Croisières et Voyages

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CLIA : Le débarquement du directeur général France passe mal

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C’est la surprise et l’incompréhension, parfois même la colère, au sein des acteurs français de la croisière suite à la décision de la Cruise Lines International Association de débarquer son directeur général France. En poste depuis janvier 2014, Cédric Rivoire-Perrochat suscitait pourtant une belle - et rare - unanimité dans ce secteur complexe, où il est reconnu pour son professionnalisme, ses qualités humaines et sa très grande connaissance de l’industrie de la croisière. Il quittera ses fonctions à la fin de l’année.

« CLIA réévalue ses ressources en Europe continentale »

CLIA, qui ne remet pas en cause le travail mené par son DG, justifie son éviction par une politique de réorganisation, qui voit actuellement différentes têtes sauter. En réponse à une série de questions très précises de la rédaction de Mer et Marine sur sa décision de mettre fin à sa collaboration avec Cédric Rivoire-Perrochat et ce qui sera mis en place pour assurer sa succession, l’association s’est montrée pour le moins évasive. Pour toute réponse, une réaction cousue d’éléments de langage de la présidente directrice générale de CLIA Monde, Cindy d’Aoust : « CLIA réévalue actuellement ses ressources en Europe continentale, y compris en France,  pour accompagner au mieux  la croissance continue de l’industrie. Cette démarche lui permettra d’être plus en phase avec l’évolution du secteur à tous niveaux ;  notamment sur le plan des relations institutionnelles, de la formation des agents de voyages, de l’organisation d’évènements, et du rassemblement des acteurs du secteur, et ce dès 2018 ».

La France fusionnée avec la Belgique et les Pays-Bas

Dans les faits, la direction générale France va purement et simplement disparaitre. Les activités à destination du réseau de vente, avec lesquelles les relations de proximité sont pourtant cruciales en France, vont être fusionnées avec celles des Pays-Bas et de la Belgique. Une même personne sera nommée pour gérer les trois pays, peut-être depuis Londres, où se trouve le siège marketing de CLIA Europe.

Création d’un poste pour les relations institutionnelles

Dans le même temps, une autre nomination ou fonction est prévue, cette fois pour développer les relations institutionnelles et publiques dans l’Hexagone. Une initiative là aussi déroutante puisque c’est précisément la spécialité d’Erminio Eschena, directeur des relations institutionnelles du groupe MSC et qui est devenu en janvier 2017 président de CLIA France, au moins jusqu'en mai 2018.

« Une très grosse erreur »

Au sein de l’association, qui regroupe notamment les compagnies de croisières et des ports, ces évolutions sont loin d’être perçues avec enthousiasme. Les membres de CLIA France avec lesquels nous avons échangé ces derniers jours ne mâchent pas leurs mots quant au débarquement de Cédric Rivoire-Perrochat : « une très grosse erreur », « un véritable gâchis », « une décision incompréhensible et totalement injustifiée » disent pêle-mêle plusieurs d’entre eux, et non des moindres, tous saluant l’action du DG de CLIA France. Très clairement, personne ne se félicite de son départ, bien au contraire. « Cédric était parvenu grâce à ses compétences, sa légitimité et à un vrai travail sur le terrain à offrir une notoriété à CLIA auprès des acteurs français de la croisière et du tourisme. Tout le monde a avec lui une vraie relation de confiance et il est très respecté pour son professionnalisme et sa connaissance de l’industrie ». Il y quelques mois, CLIA avait déjà débarqué Annie-Claire Roos, qui oeuvrait avec Cédric Rivoire-Perrochat et était déjà là du temps de l’AFCC (Association Française des Compagnies de Croisière, absorbée par CLIA en janvier 2014, ndlr). « Maintenant que ces deux-là ne vont plus être là pour labourer le terrain et entretenir au quotidien les liens qui avaient été créés, cela va être morne plaine. On risque par cette décision stupide de ruiner 20 ans d’implication des compagnies pour faire reconnaitre et développer au travers d’une association la croisière en France », prédit l’une des personnalités du secteur.

Celle-ci évoque en particulier la gestion de trois pays par une même personne pour les actions à destination des agents de voyages est également très critiquée. On redoute « une présence moindre sur le terrain », ainsi qu’une « dilution de la France dans un ensemble plus vaste » avec des actions « pas forcément appropriées aux spécificités du marché hexagonal ». Ce dernier, quatrième d’Europe en nombre de passagers, a en effet déjà prouvé à plusieurs reprises, comme ont pu le constater certaines compagnies internationales, son caractère très particulier, nécessitant une fine connaissance et de fortes relations de proximité. La présence d’un référent français à plein temps y semblait donc très logique, d’autant que les perspectives de croissance du marché français demeurent importantes.

Cocotte-minute

De ce fait, CLIA risque, selon certains de ses membres, de voir ses positions en France « régresser », voire même dit-on au sein d’une compagnie de « disparaitre des écrans radar ». Il conviendra dès lors de voir comment l’association gèrera ce nouveau paradigme et surtout de quelle manière elle entend être efficace avec une stratégie dont personne, au sein de ses membres, ne semble aujourd’hui comprendre la finalité, et surtout pas la plus-value escomptée. La direction de CLIA Europe est donc attendue au tournant, alors que le débarquement de Cédric Rivoire-Perrochat vient sensiblement ajouter de la pression à une cocotte-minute qui depuis un moment siffle de plus en plus fort. Ce pourrait même être la goutte d’eau faisant déborder un vase où s’accumulent les critiques, partagées d’une manière étonnamment généralisée au sein de la communauté mais qui n’avaient pourtant, jusqu’ici, pas été étalées sur la place publique. Cela s’explique, aux dires de membres, par le fait que « les équipes nationales des compagnies sont pieds et poings liés par leurs sièges, qui sont à fond derrière CLIA » et que « certains mécontents ont peur de critiquer ouvertement le géant ». Mais aussi, relèvent plusieurs, « grâce à Cédric qui parvenait à temporiser le mécontentement ».

