Marine Marchande
Dans les glaces du Svalbard à bord de Polarfront

Reportage

Dans les glaces du Svalbard à bord de Polarfront

Marine Marchande

Il est de ces lieux où l’on se sent comme un invité privilégié. Un invité précautionneux et conscient de la fragilité de ce qui l’entoure. Où l’on a envie de marcher sur la pointe des pieds et de contempler la nature à distance, en retenant son souffle. Le contraire d’un envahisseur. L’archipel arctique du Svalbard est sans aucun doute un de ces endroits.

 

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

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(© MER ET MARINE )

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La partie la plus septentrionale de la Norvège se trouve à près de 700 km au nord du continent. Près de 60.000 km2, trois îles principales (Spitsbergen, Nordaustlandet et Edgeøya) et de nombreuses plus petites, des glaciers qui recouvrent une grande partie du territoire et un peu plus de 2600 habitants dont la grande majorité se trouve dans la capitale, Longyearbyen. Singulier destin que celui de cet archipel, découvert par le navigateur néerlandais Willem Barents en 1596 alors qu’il cherchait, déjà, le passage du Nord-Est. D’abord lieu de relâche pour les navires baleiniers et les explorateurs polaires, il devient un nouvel eldorado minier. John Longyear, industriel américain, découvre du charbon qui affleure lors d’une escale en paquebot au tout début du XXème siècle. Il décide immédiatement d’investir, ouvre des mines et crée un port abrité dans l’Adventsfjord : Longyearbyen (la ville de Longyear en norvégien) est née. Il sera suivi par d’autres investisseurs, norvégiens, suédois, américains et russes. Ces derniers sont d’ailleurs toujours présents dans l’archipel puisqu’ils y exploitent encore une des toutes dernières mines en activité à Barentsburg, véritable enclave russe sur un territoire au statut très particulier. Depuis 1920, le Svalbard est reconnu comme un territoire démilitarisé où les ressortissants des 41 pays signataires ont le droit de s’installer librement et d’y exploiter les richesses. La Norvège l’administre via un gouverneur, baptisé sysselmann, qui se charge de l’application des lois, de la sécurité et de l’ordre public.

 

 

Longyearbyen, capitale la plus septentrionale au monde (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Longyearbyen, capitale la plus septentrionale au monde (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Vestige des anciennes mines de Longyearbyen (© MER ET MARINE )

Vestige des anciennes mines de Longyearbyen (© MER ET MARINE )

 

En ce début de mois de juin, il y a déjà du monde à Longyearbyen. La neige a bien fondu, même si elle tapisse encore les montagnes qui encadrent la petite capitale du Svalbard sur laquelle le soleil ne se couche plus depuis fin avril. Les motoneiges sont parquées par centaines et les bus débarquent des groupes de touristes. Ces 10 dernières années, le tourisme a considérablement augmenté dans l’archipel. Des excursions d’observation de la faune au départ des hôtels de Longyearbyen, des trekkings sur les glaciers et dans la toundra, du kayak dans l’Isfjord. Mais surtout, et de plus en plus, des croisières qui ont l’avantage de pouvoir faire découvrir les points plus éloignés, et inaccessibles par voie terrestre, de l’archipel.

Les quais de la petite capitale sont déjà bien remplis. Le Polarsyssel, patrouilleur du sysselmann, fait relâche. C’est lui qui assure une grosse partie des missions de surveillance de l’archipel, dont une grande partie est classée en zone protégée. C’est aussi lui qui doit assurer le sauvetage en mer, avec l’aide de deux hélicoptères Superpuma. Une mission compliquée tant les distances sont longues. Pour parer quelque peu les limites de l’autonomie des appareils, des dépôts de kérosène ont été placés à des endroits stratégiques de l’archipel pour permettre un ravitaillement. Ce qui en dit long du délai d’un hélitreuillage dans les zones lointaines où les navires n’hésitent pas à s’engager. Le patrouilleur Svalbard des garde-côtes norvégiens vient lui aussi d’arriver. Seule unité brise-glace de la zone, il effectue des missions régulières au Svalbard, mais il doit partager son temps avec les autres régions arctiques du royaume scandinave.

