Croisières et Voyages

Reportage

Croisière en Patagonie : Le glacier Brookes, la baie Ainsworth et la cordillère Darwin (2/6)

Les premiers filets rougeoyants percent peu à peu les nuages. Des lueurs presque irréelles semblant jaillir des enfers terrestres, probablement cachés derrière d’imposantes montagnes déchirées, aux pans tranchants et aux sommets aiguisés, forgées par les millénaires pour découper le ciel.

Dans les couloirs du Via Australis, les premiers pas lourds résonnent, les chuchotements s’emmêlent et chacun sait que Santiago et Valparaiso sont déjà loin. Le navire a abandonné dans son sillage Punta Arenas la veille au soir et par là même toute trace de présence humaine. C’est à dire aussi tout impact négatif que l’homme traîne avec lui et qui lui garantit un étouffement permanent dans sa vie quotidienne. Un monde nouveau s’ouvre alors, un monde hors de l’humanité.

 

Lever de soleil dans les canaux de Patagonie (© MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

 

 

Les canaux de Patagonie s’entrecroisent et serpentent à travers les montagnes, formant un labyrinthe de roc et de glace. Face à ce décor, presqu’irréel, certains passagers se questionnent : « Vous pensez qu’un pied humain a déjà marché sur cet îlot ? ». A vrai dire, dans cette immensité, rien n’est moins sûr. Du plus profond des temps, au moins 6500 ans, seuls quelques peuples indigènes survivaient dans ce si vaste territoire qu’est la Patagonie maritime, aujourd’hui côté chilien, entre le canal Beagle et l’île Horn. Notamment les Yahgans (env. 3500 individus au XIXème siècle) et les Onas (ou Selk’nams), dont les feux auront révélé la présence lors des passages des premiers marins à s’aventurer près de leurs côtes.

 

La baie Ainsworth (© MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

La baie Ainsworth (© MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

Le Stella Australis ancré devant la baie Ainsworth (© MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

 

Le premier débarquement est l’occasion d’insister sur les règles de sécurité. Un pied sur la marche métallique du navire, le second sur le Zodiac et enfin le dernier à l’intérieur : trois pas de « cha-cha-cha ! ». Une consigne qui se doit d’être appliquée par chacun des passagers, l’équipage chilien veillant continuellement à ce qu’aucun accident ne vienne perturber ce voyage hors normes.

Si les dangers potentiels sont une réalité, dans un environnement évidemment hostile à la présence humaine, tout est mis en place pour assurer une sécurité totale par un encadrement exemplaire.

Le voyage est donc accessible à une large majorité de personnes, sans condition physique particulière, si ce n’est bien sûr de posséder une bonne mobilité. Le navire ne possède d’ailleurs pas d’ascenseur et les débarquements s’effectuent tous en Zodiac.

Les marées, le climat et en particulier les vents forts sont autant de facteurs qui influent sur le programme et peuvent en modifier l’ordre, voire en cas extrême, son contenu.

Mais rares sont les passagers qui, dans ces conditions naturelles extraordinaires, osent s’en plaindre. En cas d’intempérie importante, le commandant ne prend jamais de risque inconsidéré et a l’habitude de s’adapter pour finalement rechercher un autre point d’intérêt plus protégé. A voyage exceptionnel, conditions exceptionnelles.

 

 

La Cordillère Darwin et le glacier Marinelli

Ce jour-là, le premier débarquement entraîne les passagers du Via Australis à la découverte de la baie Ainsworth, réceptacle du glacier Marinelli, qui se forme au cœur de la Cordillère Darwin. Ce glacier a connu un recul spectaculaire depuis 1945, accentué depuis les années 60 puisqu’il se retire en moyenne de 300 mètres par an (13 km entre 1960 et 2005). La baie est située dans le Parc Naturel Alberto de Agostini.

La Cordillère Darwin est la partie sud de la Cordillère des Andes et son climat parmi les plus extrêmes du globe lui permettait d’être considérée jusqu’en 2011 comme l’une des dernières "terrae incognitae", un territoire officiellement vierge de toute trace humaine jusqu’alors. Une équipe d’expédition de militaires français traversa en octobre 2011 les 150 km de la cordillère d’Ouest en Est. Au total, 28 jours auront été nécessaires dans des conditions extrêmes.