« Diktat » américain

Maintenant que ce « tampon » a sauté, les langues se délient, même si c'est encore sous le sceau de l'anonymat, et on constate chez de nombreux membres français un malaise, voire une franche hostilité, quant à l’évolution de cette organisation. CLIA fut pour mémoire créée suite au naufrage du Concordia, en 2012, afin de fusionner toutes les associations faisant la promotion de la croisière à travers le monde. L’objectif, disait-on à l’époque, était que « l’industrie parle d’une même voix ». Mais au fil du temps, CLIA est devenue un mastodonte très pyramidal laissant de moins en moins de marges de manœuvre à ses antennes locales. Le tout marqué par un tropisme très anglo-saxon, qui n’est pas du goût de tous. « Les Américains ont pris une position complètement hégémonique et veulent imposer à tout le monde leur propre modèle. C’est un véritable diktat, nous avons face à nous des gens qui veulent donner des leçons alors qu’ils ne connaissent rien aux spécificités des marchés locaux. D’ailleurs, ils donnent l’impression de s’en moquer complètement. Ils ne veulent pas écouter ni voir ce qui se passe sur le marché français, alors que certaines méthodes anglo-saxonnes n’y sont clairement pas transposables et se traduisent par des échecs cinglants, à l’image du programme CLIA de formation en ligne des agents de voyages », dénonce-t-on au sein d’une compagnie.

De l’association militante à un fonctionnement d’entreprise

Au final, CLIA chercherait donc, d’après plusieurs de ses membres, à « gommer les spécificités et voix locales » afin d’aligner tout le monde sur la « voix du parti », « celle de l’Amérique et des compagnies leaders ».  Pour un grand nom du secteur, « nous assistons à la dernière étape de la reprise en main de l’ancienne AFCC. Nous sommes passés d’une association indépendante, avec son caractère humain et militant, à une structure professionnalisée et centralisée, dans un ensemble international et avec un mode de gouvernance assez brutal. C’est ce qui explique les crispations actuelles et la réaction épidermique face à cette centralisation et aux nouvelles manières d’agir. Car il y a derrière une histoire et beaucoup d’affect. D’où, bientôt quatre ans après la création de CLIA France, une certaine désillusion puisque les gens commencent à comprendre que CLIA fonctionne comme une entreprise. Ce n’est plus une association locale qui reposait sur l’engagement de ses membres, les échanges humains et des actions communes. En lieu et place, nous avons maintenant un modèle très abrupte, centralisé et autoritaire, avec une absence de concertation sur les décisions, qui sont prises en haut et pas forcément expliquées. Cela heurte les gens, qui ont le sentiment d’être écrasés par la bureaucratie ».  

Premières défections

Une situation qui satisfait sans doute les majors du secteur, implantées aux quatre coins de la planète et principales contributrices au budget de l’organisation, mais manifestement beaucoup moins les petits et moyens acteurs, ainsi que les représentations locales des grands groupes. Certains opérateurs, comme Star Clippers, avaient d’ailleurs refusé de rejoindre CLIA au moment de sa création alors que d’autres en ont ensuite claqué la porte, mettant en cause l’utilité de l’association et préférant conserver leur liberté. Ce fut le cas d’Hurtigruten en 2016 et de Cruise & Maritime Voyages cette année. D’autres pourraient dit-on suivre, notamment en France, où des opérateurs et ports se poseraient la question de maintenir leur adhésion, surtout après le départ de l’actuel directeur général de CLIA.

Face à cette grogne, un grand nom du secteur estime que CLIA va devoir impérativement revoir sa stratégie dans l’Hexagone si elle veut continuer d’y exister : « L’organisation va devoir impérativement s’adapter au marché français et comprendre que son approche très anglo-saxonne, si elle fonctionne dans un certain nombre de pays, ne marche pas ici. Penser que l’on peut aborder le marché français comme on le fait au Royaume-Uni ou en Allemagne, c’est une erreur ».

Vers la création d’une nouvelle structure ?  

Il est clair que l’incendie couve dans les fondations, au point que certains acteurs français disent « rêver » d’une résurrection de l’Association Française des Compagnies de Croisières (AFCC). « Même si ça n’était pas toujours simple au sein de l’AFCC, il y a une nostalgie et le sentiment de perdre quelque chose. D’où l’idée de certains de récréer quelque chose en France, ce qui ne serait d’ailleurs pas forcément antagoniste avec CLIA, qui peut apporter des choses positives au secteur sur le plan global, par exemple en matière de lobbying et de communication ». Recréer une association pourrait être une piste, mais on imagine aussi, dans les coursives tricolores, de pouvoir développer des actions via le Syndicat des entreprises du tour-operating (SETO), ou même de réactiver l’ancienne « Mission mer » de l’ex-Syndicat national des agents de voyages (SNAV), devenu Les Entreprises du Voyage.

 

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