 

Le Polarsyssel, livré en 2014 par les chantiers Havyard (

Le Polarsyssel, livré en 2014 par les chantiers Havyard (© SYSSELMANNEN)

Le Svalbard est le seul patrouilleur brise-glace des garde-côtes norvégiens (

Le Svalbard est le seul patrouilleur brise-glace des garde-côtes norvégiens (© FORSVARET)

 

Un petit pétrolier venu ravitailler Longyearbyen, un vraquier chargé de quelques tonnes de charbon qui appareille, mais surtout des navires à passagers sont au mouillage devant le petit port. La saison n’est pas encore complètement entamée, mais il y a déjà une petite quinzaine de bateaux d’expédition prêts à appareiller. Polarfront, navire de l’armement français Latitude Blanche, embouque le chenal et accoste doucement. Il va débarquer la douzaine de passagers qui vient de passer dix jours à bord et accueillir le groupe suivant. Sophie Galvagnon, co-armatrice du navire avec Yann Le Bellec, s’apprête à débarquer après avoir passé un peu plus d’un mois à bord. C’est elle qui a mené le bateau de Boulogne-sur-Mer, où il a effectué son arrêt technique annuel, au Spitzberg. Elle passe le relais à Yohann Mucherie, un des commandants du Polarfront habilité à naviguer dans les glaces.

 

(© MER ET MARINE)

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Passation entre Sophie Galvagnon et Yohann Mucherie (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Passation entre Sophie Galvagnon et Yohann Mucherie (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

« Il y a encore pas mal de glace dès que l’on monte au Nord. Il va falloir composer ». Sophie est passionnée de glace et c’est pour cela qu’elle s’est lancée dans l’aventure de Polarfront. Après un an d’exploitation, le bateau débute sa deuxième saison au Svalbard où il effectue des croisières de mai à août. Après, Polarfront remettra le cap vers les Lofoten pour des voyages hivernaux d’observation des baleines et des aurores boréales. « Mais là il est complètement dans son élément », dit tendrement Sophie en regardant l’étrave de son navire, taillée depuis plus de 40 ans pour naviguer dans les glaces. (Voir notre reportage détaillé sur l'histoire de Latitude Blanche et de la transformation de Polarfront)

A la passerelle, Yohann et Jonathan, un des deux guides de Grands Espaces - le voyagiste qui a affrété Polarfront -, regardent la carte des glaces. Ils travaillent ensemble pour élaborer un programme qui tienne compte des conditions météo et de glace et qui puisse, en même temps, combler les attentes des passagers. Ceux-ci viennent d’arriver et de s’installer dans les grandes cabines du navire. Lydie, la chef stewardess, Elise et Dylan, ses adjoints, les accueillent dans l’atmosphère feutrée du salon Coriolis où ils vont faire connaissance avec le reste de l’équipage. La douzaine de passagers sont français et suisses, une bonne partie d’entre eux ont l’habitude des grands voyages. S’ils sont là, « c’est avant tout parce que c’est un petit bateau ». L’ambiance est en effet très vite familiale, les prénoms sont appris au bout du premier repas où les talents de Jérémy, le chef cuisinier, sont immédiatement applaudis.

La nuit ne se couche pas sur Longyearbyen. La température se situe un peu au-dessus de zéro quand Polarfront quitte le quai pour se mettre en route. Le moteur Wichmann cinq cylindres de 1976 tourne comme une horloge, sous le regard attentif d’Aurélien Hebrard, le chef mécanicien. Le propulseur fonctionne grâce à un moteur thermique Volvo. « Tout marche bien, c’est du matériel d’époque mais c’est robuste ». Lors du dernier arrêt technique, l’équipe de Latitude Blanche a travaillé à améliorer les performances du navire : reconditionnement des turbos, révision complète des trois groupes Volvo, installation de nouveaux silencieux, nouveaux compresseurs d’air (30 bars pour le lancement du moteur, 7 pour l’aire de travail et des embarcations pneumatiques), installation de compteurs, isolation des tuyauteries d’eau chaude. « Nous essayons d’améliorer l’existant et de l’adapter à notre utilisation. Nous avons encore pas mal d’idées pour optimiser son utilisation ». Et notamment en réutilisant l’ancien, comme par exemple, la récupération de l’ensemble du système hydraulique des anciens bossoirs des embarcations de sauvetage pour la grue. « L’an dernier, nous utilisions celui de l’ancienne bigue qui était trop dimensionné pour notre grue. Maintenant, nous avons un système plus adapté qui consomme moins ».

