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Comment Naval Group s’organise pour assurer la disponibilité de la flotte française ?
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Comment Naval Group s’organise pour assurer la disponibilité de la flotte française ?

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En dehors des bureaux d’études et des fonctions transverses réalisées en télétravail, les diverses activités de production de Naval Group, qu’il s’agisse notamment de bâtiments de surface ou de sous-marins, sont presqu’à l’arrêt à Lorient et Cherbourg en raison de l’épidémie de coronavirus. En revanche, les équipes doivent rester mobilisées, en particulier à Brest et Toulon, pour assurer le maintien en condition opérationnelle (MCO) des unités de la Marine nationale. Afin de préserver son potentiel humain et matériel, celle-ci a été contrainte de réduire la voilure en termes d’activités, se concentrant en priorité sur ses missions essentielles : la permanence de la dissuasion nucléaire, la surveillance et la sauvegarde des approches maritimes françaises, le sauvetage en mer, la fin du déploiement du groupe aéronaval et le maintien d’une présence navale dans des zones stratégiques où Paris veut continuer de suivre de manière autonome l’évolution de la situation régionale, en Méditerranée orientale et dans le secteur du golfe Arabo-persique tout particulièrement. S’y ajoute sa contribution à l’opération Résilience de soutien à la lutte contre le Covid-19 sur le territoire national. A ce titre, plusieurs aéronefs de l’aéronautique navale ont été engagés dans les opérations de transfert de malades depuis les zones en forte tension vers des hôpitaux ayant des disponibilités. Il y a aussi les porte-hélicoptères amphibies (PHA), le Mistral et le Dixmude, qui sont déployés à Mayotte pour le premier et dans la zone Antilles-Guyane pour le second.

Soutien et maintenance : des activités cruciales rappelle le CEMM

Mais pour que ces bateaux continuent d’assurer leurs missions, il faut évidemment une continuité dans le soutien technique que les industriels et équipementiers apportent en cas d’avarie. Et bien sûr que les programmes de maintenance se poursuivent. Dans un message diffusé vendredi aux marins, l’amiral Christophe Prazuck, chef d’état-major de la Marine nationale, a d’ailleurs insisté sur le rôle essentiel des personnels chargés des opérations de soutien et de maintenance : « J’adresse mes encouragements aux marins, militaires et civils, du soutien. Sans vous nous serions incapables de remplir les missions que nous conduisons aujourd’hui. Et j’ai une pensé particulières pour les marins militaires et civils impliqués dans la maintenance aux côtés de nos industriels. Car sans vous, sans votre action sans votre travail, ce sont les missions qui nous serons confiées dans quelques semaines, dans quelques mois, que nous ne pourrions pas accomplir. Nous avons besoin de votre travail, nous avons besoin de vous pour conserver nos capacités d’action ».

Le coronavirus a entrainé une profonde réorganisation

A ce titre, Naval Group est en première ligne puisque l’entreprise est en charge du MCO de l’essentiel des bâtiments de combat de la Marine nationale. Mais pour continuer de remplir cette mission, il lui a fallu s’adapter profondément ces dernières semaines. A Brest comme à Toulon, l’organisation du travail a été bouleversée et des mesures mises en place pour assurer la sécurité du personnel qui continue de travailler dans les sites face à l’épidémie de coronavirus. Ce qui constitue un défi puisque les capacités d’intervention ont été inévitablement réduites du fait des conséquences du Covid-19 et du confinement décidé par le gouvernement : télétravail à domicile dès que possible, parents contraints de garder les enfants, malades, quarantaines en cas de suspicion…). Au final, le nombre de personnes physiquement présentes dans les sites a considérablement décru. A Brest, un peu plus d'un quart seulement des 2800 personnes qui d’habitude travaillent quotidiennement entre la base navale et l’Ile Longue est présent. A Toulon, ils sont à peine 350, au lieu de 1700 à 1800 en temps normal.

