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Daech s’offre une frontière maritime face à l’Europe

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Daech s’offre une frontière maritime face à l’Europe

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Profitant de l’opposition entre les deux pouvoirs libyens, à l’ouest et l’est du pays, le groupe terroriste est parvenu à s’emparer de la région de Syrte. Daech s’offre ainsi, pour la première fois, une façade maritime, les djihadistes contrôlant désormais plus de 200 kilomètres de littoral s’ouvrant sur la Méditerranée.

Une situation qui inquiète vivement les états-majors occidentaux car cette nouvelle implantation menace non seulement la Libye et les pays voisins, mais également l’Europe, les côtes italiennes n’étant qu’à quelques centaines de kilomètres.  

 

 (© GOOGLE MAPS)

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Infiltration de djihadistes parmi les réfugiés

Trois risques principaux découlent de l’installation de l’Etat islamique dans ce secteur. D’abord, une probable tentative des djihadistes de se mêler aux migrants et réfugiés, qui traversent massivement la Méditerranée. De petits groupes de Daech pourraient ainsi gagner l’Europe par le sud et y perpétrer des attaques. Un mode d’infiltration qui a déjà été mis en œuvre avec succès, certains auteurs des attentats de Paris, en novembre, étant entrés dans l’UE via les flux migratoires terrestres.

 

Bateau chargé de migrants au large de la Libye (© EU-NAVFOR MED)

Bateau chargé de migrants au large de la Libye (© EU-NAVFOR MED)

 

En mer, si les tentatives de passages se sont fortement réduites cet hiver en raison des mauvaises conditions météorologiques, quelques 3500 personnes ont quand même tenté leur chance en janvier. Elles ont été secourues au large des côtes libyennes par des unités des garde-côtes italiens et de l’opération européenne Sophia, qui compte actuellement six bâtiments et des moyens aériens dans la zone. Mais ce n’est rien par rapport à l’explosion des flux à laquelle on s’attend au printemps. Alors que plus de 150.000 migrants ont traversé la Méditerranée en 2015 (3000 ont péri en mer), plusieurs centaines de milliers de réfugiés et migrants, jusqu’à un million selon certaines sources, se sont massés sur les côtes libyennes dans l’attente de pouvoir embarquer. « Lorsque le beau temps va arriver en Méditerranée, il y a des risques de passage de combattants qui pourraient se mélanger à des réfugiés. C'est un risque majeur », a estimé fin janvier Jean-Yves Le Drian, ministre français de la Défense.

 

Sauvetage de migrants au large de la Libye (© EU-NAVFOR MED)

Sauvetage de migrants au large de la Libye (© EU-NAVFOR MED)

 

Une manne financière colossale

Mais la crise migratoire, pour Daech, peut aussi constituer une ressource financière considérable. Selon Europol, la migration irrégulière, à terre et en mer, a en effet représenté en 2015 une manne de 4.5 milliards d’euros rien qu’en Libye, qui concentre 90% des départs en Méditerranée centrale (le reste provient des pays riverains). L’Etat islamique en tire-t-il des bénéfices ? « Nous n’avons pas à ce jour d’informations en ce sens mais, compte tenu des masses financières que cela représente, il ne serait pas étonnant qu’ils en récupèrent une part, d’autant que certaines routes de la migration passent par des territoires contrôlés par Daech », explique le contre-amiral Hervé Bléjean, numéro 2 de l’opération Sophia, chargée depuis l’été 2015 de lutter contre les réseaux de passeurs. Le risque est donc clairement de voir le groupe terroriste prendre le contrôle d’au moins une partie de ce « business » et, ainsi, compléter les ressources que constituent les trafics d’armes et de drogue qui alimentent les groupes terroristes autour du Sahel.

 

Force navale européenne déployée dans le cadre de l'opération Sophia (© EU-NAVFOR)

Force navale européenne déployée dans le cadre de l'opération Sophia (© EU-NAVFOR)

 

Actions ciblées contre des objectifs en mer

Enfin, les états-majors redoutent des attaques ciblées contre des bateaux croisant au large de la Libye. Il peut s’agir par exemple des bâtiments militaires européens déployés dans la zone, ou encore des navires civils prêtant assistance lorsqu’ils se trouvent à proximité d’un bateau en perdition. Sans compter ceux qui sont affrétés par des ONG pour contribuer aux opérations de sauvetage. Dans ce cas, le mode opératoire consisterait à se fondre dans la masse des naufragés en attendant le meilleur moment pour passer à l’attaque.  Mais il est aussi possible que les djihadistes tentent, à un moment, de lancer de véritables actions militaires depuis la côte. Ce cas de figure s’est produit en novembre 2014 au large de l’Egypte, lorsque plusieurs embarcations terroristes ont attaqué avec succès le patrouilleur égyptien 6 of October près de Damiette.

