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Dissuasion : Les fondamentaux, le désarmement et l'avertissement nucléaire

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Dissuasion : Les fondamentaux, le désarmement et l'avertissement nucléaire

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A l'occasion de la présentation du sous-marin nucléaire lanceur d'engins (SNLE) Le Terrible, vendredi dernier à Cherbourg, le chef de l'Etat a fait le point sur la doctrine française en matière de dissuasion. Devant plusieurs milliers de personnes, Nicolas Sarkozy est, tout d'abord, revenu aux fondamentaux. Evoquant le lancement du Redoutable, « ici-même, en 1967 », par le général de Gaulle, le président a confirmé le rôle de la dissuasion, arme strictement défensive, arme de légitime défense, « assurance vie de la nation contre toute menace d'origine étatique, d'où qu'elle vienne et quelqu'en soit la forme, visant nos intérêts vitaux ».
« Mon premier devoir en tant que chef de l'Etat et chef des armées est de veiller à ce qu'en toutes circonstances, la France, son territoire, son peuple, ses institutions républicaines soient en sécurité. Et qu'en toutes circonstances notre indépendance nationale, notre autonomie de décision soient préservées. La dissuasion nucléaire en est la garantie ultime ». Si, pour Nicolas Sarkozy, le pays ne court aucun risque d'invasion dans les quinze prochaines années, « d'autres menaces pèsent sur notre sécurité. Certains arsenaux nucléaires continuent de s'accroître. La prolifération nucléaire, bactériologique et chimique se poursuit, ainsi que celle des missiles balistiques et de croisière. (...) D'autres pays, en Asie ou au Moyen Orient, développent à marche forcée des capacités balistiques. Je pense en particulier à l'Iran. L'Iran accroît la portée de ses missiles balistiques, alors que de graves soupçons pèsent sur son programme nucléaire. C'est bien la sécurité de l'Europe qui est en jeu ».

Nicolas Sarkozy à Cherbourg, vendredi dernier (© : SERVICE PHOTO ELYSEE - D. NOIZET)
Nicolas Sarkozy à Cherbourg, vendredi dernier (© : SERVICE PHOTO ELYSEE - D. NOIZET)

Les forces nucléaires françaises, « élément clé » de la sécurité de l'Europe

Concernant une future dissuasion européenne, le président s'est montré prudent vis-à-vis de ce que beaucoup d'observateurs considèrent comme un serpent de mer potentiellement séduisant politiquement. En effet, par définition, la dissuasion est l'outil d'un Etat et, par conséquent, elle ne se partage pas (*) et ne peut être décidée par le biais d'un consensus multinational. Faute d'autorité politique commune, le problème est en effet très simple : Qui, en cas d'agression, prendra la décision d'appuyer sur le bouton ? Toutefois, selon Nicolas Sarkozy, « S'agissant de l'Europe, c'est un fait, les forces nucléaires françaises, par leur seule existence, sont un élément clé de sa sécurité. Un agresseur qui songerait à la mettre en cause doit en être conscient ». Le chef de l'Etat a, dans ce cadre, proposé aux partenaires européens un « dialogue ouvert sur le rôle de la dissuasion et sa contribution à notre sécurité commune ». Il est, en outre, revenu sur le cas du Royaume Uni, seule autre puissance nucléaire de l'UE. « Nous avons pris une décision majeure, nous avons constaté qu'il n'y avait pas de situation dans laquelle les intérêts vitaux de l'un seraient menacés sans que les intérêts vitaux de l'autre le soient ». Qu'on ne s'y méprenne toutefois pas, la perspective de voir des patrouilles communes ou partagées de SNLE français et britanniques ne semble pas encore à l'ordre du jour.

Le SNLE Le Terrible (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)
Le SNLE Le Terrible (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU)

Une délimitation évolutive des intérêts vitaux

Contrairement à Jacques Chirac, en 2006, le chef de l'Etat s'est bien gardé de détailler les « intérêts vitaux » pour lesquels une riposte nucléaire pourrait intervenir. On se rappelle que son successeur avait, notamment, évoqué les approvisionnements énergétiques mais aussi le terrorisme. Sans le dire clairement, l'ancien locataire de l'Elysée avait laissé entendre qu'un état menant des actions terroristes contre la France pourrait s'exposer au feu nucléaire. « Les dirigeants d'États qui auraient recours à des moyens terroristes contre nous, tout comme ceux qui envisageraient d'utiliser, d'une manière ou d'une autre, des armes de destruction massive, doivent comprendre qu'ils s'exposent à une réponse ferme et adaptée de notre part. Et cette réponse peut être conventionnelle. Elle peut aussi être d'une autre nature », avait déclaré Jacques Chirac en janvier 2006.
Vendredi dernier, Nicolas Sarkozy n'est pas entré dans les détails. « Nos intérêts vitaux (...) comprennent bien sûr les éléments constitutifs de notre identité et de notre existence en tant qu'Etat-nation, ainsi que le libre exercice de notre souveraineté. Ma responsabilité en tant que chef de l'Etat est d'en apprécier à tout moment la limite, car dans un monde qui change, celle-ci ne saurait être figée ». Rappelant que ceux qui s'en prendraient aux intérêts vitaux de la France s'exposeraient à une riposte touchant, en priorité, les centres de pouvoir politique, économique et militaire, le président est également revenu sur la notion d'avertissement nucléaire. « Nous ne pouvons exclure qu'un adversaire se méprenne sur la délimitation de nos intérêts vitaux, ou sur notre détermination à les sauvegarder. Dans le cadre de l'exercice de la dissuasion, il serait alors possible de procéder à un avertissement nucléaire, qui marquerait notre détermination. Il serait destiné à rétablir la dissuasion ». Cet ultime avertissement pourrait prendre la forme d'une attaque limitée grâce aux missiles Air-Sol Moyenne Portée (ASMP) dont peuvent être dotés les Mirage 2000-N de l'armée de l'air et les Super Etendard embarqués sur porte-avions. Il pourrait également s'agir, comme l'avait révélé Jacques Chirac il y a deux ans, d'un tir à partir d'un SNLE dont certains missiles ont vu le nombre de têtes embarquées (six au maximum) réduit après 2001.

