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Des patrouilleurs français pour les Saoudiens ?

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Des patrouilleurs français pour les Saoudiens ?

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On a beaucoup parlé, ces derniers temps encore, de la volonté française de vendre des frégates du type FREMM à l’Arabie Saoudite. Mais ce n’est pas le seul projet sur lequel l’industrie tricolore peut espérer décrocher un gros contrat. En fait, la marine saoudienne souhaite renouveler et développer en priorité sa flotte de patrouilleurs rapides, afin notamment de moderniser et muscler les moyens ses forces navales dans le golfe Persique. Ce projet est différent de celui qu’a décroché le groupe allemand Lürssen, avec selon les sources un contrat pouvant aller jusqu’à 140 bateaux pour un montant estimé à plus de 1.5 milliard d’euros. Il s’agit de petits navires de type intercepteurs, vedettes et patrouilleurs, ainsi que de bateaux de soutien. L’ensemble est destiné au ministère saoudien de l’Intérieur. Ce fameux contrat est en réalité l’un des volets du défunt projet géant Miksa (qui signifiait Ministry of Interior Kingdom of Saudi Arabia), au travers duquel les Français ont tenté pendant 20 ans de vendre aux Saoudiens un concept global de surveillance de leurs 9000 kilomètres de frontières terrestres et maritimes. Un contrat mirifique qui échappa finalement à Thales et dont le plus gros morceau est tombé en 2009 dans l’escarcelle d’EADS Allemagne.

Le projet de patrouilleurs sur lequel la France a, aujourd’hui, une belle carte à jouer ne concerne pas le ministère de l'Intérieur mais la marine saoudienne, qui a grand besoin de renouveler ses moyens dans le domaine des unités rapides de 20 à 30 mètres. Sa flotte est en effet, sur cette catégorie, peu développée et généralement vieillissante. Or, ce type de bateaux est aujourd’hui essentiel pour surveiller et faire respecter au quotidien la souveraineté des zones économiques exclusives. Lutte contre les trafics illicites et le terrorisme, prévention d'incursions éventuelles de pays riverains… Il s’agit notamment de protéger les approches maritimes du pays, ainsi que les installations offshore et le trafic commercial qui se trouvent dans les eaux saoudiennes.

 

Ocea sur les rangs depuis plusieurs années

 

Discrètement, comme à son habitude, le groupe Ocea se positionne depuis une petite dizaine d’années sur ce projet, soumis à une consultation internationale.  Le constructeur vendéen, qui réalise 95% de son chiffre d’affaires à l’export et vend aujourd’hui ses bateaux de l’Asie à l’Amérique latine, en passant par le continent africain, est semble-t-il bien placé pour emporter le marché. Car ses produits, ainsi que son offre, ont d’après plusieurs sources retenus l’attention des autorités saoudiennes. Cela ne signifie pas que l’affaire est conclue, mais de nombreux voyants positifs laissent espérer une issue favorable. Le programme, dont le contour exact demeure secret, porte sur un nombre assez conséquent de bateaux et, si c’est Ocea qui sort victorieux de la compétition, les retombées économiques seront importantes pour la Vendée et la Loire Atlantique. L’industriel réalise en effet l’intégralité de sa production sur ses sites des Sables d’Olonne, de Fontenay-le-Comte et de Saint-Nazaire. Plusieurs années de charge sont donc en jeu pour les 240 personnes employées par Ocea dans ses activités navales, auxquels s’ajoutent des centaines de sous-traitants. Quant à savoir si le constructeur a les moyens d’assurer un programme de plusieurs dizaines de bateaux livrables à un rythme soutenu, il n’y a qu’à regarder ce qu’il a produit ces dernières années. On se souvient, ainsi, qu’Ocea a livré de février à décembre 2013 pas moins de 22 crew boats de 21 mètres, et ces navires de transport de personnel destinés à l’industrie offshore ne représentaient qu’une partie de sa production d’alors, également constituée d’une série de patrouilleurs.

