Construction Navale
Crist : au coeur d'un des plus grands chantiers polonais
ABONNÉS

Reportage

Crist : au coeur d'un des plus grands chantiers polonais

Construction Navale

La mer Baltique est calme et l’air à peine frais, l’hiver polonais n’est pas aussi rigoureux qu’à son habitude. Dans la cale du chantier Crist, une imposante coque de câblier est en cours d’assemblage : c’est le futur Nexans Aurora, commandé par le français Nexans au groupe norvégien Ulstein qui l'armera à Ulsteinvik en 2021. Dans les grands hangars, ce sont des modules pour les futurs paquebots construits par Meyer Werft et les Chantiers de l’Atlantique autour desquels s’affairent les ouvriers. Le chantier est plein.

 

Le carrousel du futur cablier Nexans Aurora (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Le carrousel du futur cablier Nexans Aurora (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

La coque du futur Nexans Aurora 

La coque du futur Nexans Aurora  (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

La coque du futur Nexans Aurora 

La coque du futur Nexans Aurora  (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

La coque du futur Nexans Aurora 

La coque du futur Nexans Aurora (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

« Ici, dans cette région, la construction navale fait partie de notre culture ». Maciej Lisowski est le directeur commercial de Crist. Il aime raconter cette histoire, celle de cette grande conurbation qui va de Gdansk à Gdynia, des chantiers qui existent depuis plus d’un siècle, des dizaines de milliers d’employés dans les années 70 qui travaillaient sur les commandes soviétiques… L’histoire polonaise s’est partagée entre les turbulents voisins : les Prussiens qui ont fait Gdansk et Scezcin, les Polonais qui ont, en réaction, construit leur propre port à Gdynia et les Soviétiques qui ont utilisé toutes ces infrastructures pour y construire leur flotte de pêche, de commerce et même de guerre. Bien sûr, il y a aussi eu Solidarnosc et Lech Walesa, dont on a même donné le nom à l’aéroport de Gdansk.

 

Le site de Crist au sein de la zone historique de construction navale de Gdynia (© CRIST)

Le site de Crist au sein de la zone historique de construction navale de Gdynia (© CRIST)

 

Et puis il y a 1989 et la fin de la république populaire de Pologne. Les immenses chantiers navals appartiennent alors au jeune nouvel Etat qui a fort à faire par ailleurs. Les initiatives industrielles privées émergent et dès 1990, deux investisseurs privés, Ireneusz Ćwirko et Krzysztof Kulczycki, démarrent un chantier sur une partie des installations de Gdansk, Crist est né. Ils connaissent bien la construction navale et ont une main d’œuvre très qualifié. La technicité des chantiers polonais est connue des clients d’Europe de l’Ouest et Crist décroche rapidement des contrats pour la construction de blocs pour les chantiers allemands Sietas ou pour Damen. Parallèlement, des clients norvégiens leur commandent des bateaux de pêche. Rapidement, ce sont également des modules pour les plate-formes offshore qui leur sont commandés par les Nordiques, puis des bateaux techniques comme des dragues et toujours beaucoup de chalutiers.

En 2010, les chantiers de Gdynia, toujours gérés par l’Etat polonais, ferment. Crist y voit une belle opportunité, en rachète une partie et déménage dans l’immense zone portuaire de Gdynia, à une trentaine de kilomètres de Gdansk. « Ici, les infrastructures sont tout à fait favorables pour l’orientation que nous voulions donner à notre entreprise. Nous nous sommes installés sur une surface de 28 hectares et disposons d’une cale sèche de 380 mètres par 70 que nous pouvons diviser en trois zones de travail et d’un portique de 1000 tonnes. Nous avons pu installer quatre hangars de préfabrication et d’assemblage et des lignes de peintures ». Crist change de dimension et, pour cela, les actionnaires réorganisent, investissent 23 millions et mettent en place une stricte politique de qualité.

 

 

La nature des commandes évolue en même temps. « Nous nous sommes également tournés vers des projets plus complexes, des navires que nous pouvions mener de A à Z, grâce aux investissements que nous avons effectués ». Tout de suite après l’installation à Gdynia, Crist décroche une barge jack-up pour Hochtief, « la première destinée à l’industrie de l’éolien offshore et pour laquelle nous avons réalisé 100% de l’ingénierie ». En 2012, Crist réalise l’Innovation, un des jack-ups les plus puissants de DEME. « Nos clients nous ont donné le basic design et nous avons fait le reste ». Et pour achever la montée en compétence, il y a le Vidar en 2014 pour Hochtief « pour lequel nous étions responsables de l’ensemble du design ».

