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DCNS : Patrick Boissier attendu de pied ferme par les syndicats

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DCNS : Patrick Boissier attendu de pied ferme par les syndicats

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Bien qu'il ne soit pas encore officiellement nommé président de DCNS, Patrick Boissier prendrait actuellement connaissance des grands dossiers du groupe naval de défense. Pour l'ancien patron des Chantiers de Saint-Nazaire, puis de Cegelec en 2006 suite à la vente d'Alstom Marine au Norvégien Aker Yards, l'installation rue Sextius Michel n'est plus qu'une question de jours. Atteint par la limite d'âge le 16 janvier, Jean-Marie Poimboeuf, patron des anciens arsenaux (la Direction des Constructions Navales jusqu'en 2003) s'apprête à céder son fauteuil après avoir mené tambour battant le changement de statut de DCN puis son rapprochement avec Thales. Evoqué depuis l'été dernier, son remplacement par Patrick Boissier aurait été, discrètement, confirmé aux grands cadres du groupe. Mais, pour l'heure, rien d'encore officiel, ce qui n'est pas sans provoquer une certaine attente, voire un certain agacement.

Préféré à Jean-Georges Malcor et Bernard Planchais

Le choix de Patrick Boissier peut s'apparenter à un coup dur pour les dirigeants actuels de DCNS et pour Thales, qui doit monter cette année à hauteur de 35% dans le capital du groupe naval (25% actuellement). Malgré tous ses efforts, Jean-Marie Poimboeuf, patron respecté qui laisse derrière lui un bilan plus qu'honorable, n'est pas parvenu à placer son bras droit. Directeur général délégué du groupe, Bernard Planchais fut la cheville ouvrière du changement de statut puis du rapprochement avec Thales. Quant à l'électronicien, son champion n'a pas non plus obtenu les faveurs de l'Elysée, ce qui est encore plus surprenant. Car Thales, en plus de son pouvoir d'influence, disposait de ce que l'on peut considérer comme le « candidat idéal ». Réputé pour sa connaissance du milieu, Jean-Georges Malcor, patron des activités navales de Thales et administrateur de DCNS, est un cadre très apprécié des personnels et jouit d'une vraie popularité dans les anciens arsenaux. Depuis deux ans, il s'était de plus employé à donner des gages pour rassurer les personnels, notamment sur le maintien des compétences et du savoir-faire du groupe. Pourtant, rien n'y a fait, le président de la République optant pour Patrick Boissier. « Cette nomination, qui met dos à dos le candidat désigné de Thales, comme le dauphin pressenti au sein de DCNS, ne doit-elle pas être interprétée comme une marque de défiance envers l'équipe dirigeante actuelle et ses stratégies industrielle et d'alliances ? Enfin, ce choix ne préfigure-t-il pas le remplacement d'une partie de l'équipe dirigeante? », s'interroge l'UNSA. Chez certains responsables syndicaux, on se demande par exemple si Philippe Bouquet-Nadaud, ancien DRH des Chantiers de l'Atlantique, ne suivra pas Patrick Boissier chez DCNS au bout de quelques mois, tout comme il l'avait fait chez Cegelec.

Le « complexe » civilo-militaire

Du côté des syndicats, l'arrivée de l'ancien président des Chantiers de l'Atlantique (aujourd'hui STX France) sucite des inquiétudes. Car, pour beaucoup, le choix de Patrick Boissier plutôt que Jean-Georges Malcor ou Bernard Planchais, constitue un pas supplémentaire vers le rapprochement des industries navales civiles et militaires en France. Or, historiquement, ce mariage, maintes fois évoqué, a toujours échoué. Entre chantiers civils et militaires, ce fut rarement le « grand amour » et les querelles d'hommes furent légion, y compris dans une époque récente. Jusque là, cette perspective a, notamment, toujours été repoussée par les personnels des anciens arsenaux, leurs dirigeants et, jusqu'à une époque récente, par l'Etat. Ainsi, entre 2003 et 2006, lorsqu'Alstom cherchait à céder sa division navale, Jean-Marie Poimboeuf et Michèle Alliot-Marie n'avaient pas ménagé leur peine pour repousser le mariage de DCN avec Saint-Nazaire. Le projet était porté en première ligne par Patrick Boissier et soutenu par Nicolas Sarkozy quand ce dernier officiait à Bercy. Toutefois, avec l'appui de Jacques Chirac, le ministre de la Défense avait consacré Thales dans le rôle du prétendant. A l'Hôtel de Brienne, on arguait alors qu'un rapprochement avec la construction civile n'avait pas de sens. « Le prototype même de la fausse bonne idée », estimait le conseiller de MAM pour les affaires industrielles.