La situation à Brest

Le rôle de Naval Group à la pointe Bretagne est particulièrement critique, car c’est lui qui est en charge de la maintenance des quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la Marine nationale basés à l’Ile Longue, ainsi que des unités de surface concourant à leur protection et donc à la crédibilité de la dissuasion, notamment les frégates et chasseurs de mines. Pour ces derniers, des arrêts techniques sont par exemple en cours. Le site brestois doit également assurer la disponibilité des unités essentielles pour l’action de l’Etat en mer, comme les bâtiments de soutien et d’assistance métropolitains (BSAM) Rhône et Garonne, susceptibles par exemple d’intervenir au profit de navires en détresse ou de pollution maritime. « Nous avions vu venir le confinement et nous nous y étions préparés. Tout cela a été orchestré de manière très cohérente dans l’ensemble des établissements du groupe. La première priorité est de préserver la santé des collaborateurs et de permettre partout où cela est possible le télétravail. Mais ce n’est évidemment pas possible pour un certain nombre de métiers, surtout dans les sites qui ont un fort tropisme industriel alors que d’autres sont plus orientés vers l’ingénierie, qui s’accommode mieux du télétravail », explique à Mer et Marine Eric Balufin, directeur du site Naval Group de Brest. « Nous avons donc adapté la vie sur le site à ce nouveau contexte, en fermant très rapidement la restauration collective, en supprimant les rassemblement et en veillant au respect des gestes barrières. Nous avons intégré le risque coronavirus dans l’ensemble de nos plans de prévention avec pour chaque opération l’exigence du respect des règles barrières. Quand nous constatons que nous avons des difficultés à les respecter, nous commençons par adapter l’organisation et le calendrier de travail. Et si ce n’est pas suffisant, alors nous avons des protections supplémentaires, comme le port du masque ».

Travail en bordées pour réduire le nombre de personnes à bord des bateaux

La problématique la plus délicate réside dans le travail à bord des navires, qui sont par nature des espaces étroits et confinés où il est difficile de respecter en permanence une distance d’au moins 1 mètre entre chaque personne. « La clé c’est la densité de personnes au même moment à bord et nous avons tout fait pour réduire cette densité. Nous avons ainsi adapté les horaires de travail partout où cela est possible, en fonctionnant en bordées, une le matin et une l’après-midi, avec une période blanche entre les deux de manière à ce que les équipes ne se croisent pas ». Une adaptation qui prend évidemment plus de temps qu’à l’accoutumée. Mais, selon Eric Balufin, les interventions sont gérables et réalisées dans un calendrier compatible avec les besoins opérationnels de la marine.

Les activités concentrées sur les besoins prioritaires de la marine

D’autant que l’industriel et son client sont en relation constante pour orienter l’activité sur les travaux prioritaires. « Nous nous adaptons aux priorités définies par la marine, avec laquelle nous échangeons en permanence. Si besoin, nous pouvons mettre plus de ressources sur telle ou telle chose, alors que dans le même temps, nous définissons avec le client des interventions moins urgentes ou qui peuvent être reportées. Ces réflexions évoluent chaque semaine en fonction des priorités opérationnelles, les enjeux pouvant évoluer ou être différents dans un contexte ou un autre. Dans certains cas, on peut remettre des choses à plus tard, dans d’autres on sait qu’il faut que le bâtiment puisse assurer ses missions dans la durée ».

Préserver des compétences critiques

Quant aux compétences critiques, celles requérant des connaissances et savoir-faire très spécifiques que peu de personnels détiennent, elles font l’objet d’une attention à l’échelle de l’entreprise. « Globalement, nous avons heureusement la chance d’avoir un nombre suffisant de collaborateurs maîtrisant certains savoir-faire rares. Mais une réflexion est tout de même menée activité par activité au niveau du groupe pour identifier des niveaux d’expertise très élevés, ce qui peut se traduire par la mise au vert, à la maison, d’un nombre restreint de personnes dont l’indisponibilité pourrait poser problème dans la durée ».

« Aucun problème de retard majeur à signaler »

Au final, selon Eric Balufin, « aujourd’hui le travail continue en fonction des activités opérationnelles de la marine et nous n’avons à ce stade aucun problème de retard majeur à signaler ». Ce que Naval Group réussit, souligne le directeur du site de Brest, grâce à l’engagement et la capacité d’adaptation des équipes : « Nous traversons une période inédite qui nous force à imaginer de nouveaux modes de fonctionnement, cela dans un dialogue social permanent avec les responsables syndicaux. C’est ainsi que nous arrivons ensemble à maintenir ce niveau d’activité sur le site mais aussi avec le télétravail qui apporte un soutien important aux équipes sur le terrain. Tout cela demande beaucoup d’énergie mais après une période de mise en place nous atteignons un certain rythme de croisière, même si nous restons très vigilants sur l’imprévisibilité de cette situation dans la durée ». L’une des grandes questions est l’ampleur que l’épidémie peut prendre en Bretagne qui, pour le moment, est relativement épargnée. « Si jamais elle se développe et génère un taux massif d’indisponibilité des collaborateurs, cela poserait évidemment des questions. Heureusement, nous n’en sommes pas du tout là ». 

La plupart des sous-traitants à leur poste

Naval Group doit aussi composer avec la réalité économique d’un pays partiellement à l’arrêt et d’éventuelles tensions sur les chaînes d’approvisionnement comme l’absence de certains fournisseurs. « Il n’y a de ce point de vue pas d’urgence car nous avons des stocks qui nous permettent de tenir un certain temps. Je note aussi que la plupart de nos partenaires sont là. Certains n’ont d’ailleurs maintenu leur activité qu’ici, du fait qu’ils savent que nous concourrons ensemble à une mission essentielle pour la France ».

