Marine Marchande

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De Saint-Nazaire à Nantes : 40 milles avec les pilote de Loire

Marine Marchande

Petit matin d’hiver sur Saint-Nazaire. Au-dessus de l’écluse, il y a la vigie des pilotes. Une véritable passerelle de navire, écrans et VHF, table à carte et vue panoramique sur l’entrée de la Loire. L’estuaire du fleuve des rois, celui qui décide qui est au Nord et qui est au Sud, celui qui irrigue le jardin de la France et les châteaux de la Renaissance, les vignobles, les marais, Saint-Etienne, Nevers, Orléans, Blois, Tours, Angers et Nantes, et qui reste pourtant le plus sauvage des cours d’eaux français. Au bout de ses 1013 kilomètres de longueur, la Loire rejoint l’océan à Saint-Nazaire.

Et la « rivière », ici, devient maritime. Depuis l’annexion de la Bretagne au royaume de France, en 1532, le port de Nantes a prospéré. Bien protégée au fond de son estuaire, la cité des Ducs de Bretagne devient  l’une des plateformes d’échanges majeures du pays.  Ses armateurs, basés sur le quai de la Fosse, construisent des navires par centaines. Ils développent le trafic vers les colonies avant de se tourner vers le commerce triangulaire, qui a considérablement enrichi les commerçants de la ville jusqu’à son interdiction définitive en 1831. Saint-Nazaire, quant à elle, va émerger de la révolution industrielle. Les gros vapeurs ne peuvent pas remonter le fleuve jusqu’à Nantes. Alors le petit havre, qui servait de base avancée pour les pilotes de Loire, va devenir à la fin du XIXème siècle, un port industriel et le siège des plus gros chantiers navals de la façade atlantique. L’avant-port et le port,  Saint-Nazaire et Nantes, plutôt que de se concurrencer, ont uni leur destinée au XXème siècle. La Loire les relie et un seul établissement, le Grand Port Maritime de Nantes Saint Nazaire, les réunit.

 

 

En Loire ( © MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

 

Et comme depuis la nuit des temps maritimes, c’est devant Saint-Nazaire que les pilotes servent les navires. Ce matin, il y a un peu de monde sur rade. Guillaume Dalmard, un des plus jeunes pilotes de la station, est concentré. Il reprend toutes les caractéristiques du navire qu’il s'apprête à prendre en charge avec un collègue. Un gros navire, 190 mètres de long et 57.000 tonnes, qui va effectuer les 40 milles qui séparent la station devant Saint-Nazaire et le terminal de Roche-Maurice, au cœur de la ville de Nantes. Un vraquier libérien, l'Al-Yassat II sorti en 2011 des chantiers coréens STX, arrive lège du Maroc pour repartir chargé de blé vers le Yémen. 6.7 mètres de tirant d’eau, cela laisse de la marge par rapport au chenal de la Loire dragué en permanence à 13 mètres avant Donges et à 4.4 mètres –auxquels il faut évidemment rajouter la hauteur d’eau - après. Le retour sera plus délicat, puisque le navire aura chargé 30.000 tonnes de blé à Nantes. Il redescendra la Loire jusqu’à Montoir-de-Bretagne, afin de compléter son chargement avec 20.000 tonnes supplémentaires.

 

 

© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 
 

Mais chaque chose en son temps. Ce matin, il va d’abord  falloir lui faire « remonter » la Loire. Guillaume rejoint son collègue Florent Bonhomme. Ce dernier vient de passer quelques heures de repos sur la Couronnée IV, le bateau pilote. Dernier exemplaire de son genre en France, la Couronnée est une base-vie avancée. Compte tenu de la longueur des pilotages, du temps de transit routier entre Nantes et Saint-Nazaire et de la très stricte règlementation sur le temps de repos entre deux pilotages, les pilotes ont choisi de garder le principe d’un bateau sur rade, à proximité de la station et sur lequel ils sont amenés en vedette pour attendre leur prochain service.  Ce matin, il y a relève d’équipage sur la Couronnée IV. Les six marins présents à bord passent le relais à leurs collègues sur le quai de Saint-Nazaire. La station de pilotage de Loire regroupe trente pilotes et trente marins qui arment la Couronnée et les quatre vedettes pilotines.

 

 

La Couronnée IV (© PILOTES DE LOIRE) 

 

Le carré de la Couronnée IV ( © MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Plan de cabinage à bord de la Couronnée IV  (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

 

Le jour se lève doucement sur l'estuaire. A bord de la vedette, Guillaume et Florent font le point sur les conditions du jour. La mer est calme, il n’y a pas beaucoup de vent, mais on comprend vite qu’ici, les vraies contraintes sont ailleurs. « En fait, en Loire ce sont les courants qui dictent les conditions. Il y a le courant de marée, qui remonte jusqu’à Nantes. Et il y a le courant de la rivière qui peut être important quand il y a des crues, notamment en hiver quand il a beaucoup plu », détaille Florent. Des courants puissants qui peuvent atteindre 5 à 6 nœuds.  Et en fonction desquels tous les transits sont calculés. Il faut, ainsi, que les conditions de marée soient optimales – plutôt à l’étale donc -  pour l’arrivée à Nantes où les navires évitent dans l’étroite zone de Trentemoult avant d’être mis à quai. De même le départ de Nantes se fait souvent le courant dans le nez pour arriver pleine mer en bout de chenalage. 