 

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Luc, second capitaine et Louis, élève, à la manoeuvre pour l'appareillage de Polarfront (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Luc, second capitaine et Louis, élève, à la manoeuvre pour l'appareillage de Polarfront (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Frédéric, un des matelots du bord, love soigneusement les aussières, dont on ne devrait plus se servir durant les dix prochains jours. Polarfront glisse doucement sur l’eau de l’Isfjord, le fjord principal du Svalbard. C’est sur ses rives que se sont développées, historiquement, une grande partie des activités minières de l’archipel. A côté de Barentsburg, toujours en activité, l’histoire industrielle a laissé de nombreuses traces et des villages aujourd’hui abandonnés. Le plus impressionnant est sans doute Pyramiden, une ancienne ville soviétique. En 1998, du jour au lendemain, l’exploitation du charbon qui employait près d’un millier de mineurs a cessé. Tout le monde a été prié de quitter rapidement les lieux, laissant tout en suspens : les cahiers des écoliers sont toujours posés sur les pupitres et la statue de Lénine surveille la cité fantôme où seuls quelques touristes s’aventurent en compagnie des guides russes habilités.

 

La ville fantôme de Pyramiden

La ville fantôme de Pyramiden (© MER ET MARINE )

Observation ornithologique

Observation ornithologique (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Guillemots de Brünnich (© MER ET MARINE )

Guillemots de Brünnich (© MER ET MARINE )

Macareux moine

Macareux moine (© MER ET MARINE )

Fulmar boréal (© MER ET MARINE )

Fulmar boréal (© MER ET MARINE )

 

L’Isfjord se sépare en huit petits fjords et neuf baies. Yohann et Jonathan ont choisi de commencer le voyage par l’un d’entre eux, Tempelfjorden, qui pénètre le plus loin dans les terres. Le long de ses rives, de nombreuses falaises à oiseaux accueillent des nichées de fulmars, de guillemots de brünnich et de macareux. Les Tunabreen et Nordenskjoldbreen, deux grands glaciers, surplombent le bras d’eau dont plusieurs baies sont encore en glace. Yohann le sait, plus on va s’approcher de la banquise, plus on aura de chance de voir des animaux. Mais le capitaine est prudent. Il s’approche le plus doucement possible de la lisière de la banquise. Doucement pour ne pas trop frotter la coque sur la glace mais aussi, et il y tient, pour ne pas déranger les animaux. Là-bas, au loin, il a repéré aux jumelles celui que tout le monde veut voir ici. Un ours blanc.

 

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Isbjørnen. L’ours polaire. L’animal mythique du Spitzberg où, contrairement au Canada et en Sibérie, il est protégé. Ces grands vagabonds, comme les appellent les Inuits, sont de bons marcheurs et d'excellents nageurs. Ils n’hésitent pas à parcourir de très longues distances pour trouver leur nourriture. A la base de celle-ci, il y a le phoque qu’il attend patiemment sur la banquise pour lui asséner un coup mortel quand celui-ci vient passer la tête dans un trou de respiration.

Notre ours, en revanche, semble avoir d’autres ambitions. Il a repéré un banc de belugas, des dauphins blancs que l’on trouve dans l’océan arctique. Ces derniers viennent en lisière de banquise où ils trouvent, quand celle-ci fond, beaucoup de nourritures et de nutriments qui avaient été emprisonnés dans la glace. L’ours s’approche prudemment, teste la solidité de la glace et suit du regard le ballet des cétacés. Sa vue n’est pas extraordinaire mais son odorat lui indique précisément la localisation des proies. Il tente des coups de pattes, sans grand succès.

 

Le banc de belugas devant la banquise (© MER ET MARINE )

Le banc de belugas devant la banquise (© MER ET MARINE )

 

Le spectacle est exceptionnel et les passagers, réveillés très tôt, l’observent dans le silence le plus total à bord des embarcations semi-rigides. Jonathan et Rémi, les guides, gardent un œil attentif sur les mouvements de l’ours. Il s’agit de ne pas trop s’en approcher. Déjà parce que la loi au Svalbard proscrit tout rapprochement à moins de 30 mètres des animaux. Et ensuite, parce que l’ours reste un prédateur relativement dangereux. Il est ainsi interdit de s’aventurer où que ce soit dans l’archipel sans un fusil avec des cartouches d’alarme et des balles réelles. « L’idée c’est surtout de ne pas devoir utiliser ces munitions, sous aucun prétexte. Et pour cela, le plus simple, c’est de ne pas provoquer des situations de stress, où l’animal pourrait se sentir acculé ou avoir l’impression qu’on veut s’en prendre à sa progéniture. Donc on reste à distance raisonnable. Et on n’oublie pas que c’est nous qui sommes chez eux », sourit Rémi.

