Energies Marines
Comment l'éolien offshore est devenu le moteur de Bremerhaven

Reportage

Comment l'éolien offshore est devenu le moteur de Bremerhaven

Energies Marines

Le long du quai de Bremerhaven, le gros navire jack-up Friedrich Ernestine attend sa prochaine mission. Lui et son sistership, le Victoria Mathias, devenu depuis MPI Enterprise après son rachat par la compagnie néerlandaise MPI Offshore, ont été construits en 2012 dans les chantiers sud-coréens Daewoo pour l’armement allemand RWE Offshore Logistics. 120 mètres de long, des jambes de 78 mètres, les deux navires ont installé une bonne partie des éoliennes offshore européennes et notamment le champ allemand Nordsee Ost.

 

(MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

(MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Le dock flottant de Lloyd Werft (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Le dock flottant de Lloyd Werft (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

« Ils ont été construits en Corée, mais c’est ici à Bremerhaven, dans les chantiers Lloyd Werft qu’ils ont été terminés grâce à notre savoir-faire local», précise, avec une pointe de fierté Mathias Grab, de la Bremerhavener Gesellschaft für Investitionsförderung und Stadtenentwicklung, une agence publique de développement de la commune de Bremerhaven. C’est qu’ici, à l’embouchure de la Weser, l’éolien offshore est une religion. « Un centre d’excellence que nous avons construit, tous ensemble, investisseurs publics et privés », souligne Mathias Grab. Et on comprend vite, qu’ici, l’énergie éolienne offshore n’est pas qu’une diversification de la zone portuaire, mais un moteur économique indispensable et un pari sur l’avenir dans une région qui a connu les affres de la crise du secteur naval à plusieurs reprises.

 

 

Bremerhaven est une ville de 150.000 habitants, dans le petit Land (état fédéré) de Bremen, un bastion industriel depuis 1827 et sa création comme avant-port de Brême. « Dans la région, nous sommes des marchands depuis 1000 ans,  un pilier la ligue hanséatique et des bateaux qui commerçaient dans toute l’Europe », rappelle Martin Güthner, sénateur en charge des ports et de l’industrie du Land. Quand la Weser est devenue trop enlisée pour les gros navires, Bremerhaven a pris le relais, sortant de terre avec ses quais, ses écluses, son Fischereihafen, qui fut le plus grand port de pêche allemand, ses chantiers… « Ici, tout le monde travaille dans le secteur naval. Depuis toujours » sourit le sénateur.

La guerre n’épargne pas le port. Mais elle amène un tout nouveau trafic, qui va devenir une des spécialités de l’infrastructure moderne. « Après la guerre, Bremerhaven a été choisi par l’armée américaine comme plateforme de transbordement pour tous les véhicules militaires en transit vers les bases US implantées dans l’Ouest de l’Allemagne ». Le port s’équipe de rampes, de terre-pleins, les dockers deviennent des spécialistes du trafic roulier, les chantiers et les équipementiers prospèrent.

25% de chômage en 2001

Et puis, tout s’arrête. « Il y a plusieurs choses. La pêche s’est effondrée, nos dizaines de chalutiers sont partis et l’aéroport de Francfort est devenu le premier port de pêche allemand. Et puis, en 1997, l’armée américaine a annoncé son retrait ». Bremerhaven perd son trafic militaire, sa flotte de pêche et tout s’enchaîne, les chantiers et la sous-traitance, ébranlés et confrontés à la concurrence asiatique, s’effondrent en quelques années. « En 2001, nous atteignions 25% de chômage ».

Dans ce coin du nord de l’Allemagne, le climat est rude et on est habitué aux tempêtes.  A l’adversité, on a pris l’habitude d’opposer le pragmatisme et une solidarité qui transcende les clivages entre le privé et le public, les entrepreneurs et les syndicats. « Il fallait réagir, il fallait travailler tous ensemble et trouver une solution industrielle qui allait nous permettre de valoriser ce savoir-faire naval unique. Nous avions une main d’œuvre qualifié, de l’espace, des infrastructures, de la logistique et un tissu industriel à proximité avec des grosses usines automobiles et aéronautiques. Il fallait capitaliser là-dessus ».