 

 

A bord de la vedette (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

 

L'Al-Yassat II fait route vers le point de station. La vedette vient le long du bord. « Nous procédons toujours comme cela, en prenant le bateau en marche. C’est beaucoup plus facile pour démarrer la manœuvre de chenalage. Le navire a passé la nuit au mouillage et le commandant a mis en route une demi-heure avant notre arrivée pour être au point de rencontre ». L’échelle de pilote et les escaliers sont grimpés rapidement, l’arrivée à la passerelle marquée par un joyeux « Welcome in Nantes Saint-Nazaire », apprécié par le commandant pakistanais du vraquier. Celui-ci va remonter la Loire pour la première fois. Et a l’air heureux de faire cette expérience.

 

 

A la passerelle du Al-Yassat (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

 

Guillaume installe rapidement sur chaque aileron de passerelle les antennes du PPU, le Pilot Portable Unit, un GPS qui va venir en complément des instruments du bord pour avoir la vision la plus fine du positionnement du navire. Florent demande de mettre en avant toute. Le vraquier atteint rapidement les 13 nœuds alors que les premières bouées de chenal sont en vue. Une montée en régime qui a permis au pilote de se rendre compte de la réactivité du navire et de ses capacités de manœuvres. En quelques minutes, l’expérience de Florent lui permet de cerner les paramètres du bateau. « C’est important de savoir comment le navire se comporte. Mais c’est aussi crucial de bien comprendre le fonctionnement de l’équipage, sa réactivité, l’ambiance à la passerelle, la bonne compréhension des ordres. Le facteur humain est primordial dans la sécurité du navire. Et notre rôle est d’y participer activement dans les moments de stress que peuvent être un chenalage ou un accostage ». Le commandant a un sourire un peu fatigué. On devine que la vie sur l'Al-Yassat II, qui effectue de nombreux transits entre le Moyen-Orient et l’Europe, comporte une bonne dose de stress. Autour de la passerelle, des sacs de sable sont placés sur les ailerons. Des renforts de barbelés sont sur le pont. Le navire connaît bien le golfe d’Aden, où il amènera sa cargaison de blé nantais dans quelques jours. « Les pirates, on en voit presque à chaque fois. On fait ce qu’il faut, bien sûr. On a des équipes de sécurité à bord. Mais moi je n’en dors plus », confie le commandant. Guillaume et Florent écoutent attentivement. Cela fait aussi partie de leur métier.

 

 

Le pont de Saint-Nazaire (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

 

Devant le navire, il y a le pont de Saint-Nazaire, l’entrée symbolique de la Loire. « You have a very good ship captain », lance Florent. Le vraquier réagit bien et vite. Pour l’instant, le moteur est toujours en avant toute. « Il n’y a pas de vitesse minimum ou maximum pour chenaler. On adapte en fonction de la manoeuvrabilité et du courant ». L’idée étant évidemment d’avoir toujours une réserve de vitesse pour ne pas dériver dans les étroits virages du chenal.

Un coup de corne de brume pour saluer l’entrée dans le port, le vraquier longe les chantiers navals, le terminal roulier et le TMDC (terminal marchandises diverses et conteneurs) de Montoir de Bretagne. Sur la carte, Guillaume explique le relief assez caractéristique du lieu. « Quand ils ont creusé le port de Saint-Nazaire, toute la terre excavée a été remise à l’eau vers la rive sud de la Loire. Le chenal est donc bien au Nord et à côté ce sont des hauts fonds ». De véritables plateaux de sable dont il apparaît clairement qu’il ne faut pas s’approcher. Florent et Guillaume ont des repères visuels bien précis : peu avant la raffinerie de Donges, ils montrent la surface de l’eau. Des tourbillons sans doute liés au courant et un effet de site. « La Loire, c’est pour ça que c’est passionnant. Ca change tout le temps ».

 

 

Les chantiers STX ((© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Le TMDC de Montoir (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Le terminal pétrolier de Donges (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

La raffinerie de Donges (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

 