 

(© MER ET MARINE )

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Un ours qui chasse les belugas sur la banquise, puis un deuxième qui s’aventure à la nage en direction de Polarfront au mouillage. La matinée est riche en émotions et les passagers savourent. « On a eu de la chance. On ne peut jamais prévoir ce que l’on va voir, on n’est pas là pour cocher des cases. La nature ne se commande pas. Mais là elle nous a offert un feu d’artifice pour notre premier jour », dit Jonathan. Déjà, un autre petit bateau d’exploration se rapproche. Il a vu à l’AIS que Polarfront s’était arrêté un petit moment. Il se doute bien qu’il y a un ours derrière tout ça.

 

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Ce n’est pas le seul à avoir suivi les mouvements du navire. L’un  des hélicoptères du gouverneur est également sur zone et demande à pouvoir utiliser Polarfront pour un exercice de sauvetage. Cédric, un des matelots, revêt la tenue des pompiers et tout le monde se masse pour observer la manœuvre d’hélitreuillage. Un des sauveteurs norvégiens s’installe dans la bibliothèque du navire et simule un malaise. Les deux médecins hélitreuillés avec lui l’examinent rapidement, lui administrent les premiers soins puis l’installent dans la civière. Vingt minutes plus tard, tout est terminé, le blessé évacué et Polarfront peut reprendre sa route. Le spectacle a presqu’autant impressionné que celui des ours.

 

Approche de l'hélicoptère de sauvetage (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

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Luc est second capitaine sur Polarfront. Ce jeune officier a effectué une grande partie de sa carrière au Svalbard à bord de différents navires. D’une voix calme et précise, il raconte la spécificité de la navigation dans les glaces. « C’est toujours une histoire de compromis. Quand on navigue au milieu des glaces, il faut évaluer ce qui entoure le navire. La forme de l’iceberg, la couleur de la glace qui donne son âge donc sa dureté, la densité des glaçons. On établit une route puis on adapte la vitesse. Avec un bateau comme Polarfront, on peut bien sûr pousser des glaçons. Mais si on peut choisir une voie qui permette de ne pas bousculer la banquise, les icebergs et les animaux qui s’y reposent, on va toujours privilégier celle-là ». Sur le journal de bord, les officiers ont rajouté une nouvelle notation. A côté de l’état de la mer, de la pression atmosphérique et du régime moteur, ils notent désormais l’état des glaces observées. La méthode est un peu similaire à la notation de la nébulosité : on divise l’espace en dix carrés imaginaires et on évalue leur remplissage. Aujourd’hui sur le Dicksonfjorden, on est à 3/10 et on voit quelques bourguignons (growlers en anglais), des icebergs dont la partie au-dessus de l’eau fait moins d’un mètre de haut. La débâcle est bien enclenchée.

 

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Luc, second capitaine, Aurélien, chef mécanicien et Cédric, matelot à la passerelle (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Luc, second capitaine, Aurélien, chef mécanicien et Cédric, matelot à la passerelle (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Frédéric, matelot, et Louis, élève officier mettent à l'eau un des semi-rigides du bord (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Frédéric, matelot, et Louis, élève officier mettent à l'eau un des semi-rigides du bord (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Yohann et Frédéric vérifient le treuil du mouillage (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Yohann et Frédéric vérifient le treuil du mouillage (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