La situation à Toulon

A Toulon, où Naval Group assure l’entretien de la flotte de surface basée en Méditerranée, dont le porte-avions Charles de Gaulle, ainsi que le MCO des sous-marins nucléaires d’attaque, des mesures analogues à celles en vigueur à Brest ont été mises en place. « Nous sommes extrêmement attentifs à la santé des salariés, et nous avons une approche très précautionneuse avant d’envoyer des gens sur les bateaux, c’est une réalité et ma principale activité actuellement. Nous avons l’habitude dans notre métier industriel et de défense de la maîtrise des risques et nous y avons intégré le Covid-19. Pour chaque opération que nous réalisons, il y a une analyse pour savoir si l’on peut respecter les gestes barrières. Parfois, il faut ajouter des mesures, comme un nettoyage renforcé ou la mise en place de sanitaires supplémentaires afin que les personnels puissent se laver régulièrement les mains près de l’endroit où ils interviennent. Et du gel hydro-alcoolique si ce n’est pas possible. Et si le respect des gestes barrière, en particulier la distanciation des personnes, n’est pas réalisable, alors nous prenons des mesures complémentaires, comme une organisation différente avec un travail en bordées et le port d’un masque », nous détaille le directeur du site Naval Group de Toulon. Concernant les équipements de protection, en particulier les masques, Laurent Moser assure que l’entreprise a ce qu’il faut : « Pour l’instant nous avons des masques, même si comme bien d’autres entreprises nous en avons donné aux services médicaux du secteur de Toulon, qui en avaient urgemment besoin ».

« Trouver des solutions pour répondre à toutes les urgences opérationnelles » 

Sur le site varois, des « brigades HSE » (Hygiène Sécurité Environnement) patrouillent pour vérifier la mise en œuvre et le respect des mesures mises en œuvre. Comme à Brest, l’industriel se concentre sur les missions prioritaires : « Naval Group travaille depuis 400 ans pour la marine et même dans cette situation exceptionnelle et inédite, nous devons pouvoir trouver des solutions pour accomplir notre mission au service de la marine et de répondre à toutes les urgences opérationnelles ». Mais comme les ressources sont moindres qu’en temps normal, comme en Bretagne, il faut là aussi établir des priorités : « Nous travaillons étroitement avec la marine sur le périmètre des interventions, afin de déterminer ce qui est essentiel de ce qui l’est moins. La situation est aujourd’hui sous contrôle », assure Laurent Moser.

Interventions sur le Dixmude avant son départ pour les Antilles

Dans le port varois, il n’y a pas actuellement d’arrêt technique majeur, pour les unités de surface mais diverses interventions sur certains navires, dont la frégate antiaérienne Jean Bart et, la semaine dernière, le porte-hélicoptère amphibie (PHA) Dixmude. Rentré du Liban le 28 mars, le bâtiment a été immédiatement mobilisé pour contribuer à l’opération Résilience que le ministère des Armées a lancée pour contribuer à la lutte contre le coronavirus. Alors que le PHA Mistral, qui évoluait en océan Indien, a rejoint Mayotte ce week-end, le Dixmude a appareillé vendredi 3 avril pour rallier les Antilles. Pendant sa semaine passée à Toulon, il a été préparé à cette mission d’une durée indéterminée et au spectre encore inconnu. Ce qui a notamment nécessité l’intervention des équipes de Naval Group pour réaliser différentes interventions techniques, depuis les installations médicales embarquées jusqu’à l’un des moteurs du PHA, en passant par l’alimentation électrique et la livraison de pièces de rechange.

Situation plus compliquée pour les sous-marins

Du côté des SNA, en revanche, la situation est plus compliquée. Deux des cinq unités de l’escadrille basée à Toulon sont actuellement arrêtés pour maintenance. Le Rubis, qui doit débuter une période d’entretien intermédiaire à flot, l’une des dernières opérations dont le bâtiment va bénéficier avant son retrait du service, prévu en fin d’année. Et la Perle, qui a commencé en novembre dernier son ultime arrêt technique majeur, un chantier décennal qui va voir la révision complète de ses installations et équipements, des modernisations de systèmes, le carénage et la vérification de la coque épaisse, ainsi que le rechargement de son cœur nucléaire. Un chantier de grande ampleur dont la durée est habituellement de 18 mois et qui mobilise des centaines de personnes, collaborateurs de Naval Group et sous-traitants. « Cela fait partie de nos activités les plus lourdes », rappelle Laurent Moser. Et complexes à aborder dans la gestion du risque Covid puisque ces sous-marins sont les espaces de travail les plus étroits et confinés. Difficile, dans ces conditions, de respecter les gestes barrières avec l’organisation habituelle. « Il faut réduire la co-activité, c’est-à-dire le nombre de personnes à bord au même moment. On suspend le travail en 1/8 habituel au profit d’une organisation des équipes en bordées 2/8 qui ne se croisent pas. Et dans les cas où il n’est pas possible de maintenir plus d’un mètre entre les personnes, il faut porter un masque. Nous avons travaillé très précisément sur la manière et les moyens nécessaires de poursuivre les opérations sur les SNA tout en assurant la sécurité des personnels. Mais compte tenu des spécificités du travail sur ces bateaux, cela a pris un peu plus de temps ».