 

(DROITS RESERVES)

(DROITS RESERVES)

 

Le gouvernement Schröder, au début des années 2000, a été le premier à évoquer la nécessité d’une transition énergétique, l’ « Energiewende » dans le texte. L’Allemagne, qui fut le berceau, dès les années 80, des premières initiatives d’implantation d’énergies renouvelables, est sensible à la question de la dépendance énergétique et de la durabilité de la production. Elle dispose de 17 réacteurs nucléaires, mais aussi d’un important réseau de centrales à charbon, un secteur traditionnel basé sur l’extraction locale de houille et de lignite.

Mais l’énergie photovoltaïque et éolienne, à terre, commence à gagner du terrain, notamment dans les riches régions du sud de l’Allemagne. Les mentalités évoluent rapidement et à Bremerhaven, on sent qu’il y a un créneau. La WindEnergie Agentur, agence publique dédiée à la mise en place d’une filière industrielle autour de cette nouvelle énergie est créée en 2001. Des industriels, parmi lesquels Areva, Servion ou Powerblade, se positionnent très tôt. « Nous avons vite compris qu’à ce stade de développement de la filière, le rôle des pouvoirs publics était de faciliter la recherche et le développement », note Martin Günthner.

L’agence Windenergie se met en quête de terrains, sur le port, pour implanter des prototypes d’éoliennes, « une des premières demandes des industriels qui avaient besoin de tester leurs machines dans un environnement marin ». Les anciens quais du Fischereihafen sont réaménagés pour pouvoir recevoir des colis lourds, les terre-pleins sont dégagés pour accueillir les premiers ateliers et usines.


Les prototypes sur la première zone portuaire (DROITS RESERVES)

Les prototypes sur la première zone portuaire (DROITS RESERVES)

Un des prototypes d'Areva sur le port de Bremerhaven (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Un des prototypes d'Areva sur le port de Bremerhaven (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

« En 2003, le Sénat du Land a rejoint l’aventure dans un grand consensus politique », se souvient Rita Kellner-Stoll, alors chef de section auprès du Sénateur de Brême chargé de l’environnement, du bâtiment et des transports. « La perspective d’une nouvelle filière industrielle séduisait par la stabilité qu’elle pourrait apporter au secteur local ». Le Land  choisit d’investir aux côtés de la ville, en insistant sur l’aspect scientifique. « Nous avons compris à ce moment-là qu’il était important qu’au-delà des aspects logistiques et industriels, il fallait créer un réel centre de compétence local qui permette de faire de l’innovation un moteur pour toute la filière ».

Bremerhaven est déjà le siège de l’Alfred Wegener Institut, centre scientifique maritime et polaire qui regroupe plus d’une centaine de chercheurs. En 2003, il est rejoint par le Fraunhofer Institut für Windenergie, un centre de recherche spécialisé dans l’énergie éolienne. « Ca a commencé dans un conteneur avec un groupe de scientifiques et d’industriels qui ont réussi à travailler ensemble pour faire évoluer la filière vers quelque chose d’économiquement viable », détaille Rita Kellner-Stoll.  Le Fraunhofer Institut, désormais implanté dans un bâtiment flambant neuf sur la zone portuaire, est devenu un centre de référence, partenaire des départements R&D des industriels de la filière. « Nous travaillons dans tous les domaines pouvant intéresser la construction d’éoliennes : soufflerie pour les tests aérodynamiques et acoustiques, banc d’essais des pales, test des structures porteuses, bassin de vagues… », rapporte Andreas Reuter, Directeur de l’Institut des systèmes éoliens de l’Université Leibniz de Hanovre et du Fraunhofer Institut. Les lycées techniques et les instituts de formation accompagnent rapidement le mouvement en ouvrant des cursus et de la formation continue dédiés.

 

Banc de test des pales d'éoliennes (MER ET MARINE _ CAROLINE BRITZ)

Banc de test des pales d'éoliennes (MER ET MARINE _ CAROLINE BRITZ)

Pale en fin de test devant le Fraunhofer Institut (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Pale en fin de test devant le Fraunhofer Institut (MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

« Depuis 2002, la filière a bénéficié d’un investissement total de près d’un milliard d’euros, dont 120 millions de la part des collectivités publiques, le reste provenant du secteur privé ». Une vingtaine d’entreprises, allant de la PME spécialisée dans l’ingéniérie offshore ou dans le financement de projet aux usines Adwen (toute nouvelle co-entreprise entre Areva et Gamesa), se sont installées sur les différentes zones industrialo-portuaires de Bremerhaven.