La montée est un peu rude mais Rémi, le savoyard, encadre bien la progression des passagers du Polarfront sur la falaise. Cet après-midi, Jonathan et lui ont repéré un lieu qu’ils n’avaient jamais visité jusqu’ici. Baptisé Svenskehuset (la maison suédoise), il s’agit de la plus vieille maison du Svalbard, bâtie en 1864 par l’expédition du baron Nils Adolf Erik Nordenskiöld. Cet explorateur et géologue finlandais est le premier homme à avoir franchi le passage du Nord-Est. Pendant des années, il a sillonné l’Arctique et notamment le Svalbard où il est venu passer plusieurs hivers. Mais la cabane, restaurée depuis, est surtout connue pour la tragédie qui s’y est déroulée en 1872. A l’automne, un groupe de chasseurs de phoques norvégiens se retrouvent coincés à proximité du cap Thordsen. Ils parviennent à retrouver Nordenskiöld qui embarquent tous les hommes qu’il peut accueillir à bord de son navire. 17 autres, la plupart jeunes et sans enfant, sont envoyés dans la Svenskehuset pour y passer l’hiver en attendant de pouvoir embarquer sur un navire. Celui-ci arrive à l’été suivant pour y trouver 17 cadavres. On a mis longtemps à trouver la raison de ces morts, alors que les hommes étaient abrités, chauffés et qu’ils avaient de quoi se nourrir. On pense d’abord au scorbut mais le journal d’un des hommes montrent qu’ils sont tous tombés malades en même temps. Et qu’ils savaient comment éviter le scorbut, alors très répandu parmi les marins polaires. Il faudra attendre 2008 et l’ouverture des tombes pour comprendre que c’est en fait une intoxication au plomb qui les a tués. L’étanchéité des boites de conserve de l’époque était en effet assurée par un alliage à moitié composé de plomb. Sa dégradation a provoqué l’intoxication foudroyante. Une association a pris soin de la maison et aussi de la mémoire de ces hommes. La Svenskehuset accueille régulièrement des randonneurs aguerris.

 

La Svenskehuset, plus vieille maison sur l'archipel du Svalbard (DROITS RESERVES)

La Svenskehuset, plus vieille maison sur l'archipel du Svalbard (DROITS RESERVES)

 

A bord, le rythme est pris. Une excursion le matin, une autre l’après-midi, une petite conférence avant dîner durant laquelle les guides reviennent sur les observations du jour. Chacun peut aller à son rythme et selon ses envies : les passagers qui ne goûtent pas les petites randonnées s’installent sur la plage avant ou aux jumelles à la passerelle. Certains tentent l’expérience du bain norvégien installé sur le pont arrière. Et bientôt tout le monde est incollable sur la reconnaissance des oiseaux et des nombreux phoques installés sur la banquise.

 

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

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Observation d'un phoque (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Observation d'un phoque (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Polarfront est sorti de l’Isfjord et s’engage dans le Forlandsundet, le détroit qui sépare l’île Prince Charles de celle du Spitzberg. Il y a du vent d’ouest. Rien de bien grave mais Yohann veille au confort des passagers. « On va essayer de monter plus au nord, pour voir où est la glace. Une fois sorti du Forlandsundet, on sera plus exposé à la houle. On va donc voir s’il y a quelque chose d’intéressant à faire en attendant que le coup de vent passe ». Au Svalbard, c’est la règle, on s’adapte aux conditions extérieures. Heureusement, il y a des choses à voir partout. Par exemple dans le Forlandsundet, il y a Poolepynten, une échouerie de morses. Ces mammifères marins se plaisent beaucoup dans l’archipel du Svalbard où ils n’ont presque pas de prédateurs. L’ours blanc s’aventure de temps à temps à en poursuivre un, mais le morse est un adversaire redoutable. Alors, ici, les morses sont tranquilles et ils prospèrent. De nouvelles colonies sont observées un peu partout dans l’archipel. Et ces animaux à l’allure débonnaire font le bonheur des touristes qu’ils ne craignent pas du tout.

 

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Le coup de vent est passé, Polarfront met le cap vers le nord et le fjord de la Croix qui marque une des entrées de la terre d’Albert 1er. Le prince de Monaco a en effet mené plusieurs expéditions estivales dans la zone en 1906 et 1907. Il y a effectué d’importants travaux de cartographie très précise et a reconnu les côtes de cette région qui intéressait, peu de temps après, les ingénieurs de Zeppelin qui ont imaginé une installation de dirigeables et de station de recherche. Un peu plus loin, une cabane orange, baptisé Lloyd Hotell, témoigne de la présence de croisières dès les années 1910, puisqu’érigée comme local technique pour les équipages de la compagnie allemande Hapag. Un autre vestige évoque quant à lui les heures sombres de la deuxième guerre mondiale. Le Svalbard, malgré son éloignement, a en effet été le théâtre de plusieurs opérations pendant le conflit : les alliés ont ainsi rapidement décidé de détruire une partie des mines de l’archipel craignant que les nazis, qui occupaient la Norvège depuis 1940, ne s’en servent pour leur approvisionnement. Pendant ce temps, la marine allemande décide d’installer des stations météo sur l’archipel de manière à collecter des informations notamment utiles pour l’attaque des convois entre le Royaume-Uni et la Russie. A Signehamna, on voit encore les vestiges de deux d’entre elles, actives entre 1941 et 1943, date à laquelle elles ont été détruites par les Norvégiens qui les avaient repérées. Aujourd’hui, on devine encore la ferraille et des bidons de gasoil sous la neige.