La CGT veut des garanties, plus personne à bord des SNA depuis le 17 mars

Mais cela s’est aussi traduit par une passe d’armes avec les syndicats, la CGT faisant valoir un droit de retrait en initiant lors d’un Comité social d’entreprise une procédure de Danger Grave et Imminent (DGI). Le syndicat estime en effet que les conditions de sécurité sanitaire ne sont pas suffisantes et réclame des garanties. Tant et si bien que les personnels de Naval Group n’ont pas mis les pieds à bord des deux SNA en arrêt technique depuis le début des mesures de confinement ordonnées par l’Etat le 17 mars. Aucun accord n’étant trouvé, l’affaire est remontée à l’inspection du travail des armées, qui examine les mesures prévues par Naval Group pour assurer la protection des personnels. Dans le même temps, deux organismes indépendants ont également été mandatés pour réaliser le même travail. Les conclusions devraient être connues en ce dénut de semaine et, sur cette base, les négociations se poursuivent avec les responsables syndicaux afin de trouver un accord pour la reprise du travail à bord des sous-marins. « Dans une période comme celle que nous vivons, tout le monde est en droit d’être inquiet et il est dans ce contexte logique que nous ayons un dialogue social fort, responsable et installé. Il faut échanger et trouver des solutions ensemble. J’ai bon espoir que le DGI soit levé dans les prochains jours moyennant quelques adaptations », estime Laurent Moser.

Le travail se poursuit dans les ateliers

En attendant, bien qu’il n’y ait plus actuellement d’intervention à bord de la Perle, en cale sèche dans les bassins de la zone Missiessy, l’arrêt technique majeur du bâtiment n’est pas pour autant suspendu. L’essentiel des équipements avait en effet été débarqué avant l’arrêt du travail à bord, ce qui a permis de poursuivre dans les ateliers toutes les réparations et maintenances prévues. Quant au déchargement du combustible de la chaufferie, une opération très lourde qui prend plusieurs semaines et doit impérativement être menée à son terme quand elle est lancée, elle n’avait pas encore débuté. Pour ce qui est du Rubis, dont l’arrêt technique est bien plus léger, des discussions sont en cours avec la marine pour déterminer les interventions prioritaires. Au final, on estime chez Naval Group  que les retards actuellement pris devraient être pour l’essentiel rattrapés à l’issue de la période de confinement.

Durée de la crise et enjeux autour du déconfinement

Une séquence que chez Naval Group comme partout ailleurs on ne peut évidemment pas encore anticiper précisément. Tout dépendra de l’évolution de l’épidémie, une inconnue qui explique qu’à ce stade, le gouvernement n’a pas décidé ni du calendrier, ni des modalités du déconfinement, qui sera sans aucun doute très progressif. A Brest, Eric Balufin estime qu’il d’agit « d’un vrai enjeu et ce sera un véritable challenge en fonction de ce qui sera décidé ». Mais il faut dès maintenant penser à la remontée en puissance de l’activité.

Une situation qui ne peut être que temporaire

Car cette situation faite de capacités d’intervention réduites, de priorisation des chantiers et des interventions en fonction des besoins les plus urgents de la marine, avec toute la réorganisation de temps de crise qui va avec, ne peut qu’être temporaire. En aucun cas elle n’est tenable à moyen terme. Car, si par chance il n’y a actuellement que peu d’arrêts techniques majeurs en cours et que la marine dispose encore du « luxe » de pouvoir faire des choix sans trop de conséquences, des ATM sont programmés dans les mois qui viennent. Pour l’heure, leur préparation peut encore être globalement gérée à distance, y compris les aspects liés à l’ingénierie, même si le télétravail présente des problématiques de bande-passante pour faire face à des flux d’échanges de données cyber-sécurisées nettement plus élevés. Cependant, à un moment, il faudra bien que les équipes reviennent en nombre sur les chantiers. Or, ce calendrier, personne ne le maîtrise aujourd’hui. 

© Un article de la rédaction de Mer et Marine. Reproduction interdite sans consentement du ou des auteurs. 

 

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