 

Le "glacier Marinelli et la cordillère Darwin, au fond de la baie Ainsworth (© MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

Le "glacier Marinelli et la cordillère Darwin (© MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

 

Si la cordillère porte le nom du naturaliste anglais Charles Darwin, cela n’est en rien dû au hasard. En 1831, il embarque en effet à bord du HMS Beagle, un navire d’expédition de la marine britannique chargé de continuer les travaux cartographiques commencés en Amérique du Sud, et particulièrement en Patagonie, quelques années auparavant sous les ordres du capitaine Robert Fitz Roy. Le jeune Darwin embarque donc comme naturaliste bénévole et durant près de 5 années il effectue de nombreux travaux scientifiques. Ses recherches l’emmènent notamment à compiler des milliers d’informations géologiques, anthropologiques mais également sociales voire politiques puisqu’il a l’occasion de rencontrer et côtoyer longuement certaines tribus indigènes.

Parallèlement aux travaux cartographiques des militaires et scientifiques de Darwin, l’expédition n’en oublie pas d’essayer d’évangéliser sur son passage tous ceux qui peuvent l’être. Ainsi, un jeune missionnaire de l’Eglise Anglicane est présent à bord pour s’assurer que les premières tentatives d’évangélisation menées par le capitaine Fitz Roy lors de sa précédente expédition portent leurs fruits.

Pourtant, au fur et à mesure de ses découvertes en Amérique du Sud, en particulier lors de sa première escale au Brésil, les convictions religieuses de Darwin vacillent peu à peu face notamment aux impressionnants fossiles de ce que l’on appellera plus tard dinosaures. Plus le HMS Beagle avance et porte la parole divine jusqu’en Terre de Feu, moins Darwin est convaincu de la véracité littérale des sermons de son collègue prêtre.

Qui plus est, lorsque celui-ci a bien du mal à prêcher la « bonne parole » auprès d’une population totalement hermétique aux tentatives de « civilisation » de l’homme blanc et heureuse de ses conditions de vie comme de ses croyances.

Les indigènes emmenés en Angleterre lors du voyage précédent et revenus missionnaires chrétiens n’ont pas mis longtemps à revenir à leur mode de vie, oubliant volontairement tous les préceptes inculqués dans la lointaine bonne société victorienne. De son côté, Darwin réfléchit sur le développement d’une civilisation et la manière dont l’homme blanc tente d’éduquer à sa manière d’autres peuples. Maladroitement, ses propos auront influencé parfois négativement les populations locales. C’est pourtant de ce qu’il verra et vivra en Patagonie que naitront les prémisses de sa théorie de l’évolution.

Lors de son exploration du canal Beagle et de l’avenue des glaciers, que les passagers du Via Autralis franchiront en fin de croisière, la qualité de ses travaux et son analyse de l’évolution géologique de la région à partir de celle des glaciers le conduisent à devenir le premier glaciologue en Patagonie. Darwin aura finalement autant apporté à la Patagonie que celle-ci lui aura permis de développer les théories qui l’auront rendu célèbre et son nom reste aujourd’hui gravé dans le paysage patagon.

 

Baie Ainsworth (© MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

 

La baie Ainsworth

Le recul du glacier Marinelli et ses conséquences sur la flore locale est l’intérêt premier de cette escale dans la baie Ainsworth. Le voyage ne manquera pas d’occasions pour découvrir plusieurs glaciers plus impressionnants les uns que les autres. Mais lorsque ceux-ci disparaissent, après des milliers d’années de coulée de glace mortelle, que reste-t-il de cette présence ? Comment la végétation ou la faune peut-elle reprendre ses droits ?

C’est ce qu’expliquent remarquablement les guides d’expédition qui accompagnent, en français et par petits groupes, les passagers de Rivages du Monde.

 

Baie Ainsworth (© MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

Baie Ainsworth (© MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

 

La baie Ainsworth est l’exemple même du développement de la vie, de la faune et surtout de la flore, après le retrait d’un glacier. Le glacier Marinelli s’est enfui à plusieurs kilomètres de là et de nombreuses espèces ont petit à petit pris racine sur une terre brulée par des siècles de présence glaciaire. De là est née la forêt subantarctique magellanique.