« Donges, c’est le point de non-retour ». Une fois franchie la pointe derrière la raffinerie, il faut descendre à Nantes, plus moyen de s’arrêter ou de faire demi-tour. La grande descente, qui va s’achever dans la zone d’évitage de Trentemoult,  commence là.  Et tout est calculé en fonction de cette arrivée. Depuis plusieurs années, la municipalité de Nantes réfléchit à la construction d’un nouveau franchissement de la Loire pour désengorger le très emprunté pont de Cheviré. La solution d’un pont a été envisagée, parmi d’autres. « Nous avons été consultés dans le cadre des réflexions sur ce projet. Nous avons effectué des tests en simulateur avec notamment la solution d’un pont levant  qui pourrait laisser passer des bateaux ». Et c’est justement cette contrainte de point de non-retour qui a des effets importants sur un éventuel pont levant. Entre Donges et Nantes il y a environ 2 heures  à 3 heures de transit. Une fois le point de non-retour passé, il faut absolument garantir que le bateau puisse passer le pont, puisqu’il ne peut plus s’arrêter. Il faut donc que le pont soit levé au moment où le navire passe le point de Donges. « Il faut toujours penser au pire. Imaginons qu’il y ait un accident sur le pont ou un problème mécanique qui empêche le pont de monter. On ne peut pas l’apprendre alors que le navire est déjà engagé sur la descente, on court droit à la catastrophe ». Les contraintes de temps seraient donc relativement lourdes pour un éventuel pont levant. Le trafic annuel des terminaux amont représente environ 3 millions de tonnes et n'est pas transférables à Saint-Nazaire. Les élus nantais, qui annoncent le choix d’une option dans les mois qui viennent, ont pris la mesure des contraintes. « Plusieurs problématiques sont interconnectées à ce dossier : accès à l’Ile de Nantes, élargissement des itinéraires dans la zone centrale, optimisation de Cheviré, relation entre le Sud Ouest et le Nord Ouest de Nantes… Cette question des franchissements est hautement stratégique car elle est aussi intimement liée aux enjeux de la vie portuaire, à l’accès vers les fonctions centrales qui seront celles de l’Ile de Nantes, et vers toutes les activités essentielles qui viendront s’y implanter », a ainsi déclaré Gilles Retière, maire de Rezé et président de Nantes Métropole le 7 janvier, lors de ses vœux aux institutionnels.

 

 

Le prototype d'éolienne offshore Haliade (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

 

A la passerelle de l'Al-Yassat II, l’ambiance est calme. Florent donne les ordres de barre en surveillant constamment le comportement du navire. Guillaume prend contact avec tous « les collègues » du fleuve. « Nous appelons régulièrement nos collègues des bacs de Loire ou du Navibus de Nantes ».  Avec toujours cette question : «  du flot ou du jusant ? ». Les courants, toujours les courants. Avec des petits coefficients, le courant de crue peut prendre le dessus sur celui de marée.  Sur un canal de la VHF, un répondeur annonce régulièrement les hauteurs d’eau sur différentes stations le long du chenal. Le prototype d'éolienne offshore Haliade, installé sur le site du Carnet est passé, le navire est au milieu des roselières de bord de Loire. La rivière paraît soudainement bien étroite pour le gros vraquier. Florent sourit, « pas d’inquiétude, il y a de la place, il y en a même suffisamment pour se croiser à deux navires ». Dans les grandes courbes de la Loire, il y a des digons, des sortes de petits épis. « C’est pour agglomérer la vase qui y est charriée par le fleuve, ça permet de faciliter l’évacuation du chenal lui-même. Mais à d’autres endroits, il faut un dragage régulier pour maintenir les cotes.

La remontée réserve également des curiosités touristiques. « Look captain ! » Sur la rive du Pellerin, il y a un voilier qui tente de franchir une digue en se contorsionnant. Une des œuvres de la biennale d’art contemporain organisée dans l’estuaire. Un peu plus loin, la fameuse maison qui coule ou encore, juste avant Cheviré, des panthères et des ours dans les arbres. L’équipage a sorti les appareils photos, ravi de la surprise.

 

 

Le Pellerin (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

La maison qui coule en Loire (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Basse-Indre (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

 

Les bacs du Pellerin, puis ceux de Basse-Indre sont passés, le navire a réduit sa vitesse, l’ambiance est désormais plus urbaine et plus industrielle, entre le site de DCNS et celui d’Airbus. Guillaume et Florent ont appelé les remorqueurs qui attendent en amont du pont de Cheviré. Le Cognac, basé à Nantes, sera le pousseur, le VB Nantes et le VB Saint-Marc, arrivés de Saint-Nazaire, crocheront à l’avant et à l’arrière.

 

 

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

Le pont de Cheviré (© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

 

Le pont de Cheviré est passé. Florent a déjà le regard posé sur la zone d’évitage. Il connaît désormais les conditions pour faire faire demi-tour à son gros navire, entre le quai du terminal céréalier de Roche-Maurice et les jolies maisons de Trentemoult. L’étrave pointe vers l’île de Nantes et sa nouvelle attraction, le Carrousel des Mondes Marins, Florent lance le mouvement. Les 190 mètres du navire vont effectuer un 180 degrés en quelques minutes dans une chorégraphie impeccablement réglée. Sur le quai et sur l’eau, les lamaneurs sont prêts. Au total, 12 amarres seront passées : le courant encore et toujours. Quatre heures après son arrivée à la station, l'Al-Yassat II est arrivé à bon port en plein cœur de la ville de Nantes. « Ce transit c’est le plus long que l’on puisse faire en tant que pilote de Loire ». Mais, à en voir leurs mines réjouies, c’est sans doute un de celui qu’ils préfèrent, Guillaume et Florent.

 

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

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(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

 

(© MER ET MARINE - CAROLINE BRITZ)

Port de Nantes Saint-Nazaire