Marche arrière toute

Passée la célébration des noces avec Thales, qui a donné naissance à DCNS en 2007, la question d'un éventuel rapprochement avec Saint-Nazaire a été remise au goût du jour par Nicolas Sarkozy, en septembre dernier. Volant au secours du dernier grand constructeur civil français, dont la maison mère, Aker Yards, a fait l'objet d'un raid boursier sud-coréen l'an dernier, le président de la République a décidé d'une entrée significative dans son capital. L'Etat s'accorde avec STX pour acquérir 33% de sa filiale française, participation s'ajoutant aux 16% encore détenus par Alstom dans son ancienne division navale. Lors de l'annonce de cette entrée dans le capital des Chantiers de l'Atlantique, Nicolas Sarkozy en avait profité pour évoquer la question du rapprochement avec DCNS. « Est-ce que durablement, on peut rester avec un chantier qui construit du civil et un qui construit du militaire ? C'est un vrai sujet. C'est un sujet difficile mais je pense qu'il faut qu'on y réfléchisse », avait-il expliqué en septembre devant les salariés de STX France. Dans ce contexte, la décision de placer Patrick Boissier à la tête de DCNS suscite logiquement des interrogations chez les syndicats du groupe naval de défense. Si les autres organisations réservent encore leurs commentaires, l'UNSA a été la première, hier, à s'exprimer publiquement sur le sujet. « Cette nomination prend à contre-pied les orientations stratégiques qui avaient conduit au rapprochement de DCNS et Thales, et à l'ouverture du capital de l'entreprise en faveur de l'électronicien. Le gouvernement de l'époque et la direction de DCNS affirmaient ainsi qu'un rapprochement de la construction navale civile et militaire n'avait pas de sens. La constitution du leader européen de la construction navale militaire passait impérativement par un rapprochement avec Thales. Ce changement d'orientation reflète-t-il une remise en cause stratégique de fond, ou consiste-t-il en une simple reprise en main du dossier par Nicolas Sarkozy, dont la solution de l'époque n'avait alors pas été retenue ? », s'interroge le syndicat.

Deux BPC et un porte-avions dans la balance nazairienne

La fusion avec les chantiers de Saint-Nazaire, rebaptisés STX France, n'est plus possible aujourd'hui en raison de la présence dans leur capital des Sud-Coréens (STX Shipbuilding via sa filiale STX Europe). Il s'agit en effet d'un actionnariat étranger incompatible avec les activités stratégiques de DCNS, notamment dans le nucléaire. Toutefois, le rapprochement des deux sociétés est envisageable. Ainsi, à l'image de ce que Nicolas Sarkozy avait fait à la suite du plan de sauvetage d'Alstom, l'Etat pourrait, dans quelques petites années, céder sa participation dans STX France à DCNS (et Alstom faire de même). Le rapprochement des deux groupes semble d'autant plus d'actualité que, pour pallier le manque de commandes de paquebots, le ministère de la Défense va lancer cette année la construction d'un troisième bâtiment de projection et de commandement (BPC, équivalent d'un porte-hélicoptères d'assaut). Même si le montage n'est pas officiel, la réalisation de ce bateau sera, sans aucun doute, confiée à Saint-Nazaire. Et, si la situation ne s'améliore pas dans les deux ans qui viennent, il y a fort à parier que le quatrième BPC, prévu pour être notifié après 2015, le soit plus rapidement. Enfin, il ne faut pas oublier le second porte-avions, dont la décision de lancer (ou non) la construction a été reportée en 2011/2012. Or, si à cette date le marché de la croisière n'a pas repris, l'Etat n'aura d'autre choix que de faire construire ce navire, sans quoi Saint-Nazaire n'aura plus qu'à mettre la clé sous la porte. Les nouveaux BPC comme le « PA2 » seraient donc de bons tremplins pour renforcer les liens entre DCNS et STX France.

L'UNSA ne croit pas au rapprochement avec Saint-Nazaire...

Toutefois, pour l'UNSA, un rapprochement de DCNS avec STX n'est pas « en mesure de garantir durablement les activités civiles et militaires des deux entreprises ». Selon le syndicat : « Si des complémentarités existent, les moyens industriels de DCNS ne se prêtent guère, pour les chantiers de construction, aux types de navires que Saint-Nazaire commercialise ; ceux construits par DCNS sont plus complexes, de taille plus réduite, et intègrent des systèmes de combat. Les « modèles » industriels des pays européens qui conjuguent construction civile et militaire montrent que leur transposition en France ne pourrait s'envisager qu'au prix de sévères rationalisations. On notera également l'échec de ce regroupement en Espagne, il y a quelques années ». L'UNSA redoute donc qu'un éventuel rapprochement se traduise par une réduction significative des effectifs. Alors que la réalisation intégrale à Saint-Nazaire du troisième BPC (les deux premiers avaient été construits pour moitié à Brest) semble, pour le syndicat, « sceller définitivement le sort de Brest en termes de construction neuve », des craintes émergent sur d'autres sites. C'est le cas pour Lorient, où STX dispose également d'un chantier et dont la proximité avec l'estuaire de la Loire est vécue comme une menace.

... Et craint la politique sociale de l'ancien patron des chantiers

Le dernier sujet d'inquiétude pour le syndicat, et non des moindres, porte sur la politique sociale qu'adoptera le nouveau président de DCNS. Sur ce problème, l'UNSA attaque de front et ne retient pas ses coups. « C'est en effet sous l'ère Boissier que les chantiers nazairiens ont adopté une nouvelle organisation du travail afin de baisser les coûts de production. Celle-ci s'est traduite par une forte réduction des effectifs, un recours massif à la sous-traitance et à l'intérim... », accuse-t-elle notamment. Souhaitant que le futur président fasse de l'emploi l'une de ses « priorités », l'UNSA réclame qu'il « maintienne l'unicité DCNS ».
Face à ces interrogations, le premier exercice du nouveau PDG, une fois nommé, sera certainement de s'expliquer sur ses intentions et de rassurer les personnels. Une bonne occasion pour montrer sa pratique du dialogue social dans la navale.

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