Emmitouflés dans leurs parkas, et arborant pour beaucoup leurs gilets de sauvetage pour rajouter une couche supplémentaire, les passagers écoutent religieusement les guides chiliens présenter les dizaines d’espèces végétales qui peuplent cette baie. Ils y découvrent les hêtres de Magellan, "Nothofagus", les hêtres de la Terre de Feu et les hêtres blanc, les "coigües". Ils y goutent les baies de calafate, l’une des découvertes gustatives préférées durant le voyage puisque le cocktail classique chilien « pisco sour » se marie parfaitement à la crème de calafate. Sur l'arbuste d'à côté, les "chaura" ressemblent à de minuscules pommes rouges. 

Ici et là, de petits rubans de tissu accrochés aux arbustes interpellent. Les guides ont ainsi l'occasion d'expliquer leur formation auprès des scientifiques. En effet, ils sont au quotidien les yeux des scientifiques qui étudient le développement de la flore locale et leur fournissent régulièrement des photos. En échange, les guides sont formés durant l'hiver austral pour approfondir leurs connaissances scientifiques. Un partenariat gagnant très intéressant permettant d'avoir des guides remarquablement formés.

 

La baie Ainsworth (© MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

La baie Ainsworth (© MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

Oies de mer dans la baie Ainsworth (© MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

 

Partout, la végétation se développe et cette balade à travers la forêt est un moment exceptionnel de simplicité et de symbiose avec la nature. L’air est d’une pureté rare et chacun se sent enveloppé par de multiples senteurs. Cette pureté est visible par la présence d'usnée (ou barbe de Jupiter), un lichen parasite poussant sur les branchages des arbres. Plus l'air est pur, plus son développement est important. La compagnie est la seule à pouvoir débarquer sur le sol de Patagonie et les équipages ont installé depuis quelques années de petites passerelles de bois brut, permettant aux passagers de déambuler sans abimer les parterres de lichens, sans piétiner champignons et fraises des bois. De grands champs de tourbe donnent l'occasion de relativiser notre présence ici. Il faut en effet 1000 ans pour créer un mètre de profondeur de tourbe. Le voyage promet décidement de remettre les choses dans leur contexte et l'humain à la petite place qui est la sienne ici.

Les paysages sont à coupler le souffle et les couleurs d’une profonde intensité quelle que soit la couleur du ciel, souvent chargé de nuages. Mais peu importe, les cascades, les montagnes verdoyantes sur les flancs et aux sommets arides ou les plages de galets n’en perdent pas leur beauté. Les écorces, toutes plus travaillées par la nature les unes que les autres, sont parfois plus utiles qu'elles n'y paraissent. Celle du Drimys Winteri, par exemple, est riche en vitamine C et fut un remède contre le scorbut, trouvé en 1578 par le capitaine John Winter, vice-amiral du corsaire Francis Drake. 

Si la flore se développe constamment, la faune se fait plus rare dans la baie Ainsworth. On y croise surtout des oiseaux, quelques canards, cormorans ou oies de Magellan, on y suit la trace de castors, malheureusement omniprésents en Patagonie, mais peu d’animaux terrestres y vivent. Quelques renards seulement. Il faut dire que les conditions de vie peuvent être extrêmes.

A quelques centaines de mètres, une colonie d’éléphants de mer est établie mais assez peu souvent visible.

 

 

Après quelques heures de balade dans la forêt magellanique, il est déjà l'heure de rejoindre le confort du bord. Sur la plage de galets, le barman a préparé un bon chocolat chaud très apprécié des passagers. Plus encore lorsqu'il y glisse une grosse larme de whisky. Ce mélange sera toujours très attendu et apprécié avant chaque retour à bord.

 

Le drapeau chilien et le drapeau régional de Patagonie (© MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

Retour sur la plage pour le directeur de croisière et ses passagers (© MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

Whisky et chocolat chaud avant le retour à bord (© MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

 

De retour à bord, il ne faut pas longtemps pour que le capitaine remette en route les machines en direction de l’excursion suivante : le glacier Brookes. En fonction des années et des saisons, l’itinéraire varie et le navire met parfois le cap sur les îlots Tucker, un lieu d’observation de nombreux manchots.

 

Dans les canaux de Patagonie (© MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

 

 

L'actif glacier Brookes

L’eau courant le long de la coque commence à drainer de lourds blocs de glace qui explosent en frappant contre l’acier, formant une galaxie de nouveau glaçons. Un chemin de glace laissé dans son sillage par le petit paquebot d’expédition à la manière d’un petit poucet. Un chemin conduisant vers un nouveau glacier à découvrir : le glacier Brookes.