 

 

Frégates du type FREMM (© : DCNS)

Frégates du type FREMM (© : DCNS)

 

Vendre des frégates pour compenser la contraction du programme national

 

En parallèle, la France souhaite vivement vendre à Ryad des frégates du type FREMM, directement dérivées de celles réalisées par DCNS pour les marines française et marocaine. Jusqu’à six unités seraient en jeu pour un montant d’environ 15 milliards d’euros. En plus de la réalisation des bâtiments, ainsi que de leur équipement, le projet Foxtrot comprend un important volet lié à la formation des équipages, ainsi qu’à la maintenance des frégates. Cela fait des années que la France tente de conclure ce programme, aussi appelé Sawari III (Sawari I avait vu la vente de quatre frégates et deux ravitailleurs dans les années 80 et Sawari II celle de trois frégates dans les années 90). Alors que les discussions sont traditionnellement très longues avec les Saoudiens, Paris tente depuis un moment d’accélérer les choses. Un empressement qui pourrait bien être lié à la nouvelle loi de programmation militaire, qui a entériné une réduction de voilure sur de nombreux programmes en raison d’un contexte budgétaire très contraint. Parmi eux, il y a justement FREMM. Ainsi, on parle désormais d’une livraison de la dernière frégate française en 2025 au lieu de 2022. Mais en plus de l’étalement de la production, le programme pourrait surtout être amputé de trois frégates sur les 11 prévues. C’est en 2016 que la décision doit être prise mais il semble de plus en plus évident que ces bâtiments feront les frais des coupes budgétaires. Or, si tel est le cas, l’Etat devra payer des pénalités à DCNS, qui verra mécaniquement le coût des FREMM produites à Lorient augmenter en raison d’un effet de série moins important. Sauf, précisément, si une commande à l’export vient compenser la contraction des commandes nationales. C’est là que l’Arabie Saoudite entre en jeu.  

 

Le prince héritier réaffirme sa priorité pour les patrouilleurs

 

D’où, très probablement, l’insistance de Paris, depuis un an, à faire en sorte que ce contrat aboutisse. Sauf que Ryad, malgré ce que l’on peut entendre ici et là, ne se montre pas très pressé d'acquérir de nouvelles frégates. Dans ce domaine, le royaume va déjà engager la modernisation des frégates et ravitailleurs livrés par la France dans le cadre de Sawari I. DCNS et ses partenaires vont assurer les travaux à Djeddah dans le cadre du contrat LEX, signé l’été dernier et qui comporte en plus de la rénovation des bâtiments une remise à niveau complète des installations portuaires et la formation du tissu industriel local à la maintenance de la flotte.

Côté français, on espérait que la récente visite officielle à Paris du prince héritier Salman Bin Abdulaziz Al-Saoud, vice-premier ministre et ministre de la Défense saoudien, se traduirait par la signature d’une lettre d’intention, ouvrant la voie à un accord intergouvernemental. Mais aucune annonce officielle n'est intervenue, les Français renvoyant à la fin octobre, en marge du salon Euronaval, leur objectif de voir lancées des discussions concrètes. On a cependant noté que le projet de nouvelles frégates n’était pas mentionné dans le communiqué conjoint publié le 4 septembre, à l’issue de la visite du prince saoudien. S’il y est question de renforcer la coopération dans la défense aérienne, le domaine satellitaire et le ravitaillement en vol, le MRTT étant cité, aucune mention relative à Foxtrot n’a été faite pour le volet naval. En revanche, on peut lire dans le communiqué que « la France s’est déclarée prête à soutenir le projet de la marine saoudienne d’acquérir des patrouilleurs rapides pour le renforcement de ses capacités navales ». Une nouvelle fois, le prince aurait fait comprendre aux autorités françaises que si les FREMM intéressaient le royaume, la priorité du moment allait aux patrouilleurs.

A l’Etat maintenant de jouer intelligemment la partie pour permettre la vente des patrouilleurs et, concomitamment, préparer au mieux la conclusion de Foxtrot. Pour un certain nombre d’observateurs, l’objectif est de ne pas brusquer les Saoudiens et, surtout, de ne pas torpiller le plus petit projet en pensant qu’il peut perturber le plus important. En fait, l’un n’empêche pas l’autre, puisqu’ils sont complémentaires et répondent à des besoins différents. L’expérience a, de plus, montré que les luttes fratricides entre projets français se terminaient souvent par un échec collectif. 

OCEA Naval Group (ex-DCNS)