s’attarde sur les deux types d’engins autorisés. Le premier est un grand tamis de 1,20 mètre de diamètre et 1,30 de profondeur au plus, le second est le «pibalour», cadre supportant un filet dont la surface ne dépasse par 7 mètres carrés.

 

22H00 : dans les marais : nous quittons la brigade avec lampes torches, jumelles à vision nocturne, gilet réglementaire pare balles, tenue kaki et armes de service pour les gendarmes. Notre véhicule, trop voyant, est laissé à une heure de marche de notre point de veille. Trahie par ses traces de pneus, une voiture dissimulée astucieusement par des roseaux est repérée. Son immatriculation est relevée.

 

23H10 : à l’écluse : les deux cents derniers mètres se font autant que possible sur la pointe des bottes!  Certes la vue sur l’écluse est imprenable mais la position accroupie, pieds dans la vase n’est pas confortable.

 

01H35 : l’écluse s’anime : comme dans un bon roman, des voix feutrées deviennent audibles. Deux ombres, vêtues elles aussi de kaki, ont installé un filet entre les berges du chenal. Le vent de sud-ouest et la marée poussent l’eau vers l’amont. A 80 mètres de notre cache, nos deux braconniers transfèrent dans un vivier à moitié immergé les pibales attrapées.

 

01H50 : flagrant délit : «Ils sont bons pour un flag», murmure l’Officier de Police Judiciaire à la Brigade de Surveillance du Littoral de La Rochelle. L’OPJ estime qu’il a assez d’éléments pour arrêter les contrevenants. Ces derniers abandonnent immédiatement pêche et matériel pour se disperser dans un maquis de roseaux. Leur filet est démonté, le vivier vidé dans le cours d’eau, les instruments de pêche confisqués.

 

03H00 : sortie du marais : sur le chemin retour, la voiture identifiée a disparu !!! Le matériel saisi est déposé à la brigade, l’équipement militaire replacé dans l’armurerie et une note précise rédigée à l’intention de l’équipe de jour.

 

Les deux pêcheurs auditionnés et convoqués au tribunal : si l’interpellation en flagrant délit n’a pu être réalisée, les preuves en possession de la brigade ont permis d’auditionner les deux pêcheurs. Convoqués devant le tribunal d’instance avec leur commanditaire, ils sont susceptibles de contraventions de cinquième catégorie (1500 euros d’amendes).

 

 

Une pêche locale sous contrôle

 

 

Fin janvier de cette année, soit deux mois avant la clôture habituelle de la saison 2012-2013, la pêche de la pibale pour 134 civeliers professionnels de la Charente-Maritime a été interdite. En un mois et demi (au lieu des quatre et demi prévus), le quota de 7480 kilos autorisés pour cette campagne a en effet été capturé. La moitié est destinée au marché de la consommation, l'autre au marché du repeuplement (les civelles sont remises dans le milieu naturel pour reconstituer cette espèce que l’on ne sait toujours pas reproduire en captivité).

 

 

Un pibalou et des civelles (© : DROITS RESERVES)

Un pibalou et des civelles (© : DROITS RESERVES)

 

 

Au niveau national, 650 pêcheurs traquent cet alevin d’anguille, devenu un met de luxe, avec des prix de vente compris entre 200 et 600 euros le kilo. Et les professionnels acceptent difficilement la fermeture du marché asiatique, où le kilo de pibales se négocierait autour des 2000 euros, alors que «seulement» 200 euros leur sont proposés pour le repeuplement…

 

 

 

Un reportage de François Didierjean

 

 

 

(*) La Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction, connue par son sigle CITES ou encore comme la Convention de Washington, est un accord international entre Etats. Elle a pour but de veiller à ce que le commerce international des spécimens d'animaux et de plantes sauvages ne menace pas la survie des espèces auxquelles ils appartiennent. Le texte de la Convention a été adopté le 3 mars 1973 à Washington, (Etats-Unis d'Amérique) lors d'une réunion des représentants de 80 pays. Le 1er juillet 1975, la Convention entrait en vigueur.

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