 

En face du glacier Brookes (© MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

 

 

Les glaciers sont les résultats de l'accumulation de neige, tombée l'hiver, qui forme des couches et se comprime jusqu’à former de la glace. Les glaciers de Patagonie sont considérés comme des glaciers tempérés. Contrairement à ceux de l’Antarctique, où les cristaux de neige mettent du temps avant de se transformer en glace, les températures légèrement supérieures à 0° aident ici à faire fondre doucement les cristaux en se compressant. Le développement des glaciers et leur activité n’en est que plus impressionnante.

Car chaque glacier a sa propre vie, sa propre évolution. Du haut des montagnes, l’accumulation de neige pousse le glacier vers les vallons. Le frottement de la glace contre les rochers permet de créer une pellicule d’eau et de donner au glacier son mouvement. La pression exercée par le poids de la glace est colossale, environ 650 tonnes par mètre cube. Ce qui emmene le glacier à avoir une activité parfois surprenante et à chercher la moindre faille rocheuse où se développer.

Le glacier Brookes est un exemple intéressant car le même glacier a deux activités différentes. Les reportages sur le réchauffement de la planète ou la fonte des glaciers mettent souvent en avant des images de murs de glace s’effondrant dans l’eau en une grande explosion bruyante et inquiétante. En réalité, si le recul de nombreux glaciers est une réalité et un réchauffement général est perceptible en particulier dans cette région du monde (proximité du trou de la couche d’ozone), la chute d’énormes blocs de glace est justement le signe de l’activité du glacier. Cela signifie donc que l’accumulation continue et pousse le glacier vers l’avant.

Un glacier en recul est beaucoup moins impressionnant et fond sur lui-même. Beaucoup moins photogénique, il faut l’avouer.

Le glacier Brookes présente ces deux facettes, séparées en son centre par une colline qui résiste à la force de la poussée. Sur la gauche, le glacier est en recul. En revanche, sur sa droite, le glacier est particulièrement actif et il est courant de voir des pans entiers s’effondrer dans un grondement sourd et étouffé par des tonnes de glace.

A ce moment là, il faut fuir le plus haut possible sur les berges afin d’éviter l’impressionnante vague qui se jète sur la plage.

 

Le glacier Brookes

 

Le glacier Brookes (© MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

 

 

Les zodiacs se frayent un chemin au travers du champ de glace qui protège, à la manière de douves, les abords du glacier. Les bateaux de débarquement raclent contre les blocs, la plage où la descente est prévue n’est pas bien loin mais l’accès semble bien compliqué. Pourtant, comme à chaque débarquement, un zodiac est envoyé au préalable avec une équipe d’éclaireurs, afin de déterminer le point le plus sécurisé et le chemin à suivre. Et effectivement, les bruits de craquement et les frottements contre la coque n’empêchent finalement pas les zodiacs d’atteindre leur but.

Ainsi, les passagers de l’Australis mettent les pieds à terre pour une balade le long de la plage. Les rochers sont glissants, les galets roulent sous les chaussures de randonnées, mais chacun s’approche finalement à environ 400 mètres du glacier Brookes. Une distance de sécurité nécessaire en cas de chute de blocs. Il faut toujours se rappeler que malgré la beauté des images et la sensation de vivre un moment unique, c’est parfois l’équivalent de la hauteur d’une cathédrale qui s’effondre. Nous sommes décidemment bien petits sur notre plage…

 

Le glacier Brookes (© MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

 

L'Australis, que ce soit le Via Australis (dans la compagnie jusqu'en 2016) ou le Stella Australis (sur lequel Rivages du Monde effectue depuis 2017 ses croisières en Patagonie), permet de franchir sans aucun souci les champs de glace et déambule avec une grande aisance à travers les canaux de Patagonie. Sa prochaine étape sera l'île Carlos III, une réserve marine protégée où l'observation des baleines, éléphants de mer et manchots est au programme.

 

 

(© MER ET MARINE - KEVIN IZORCE)

 

Une croisière vers la Patagonie à découvrir ici en six volets :

1. la découverte de Valparaiso et Santiago du Chili 

2. le glacier Brookes, la baie Ainsworth et la cordillère Darwin

3. le sanctuaire marin de l'île Carlos III et le Cap Froward

4. quand les glaciers forment une avenue

5. le Cap Horn, la baie Wulaia et Ushuaia

6. Buenos Aires, Tigre et le Rio de la Plata