Les pionniers travaillent ensemble, ils équipent le premier champ allemand d’Alpha Ventus en 2009, développent des machines et un savoir-faire. Durant cette décennie, Bremerhaven règne sur ce nouveau marché, tout en surveillant l’émergence des ports concurrents, et notamment Esbjerg au Danemark. Le quai de Fischereihafen, situé derrière une écluse d’une largeur de 37 mètres, ne suffit plus aux mastodontes qui chargent les machines. Une partie du terminal conteneurs est réaménagée : les grues sont déplacées, des pieds d’éléphants installés dans le fond pour accueillir les jambes des jack-up.

 

Le terminal conteneur réaménagé (DROITS RESERVES)

Le terminal conteneur réaménagé (DROITS RESERVES)

 

Les interrogations de l'Allemagne sur l'Energiewende

Et puis il y a eu Fukushima en 2012. La catastrophe nucléaire japonaise a eu des effets contrastés. « Après ça, tout le monde a voulu s’y mettre », soupire le sénateur Güthner. La très rationnelle Allemagne perd un peu les pédales et c’est la course à la nouvelle énergie verte après l’annonce, par le gouvernement Merkel, de la sortie programmée du nucléaire en 2023. Le marché de l’énergie s’emballe et peine à se structurer. L’équilibre a du mal à se mettre en place et pose de nombreuses questions : comment gérer un mix  énergétique qui va reposer de plus en plus sur des énergies intermittentes (éoliennes et photovoltaïques) ? Quelle part laisser à l’industrie du charbon, socle politique majeur de la gauche allemande, et actuellement tellement rentable qu’elle ne permet pas le développement de la filière du gaz ?  Quel coût  pour cette transition énergétique qui se traduit actuellement par un prix de l’électricité très cher pour le consommateur final (30 euros le KWH soit  environ deux fois le tarif français) ? Comment stocker le surplus d’énergie, parfois colossal, généré par l’intermittence des nouvelles énergies ? Comment la répartir sur un réseau qui est principalement piloté par des opérateurs privés et qui est soumis à des multiples décisions politiques entre niveau fédéral et local ?

 

Le champ Alpha Ventus (AREVA)

Le champ Alpha Ventus (AREVA)

 

« L’Allemagne vit un véritable changement de paradigme, 
aujourd’hui le marché de l’énergie ne fait que dispatcher et ne permet pas l’investissement. Il va falloir trouver un moyen intelligent de rémunérer la capacité », note Dimitri Pescia, responsable de projet chez Agora Energiewende pour la Coopération énergétique européenne. En attendant, un Livre vert qui est en préparation pour les mois à venir et qui devrait notamment la question du prix de l’énergie et du tarif de rachat, les industriels sont un peu suspendus aux revirements du gouvernement fédéral, qui ne cesse de s’interroger sur le coût de l’Energiewende. En 2013, les déclarations du ministre de l’Energie de l’époque ont ainsi pu laissé penser que les tarifs de rachat  des énergies renouvelables allaient fortement baisser. Il n’en a pas fallu plus pour décourager des projets d’investissement et porter un gros coup notamment à Bremerhaven, qui voit parallèlement la concurrence s’affirmer dans le reste de l’Europe.

« En 2013, il y avait 4000 emplois liés à la filière de l’énergie offshore à Bremerhaven. En 2015, nous sommes retombés à 2500 », déplore Martin Güthner, « mais nous ne baissons pas les bras, nous sentons déjà que les projets repartent ». Les orientations fédérales, mais également les perspectives internationales, semblent désormais plus favorables aux investissements et Bremehaven continue à miser sur l’avenir. 200 millions d’euros d’investissements ont été injectés par le Land dans un tout nouveau terminal dédié à l’éolien offshore: « OTB, ce sera un terminal en eau profonde, pouvant accueillir des navires calant jusqu’à 10.5 mètres sur un quai colis lourds d’un kilomètre ». Optimisme et pragmatisme n’ont jamais vraiment quitté les quais de la Weser.