Nautisme

Reportage

Coupe de l'America : À bord d'un avion de chasse...

Nautisme

Basé à Lorient, le défi français « Groupama Team France » s'entraîne en rade de Brest, où l'équipage de l'AC45 Test trouve des conditions de navigation très proches de celles qu'ils auront l'été prochain aux Bermudes. Pour la première fois, un journaliste a été autorisé à monter à bord. Accrochez-vous...

Depuis le début du mois d'août, le défi français s'est donc installé à l'école navale à Lanvéoc-Poulmic. Là même où un certain Éric Tabarly, premier marin à avoir imaginé un bateau volant, a fait ses classes. Dans cette enceinte militaire, les marins français travaillent à l'abri des regards indiscrets. Plusieurs préfabriqués posés face à la mer, deux immenses chapiteaux, l'un pour l'AC45 Test (NDLR : copie presque conforme de l'AC50 qui disputera la Cup), l'autre pour l'impressionnante aile de 445 kg, une cantine et un dortoir mis à disposition, voilà pour la partie terrestre. Sur l'eau aussi, il y a du monde. À bord du catamaran volant (13,45 m de long, 8,47 m de largeur) de 2,45 tonnes, ils sont six pour un poids total de 525 kg. Six et, pour la première fois, un journaliste, très vite équipé d'un casque et d'un gilet de sauvetage. Avec couteau et petite bouteille d'oxygène intégrés. « Au cas où ça se passerait mal », nous dit-on. Sur un immense pneumatique, poussé par deux moteurs de 300 CV chacun, Bertrand Pacé, le coach, et Charles Tanquerel, monsieur « sécurité », sont prêt à se mettre à l'eau en cas de problème. Sur une autre vedette, se trouvent Martin Fisher, responsable du design team, et David Gautier, spécialiste de l'électronique embarqué. Tous deux reçoivent en temps réel toutes les informations de l'AC45 Test, bourré de capteurs de performances.

« À 7-8 noeuds, on vole »

Le catamaran bleu-blanc-rouge vient d'être mis à l'eau. Élise Bakhoum, responsable de l'aile, a hooké le foc. Prêt à partir ? Non, des voyants ne s'allument plus. Kellie Covington, « miss électricité », embarque avec sa caisse à outils. Le vent est mou. Trop mou pour voler. « Il y a du vent dans la rade sud », annonce Bertrand Pacé dans l'oreillette de Franck Cammas. Sous le pont de l'Iroise, la brise vient de rentrer : 12-13 noeuds. Largement assez pour décoller. « À 7-8 noeuds, on vole », dit Cammas. Devant lui, Thierry Fouchier gère l'aile tandis que quatre solides gaillards moulinent comme des damnés sur les colonnes. « On charge les vérins hydrauliques qui permettent ensuite à Franck de gérer les foils, l'aile et le foc », explique Matthieu Vandame.

La tête dans le guidon

Tête contre tête, tels des rugbymen prêts à entrer en mêlée, les Herlédan, Vandame, Jarlégan, Le Breton, Heintz et Le Bihan moulinent pour que les leds passent au vert. Physiquement, c'est violent ! « Pour l'instant, on a la tête dans le guidon, le nez dans la machine », admet Thomas Le Breton, qui devra bientôt s'occuper de la tactique lors des régates. Franck Cammas, lui, passe son temps à appuyer sur les cinq petits boutons fixés sur sa barre à roue. À jouer avec l'incidence des foils. « Avant, à la barre, je choisissais d'aller à droite ou à gauche, maintenant, je dois en plus aller en haut ou en bas ». À ses pieds, deux pédales mais aussi des boutons, des capteurs, des vérins... Un vrai tableau de bord de Boeing 747. « Oui, ça en fait des choses à gérer en même temps, avoue le skipper. C'est un peu comme un pilote d'avion ». Un avion qui file, au près, à plus de 25 noeuds, avec seulement 12-13 noeuds de vent. La rade de Brest est avalée à une vitesse folle. Le vol, au près, est doux, presque sans à-coups. L'impression de naviguer sur du coton, sur un nuage. C'est aérien, léger, terriblement grisant. Au portant, c'est une autre histoire, ça secoue plus et ça accélère méchamment... 31, 32, 33 noeuds.

Chauds les empannages !

Nous sommes recroquevillés au pied de l'aile, avec interdiction de filmer le poste de barre, les cockpits des équipiers et surtout les écrans sur l'aile qui affichent notamment les réglages des foils. « Ça, il ne faut pas le montrer », prévient Cammas qui sait que, sur internet, les autres défis scrutent le moindre petit détail. L'espionnage est de règle sur la Cup. Les empannages sont chauds, les équipiers doivent passer d'un bord à l'autre sans se casser la figure. À plus de 30 noeuds, la mer, c'est du béton. Sans compter les foils et safrans qui coupent comme des lames de rasoir... Il est 18 h 45, le soleil ne chauffe plus, ça caille sur le plan d'eau. L'AC45 Turbo est amarré devant l'école navale. Pour autant, la journée n'est pas terminée. « Après chaque navigation, on a un débriefing avec les ingénieurs. Il y a des caméras et des capteurs de performances à bord. On analyse tout ». L'America's Cup commence dans sept mois. Bref, c'est demain.

Un article de la rédaction du Télégramme