 

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Il est 21h30 et le soleil brille comme un midi. Pas un nuage sur le Lilliehöökbreen, un glacier dont le front mesure 7 kilomètres. Au loin, on entend un puissant vrombissement, presqu’une explosion, puis un bruit sourd. Le glacier « vêle », des pans entiers de glace se détachent de son flanc. Yohann a chaussé ses lunettes de soleil. « Avec un temps pareil, il faut qu’on y aille » sourit le capitaine. Y aller, c’est aller dans le brash, cette petite glace très disséminée qui constelle la surface de la mer qui est, ce soir, plate comme un lac. Tous les passagers sont sur le pont, émerveillés par ce paysage lumineux et scintillant, les phoques qui s’étirent au soleil et les mergules qui survolent. A la passerelle, on s’émerveille aussi mais on surveille de près la sonde et les glaçons. Louis, l’élève officier, a les yeux qui brillent autant que la banquise. Il est minuit, les passagers sont toujours sur la plage avant. Personne n’a envie d’aller dormir.

 

Le commandant Yohann Mucherie à la barre dans le brash (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Le commandant Yohann Mucherie à la barre dans le brash (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

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Le brash devant le glacier Lilliehöök (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Le brash devant le glacier Lilliehöök (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

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Pédalo arctique dans le Kongsfjord (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Pédalo arctique dans le Kongsfjord (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Retour de randonnée dans le Kongsfjord

Retour de randonnée dans le Kongsfjord (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Luc regarde la carte des glaces. « On s’approche de la limite ». La limite c’est celle au-delà de laquelle on ne pourra plus naviguer sereinement. Où la glace sera trop épaisse, où il n’y aura plus de passage. Polarfront est arrivé à hauteur d’Amsterdamoya, pas très loin de la latitude 80° N. « On ne la franchira pas cette fois-ci, ça c’est sûr ». Plus tard dans la saison, quand les glaces auront débâclé, les bateaux pourront monter tout au nord, passer Sjuøyane, les 7 îles, et aller jusqu’à la lointaine Kvitøya, l’île blanche située à seulement 60 kilomètres de l’île russe de Victoria. « Ça c’est pour le plein été. En juin, on vient aussi pour la glace », avait dit Sophie à notre départ. Installés sur un bout de banquise, les passagers prennent un chocolat chaud en profitant du calme de la dérive. Luc leur diffuse la douce musique du film La marche de l’empereur à la radio. To the dancers on the ice, in the frozen world.

 

(© MER ET MARINE )

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(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

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Polarfront reprend doucement la route de Longyearbyen. Un passage devant Ny-Ålesund, une ancienne ville minière abritant, entre autres, des stations scientifiques dont celles de l’Institut polaire Paul-Emile Victor, un cortège de baleines bleues dans le Forlandsundet, un pique-nique dans le Bellsund, un peu plus au sud, et déjà le navire revient dans l’Isfjord. Les téléphones se rallument, la parenthèse polaire va s’achever. Et puis, quelques heures avant d’accoster, quasiment au même endroit que le premier jour : « un ours ! ». Le prince du Svalbard vient clore le voyage dans ce territoire grandiose et fragile. Le gouvernement norvégien a mis en place des normes strictes sur la protection de l’écosystème. Mais les terres sont vastes et les touristes pas toujours précautionneux. Quand Polarfront arrive à Longyearbyen, les quais sont bondés. Les gros paquebots sont arrivés. La neige a presque fondu, la saison va démarrer.

Reportage à bord de Polarfront, Caroline Britz, juin 2019

 

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

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