Un SNLE à la mer (© : MARINE NATIONALE)
Un SNLE à la mer (© : MARINE NATIONALE)

Un arsenal réduit à moins de 300 têtes

Face à l'évolution du contexte stratégique, l'Elysée a décidé de faire évoluer l'arsenal français. S'il n'est pas question de « baisser la garde » et de remettre en cause la dissuasion nucléaire, Nicolas Sarkozy a annoncé une réduction du nombre de têtes mises en oeuvre par l'armée de l'air. « La France applique le principe de stricte suffisance : elle maintient son arsenal au niveau le plus bas possible, compatible avec le contexte stratégique. Ceci m'a conduit à décider une nouvelle mesure de désarmement : pour la composante aéroportée, le nombre d'armes nucléaires, de missiles et d'avions sera réduit d'un tiers ». Et le président a joué la carte de la transparence, quitte à faire grincer quelques dents chez certains militaires, en annonçant qu'après cette réduction, « notre arsenal comprendra moins de 300 têtes. C'est la moitié du nombre maximum de têtes que nous ayons eu pendant la guerre froide ». A l'énoncé de cette phrase, certains spécialistes se sont immédiatement jetés sur leurs calculatrices. Avec une dotation maximale de 96 têtes par SNLE et une tête par missile embarqué sur avion, l'arsenal devrait permettre d'armer deux SNLE, la quarantaine de Mirage (puis de Rafale) de l'armée de l'air et de disposer de stocks pouvant, par exemple, servir à équiper, le cas échéant, les avions de l'aéronautique navale. Ceci ne fait que confirmer, au demeurant, le contrat opérationnel de la Force océanique stratégique, qui doit disposer, en permanence, d'au moins un SNLE en patrouille, contre deux à trois durant la guerre froide. La FOST alignait alors six sous-marins, contre quatre aujourd'hui (Le Terrible prenant en 2010 la relève du Vigilant, qui entrera en grand carénage).

Nicolas Sarkozy à Cherbourg, vendredi dernier (© : MER ET MARINE)
Nicolas Sarkozy à Cherbourg, vendredi dernier (© : MER ET MARINE)

La Chine et les Etats-Unis invités à ratifier le traité d'interdiction complète des essais nucléaires

« La France respecte ses engagements internationaux et notamment le traité de non prolifération nucléaire. Elle a aujourd'hui un bilan exemplaire et unique au monde en matière de désarmement nucléaire. Premier Etat, avec le Royaume Uni, à avoir signé et ratifié le traité d'interdiction complète des essais nucléaires, premier Etat a avoir décidé la fermeture et le démantèlement de ses installations de matières fissiles à des fins explosives, seul Etat à avoir démantelé, de manière transparente, son site d'essais nucléaires situé dans le Pacifique, seul Etat à avoir démantelé ses missiles nucléaires sol-sol, seul Etat à avoir réduit volontairement d'un tiers le nombre de ses sous-marins nucléaires lanceurs d'engins », a rappelé Nicolas Sarkozy, qui a invité des experts internationaux « à venir constater le démantèlement de nos installations de production de matières fissiles militaires de Pierrelatte et de Marcoule ». Mais, pour le président, la base même de la sécurité collective est la « réciprocité », alors que 8 Etats dans le monde ont, aujourd'hui, déclaré avoir fait des essais nucléaires. « Je propose, à la communauté internationale, un plan d'action sur lequel j'appelle les puissances nucléaires à s'engager résolument, d'ici à la conférence du TNP en 2010. J'invite tous les pays à ratifier le traité d'interdiction complète des essais nucléaires, à commencer par la Chine et les Etats-Unis qui l'ont signé en 1996. Il est temps de le ratifier ».
Appelant les détenteurs de la bombe à démanteler en toute transparence leurs sites d'essais, Nicolas Sarkozy propose de lancer la négociation sur un traité d'interdiction de production de matières fissiles pour les armes nucléaires et de mettre en place un moratoire immédiat sur la production de ces matières. De même, la France propose l'ouverture de négociations internationales en vue d'interdire les missiles sol-sol de portée courte et intermédiaire.
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(*) Voir notre entretien avec l'amiral Thierry d'Arbonneau

Un missile M45 tiré depuis un SNLE (© : MARINE NATIONALE)
Un missile M45 tiré depuis un SNLE (© : MARINE NATIONALE)