 

Image de Syrte postée par Daech en 2015 (© DR)

Image de Syrte postée par Daech en 2015 (© DR)

 

Le trafic maritime menacé ?

Daech peut aussi essayer de s’en prendre à l’énorme trafic commercial qui transite en Méditerranée et constitue la colonne vertébrale des importations et exportations européennes. Alors que des attentats ont déjà été perpétrés par le passé contre des navires marchands, comme les tankers français Limburg au Yémen en 2002 et japonais M Star au large des émirats arabes en 2010, l’implantation des djihadistes dans le golfe de Syrte leur offre de nouvelles perspectives. Les risques les plus importants concernent surtout les bateaux qui naviguent depuis ou vers les ports libyens, comme Misrata, Ras Lanouf, Marsa al Brega ou encore Benghazi. Quant au principal flux maritime transitant à travers la Méditerranée, en passant dans cette zone par le sud de la Crête avant de remonter vers Malte, il est pour l’heure beaucoup plus difficilement atteignable.

 

Le trafic maritime hier soir, avec en rouge les tankers et en vert les cargos (© MARINE TRAFFIC)

Le trafic maritime hier soir, avec en rouge les tankers et en vert les cargos (© MARINE TRAFFIC)

 

Les porte-conteneurs, pétroliers, vraquiers et autres paquebots croisent en effet relativement loin de Syrte. De plus, entre eux et les islamistes, il y a les marines européennes qui veillent constamment, prêtes à intervenir en cas de mouvement suspect. Mais l’Etat islamique essaye d’étendre son territoire, en particulier à l’Est où il a encore attaqué fin janvier le secteur de Ras Lanouf, le grand port pétrolier libyen. Et les djihadistes sont également actifs autour de Derna, au nord du pays. Une position beaucoup plus inquiétante que Syrte pour le trafic maritime puisque les navires ne passent ici qu’à une centaine de kilomètres de la côte libyenne, parfois même quelques dizaines seulement.

 

L'attaque contre le pétrolier français Limburg en 2002 (© DR)

L'attaque contre le pétrolier français Limburg en 2002 (© DR)

 

Stabilisation politique de la Libye et intervention militaire

Alors que Daech recule en Irak et en Syrie, où l’intervention de la coalition internationale lui a fait perdre environ 30% de ses territoires et des milliers de combattants l’an dernier, le groupe terroriste a décidé d’essaimer en Afrique du nord. Il s’agit pour lui d’ouvrir un second front, de se rapprocher de l’Europe, de bénéficier de nouvelles sources de revenus et d’étendre son bassin de recrutement. Avec aussi, dans l’idée, de profiter de la fragilité d’une région où les mouvements islamistes sont actifs, du Sahel à l’Afrique de l’ouest, en passant par l’Egypte et le Maghreb. Voulant à tout prix contenir l’essor de Daech de l’autre côté de la Méditerranée et éviter qu’il fasse tache d’huile, les pays engagés dans la lutte contre le terrorisme pèsent de tout leur poids pour aboutir à un règlement politique de la guerre civile qui a éclaté en Libye après la chute du régime de Kadhafi en 2011. Dimanche dernier, la formation d’un gouvernement d’union nationale a été annoncée mais elle doit encore être entérinée par les deux assemblées se partageant le pays depuis deux ans : le Congrès général à Tripoli et la Chambre des représentants à Tobrouk. L’émergence d’un gouvernement reconnu par la communauté internationale doit permettre de stabiliser le pays et d’offrir un cadre légal à une intervention militaire visant à aider les autorités libyennes à repousser Daech. Les Européens misent aussi sur ce nouveau gouvernement libyen pour en finir avec les réseaux criminels qui se livrent au trafic de migrants. Car seules des autorités reconnues et représentatives peuvent autoriser les forces de l’opération Sophia à poursuivre les passeurs dans les eaux territoriales, voire jusqu’au littoral libyen, ce qu’elles ne peuvent faire aujourd’hui. 

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