Pour le design, la conception et la R&D, Crist s’appuie sur deux cabinets à Gdynia, Stogda et Seatech, qui appartenait à l’origine à Piriou. Un des nombreux clients français de Crist. « C’est vrai que nous avons eu et continuons à avoir de très beaux projets avec la France ». Maciej Lisowski se souvient notamment de l’Astrolabe, le patrouilleur polaire dont la coque a été construite pour Piriou, mais surtout des deux bateaux complètement hors-normes que sont le Zourite, la méga-barge construite pour Bouygues pour l’autoroute du littoral de la Réunion et le Marco Polo, le caissonnier également commandé par Bouygues pour l’extension du port de Monaco. « Pour ces deux navires, le client est arrivé avec un basic design et nous avons dû imaginer des solutions et systèmes complètement uniques pour des contraintes de levage, de stabilité et de conditions de travaux très particulières ». Et le moins que l’on puisse dire, c’est que tout le monde en est très fier à Gdynia.

 

La barge de travaux Zourite livrée en 2016 (© CRIST)

La barge de travaux Zourite livrée en 2016 (© CRIST)

Le caissonnier Marco Polo livré en 2018 (© CRIST)

Le caissonnier Marco Polo livré en 2018 (© CRIST)

 

« Nous aimons travailler sur tous types de projets et nous sommes évidemment très intéressés par toutes les nouvelles technologies. Avec nos clients de Finferries, nous avons ainsi pu construire Elektra le premier ferry tout électrique, avec trois autres unités en commande. Et puis il y a les projets de ropax hybrides, comme le Color Hybrid que nous avons construit pour Ulstein ou un autre pour les îles Vestmann en Islande ». Chez Crist, on aime construire des bateaux robustes, techniques et exigeants. Et on aime livrer à l’heure, ce qui ne manque pas de plaire à la clientèle germanique et nordique.

 

Construction du Color Hybrid pour Ulstein

Le ferry électrique Elektra (© CRIST)

Le ferry électrique Elektra (© CRIST)

 

Et plus récemment aux Chantiers de l’Atlantique pour lesquels Crist affiche un impressionnant plan de charge. Depuis fin 2016, le chantier polonais n’a cessé de livrer des modules de plus en plus gros à Saint-Nazaire. « Nous allons travailler sur les sept prochains bateaux construits aux Chantiers de l’Atlantique. Nous réalisons des tranches entières des paquebots qui sont entièrement armées, puisque nous recevons exactement les mêmes équipements que les modules réalisés à Saint-Nazaire ». Tout est câblé, électrifié et équipé, puis remorqué en France où le module est assemblé au reste du paquebot. « Les blocs que nous demandent les Chantiers de l’Atlantique sont de plus en plus gros. Nous allons en réaliser prochainement un de 170 mètres et de 11.000 tonnes. Jusqu’à présent, ils nous demandaient la réalisation des modules du bas du navire, désormais ils nous confient également celles des blocs supérieurs ». Cette évolution se traduit par un nouvel investissement sur place, puisqu’elle implique de la soudure de plaques d’acier de 5 mm. « Pour cela, nous avons racheté une société spécialisée à Gdansk. Nous savons que l’épaisseur des tôles descend de plus en plus, là où nous étions à 6 mm, on nous demande de plus en plus de travailler des plaques de 4.5 à 5 mm ».

 

Modules du Wonder of the Seas livré aux Chantiers de l'Atlantique en novembre 2019 (© CRIST)

Modules du Wonder of the Seas livré aux Chantiers de l'Atlantique en novembre 2019 (© CRIST)

 

Crist apprécie manifestement de travailler en partenariat avec d’autres chantiers européens. « Entre les Chantiers de l’Atlantique, Meyer Werft et Ulstein pour lequel nous avons réalisé cinq bateaux, nous avons un remplissage de près des deux-tiers de nos capacités d’ici 2025. Mais nous tenons absolument à garder de la place pour d’autres projets, pour nos réalisations propres. Il y a les ferries de Finferries, mais aussi des bateaux de transport de poissons vivants pour la Norvège, des bateaux de pêche, des ouvrages hydrotechniques… nous voulons absolument garder ce degré de technicité qui fait aussi notre marque ». Crist emploie actuellement 2000 personnes et réalise un chiffre d’affaires de 100 millions d’euros par an. Et ne s’interdit rien pour l’avenir. « Nous allons continuer à beaucoup investir en R&D, c’est là notre atout en tant que chantier européen ».

 

Le ferry hybride récemment livré pour les îles islandaises de Vestmann (© CRIST)

Le ferry hybride récemment livré pour les îles islandaises de Vestmann (© CRIST)