Défense
Du Brésil à la France,  mobilisation pour sauver le porte-avions São Paulo

Focus

Du Brésil à la France, mobilisation pour sauver le porte-avions São Paulo

Défense
Histoire Navale

L’ex-porte-avions Foch, qui a servi au sein de la flotte française de 1963 à 2000 puis fut transféré au Brésil, va-t-il connaitre une seconde vie comme musée naval ?  C’est la volonté d’une association fondée par des vétérans des forces aériennes et de l’aéronavale brésiliennes, soutenus par d’anciens marins français et de nombreux passionnés des deux côtés de l’Atlantique.

Sistership du Clémenceau (1961-1997), démantelé en 2009 au Royaume-Uni, l’ex-Foch est un bâtiment de 265 mètres de long pour 51 mètres de large au niveau du pont d’envol et un déplacement lège d’environ 24.000 tonnes. Doté de six chaudières et deux groupes turbo-réducteurs, avec une puissance totale de 126.000 cv, le bâtiment pouvait atteindre la vitesse de 32 nœuds. Son équipage était formé par plus de 1000 marins, auxquels s’ajoutaient près de 700 personnels pour le groupe aérien embarqué, qui pouvait être composé d’une quarantaine d’aéronefs.

 

Le Foch en mars 1982 avec ses huit tourelles de 100mm et des Alizé sur le pont (@ JEAN-CLAUDE BELLONNE)

Le Foch en mars 1982 avec ses huit tourelles de 100mm et des Alizé sur le pont (@ JEAN-CLAUDE BELLONNE)

Dans les années 70 avec des Crusader, Etendard IV et Alizé sur le pont d'envol (@ US NAVY)

Dans les années 70 avec des Crusader, Etendard IV et Alizé sur le pont d'envol (@ US NAVY)

Le Foch dans les années 90 (@ MARINE NATIONALE)

Le Foch dans les années 90 (@ MARINE NATIONALE)

 

Après 37 ans de service au sein de la Marine nationale, le Foch fut remplacé par le Charles de Gaulle. Ce dernier, à défaut de voir comme initialement prévu son sistership construit, succéda en même temps au Clémenceau, avec toutes les problématiques de permanence du groupe aéronaval que connait depuis la France.

Après une remise à niveau et le débarquement de certains matériels, comme les systèmes Crotale et tourelles de 100mm, le Foch rejoignit donc le Brésil il y a un peu plus de 18 ans, en février 2001. Rebaptisé São Paulo, l’ancien porte-avions français, acquis pour une dizaine de millions d’euros, permit de remplacer le vieux Minas Gerais. Il s’agissait d’un ancien Colossus construit à la fin de la seconde guerre mondiale par la Royal Navy (HMS Vengeance), mis en service en 1945 et transféré en 1953 au Brésil, où il resta officiellement en service jusqu’à l’arrivée de Foch. Avec le São Paulo, plus grand et équipé de deux catapultes à vapeur longues de 50 mètres, la marine brésilienne comptait pouvoir déployer un groupe aérien embarqué comprenant jusqu’à 34 aéronefs, dont 18 avions de combat Skyhawk et différents types d’hélicoptères (Sea King, Super Puma, Esquilo…)

 

Un Skyhawk de l'aéronavale brésilienne ici lors de manoeuvres avec la marine américaine (@ US NAVY)

Un Skyhawk de l'aéronavale brésilienne ici lors de manoeuvres avec la marine américaine (@ US NAVY)

Le São Paulo avec le porte-avions américain USS Ronald Reagan (@ US NAVY)

Le São Paulo avec le porte-avions américain USS Ronald Reagan (@ US NAVY)

 

Pendant ses premières années de service sous pavillon brésilien, le bâtiment permit à la Marinha de réacquérir les compétences nécessaires à la mise en œuvre d’une aviation embarquée. Mais le navire souffrit rapidement de problèmes techniques. Victime de l’explosion d’une de ses chaudières en 2004, accident qui fit trois morts et une dizaine de blessés, le São Paulo fut réparé et modernisé entre 2005 et 2011. L’année suivante, alors qu’il était proche de reprendre du service, il subit cette fois un grave incendie, l’immobilisant de nouveau. Au final, il aura donc été très peu opérationnel depuis son départ de France.

Initialement, la marine brésilienne avait prévu de se doter de deux nouveaux porte-avions d’ici 2030 dans le cadre du programme PRONAE. Les difficultés économiques rencontrées par le pays ces dernières années, en particulier suite à l’effondrement des recettes liées au pétrole, ont néanmoins renvoyé ce projet à plus tard. Il fut donc annoncé en décembre 2014 une refonte de l’ancien Foch, avec en particulier une remotorisation, ainsi que l'achat de nouveaux avions compatibles avec le bâtiment, les vieux AF-1 Skyhawk, datant de 1977 (23 avaient été achetés en 1999 au Koweït) devant être retirés du service d’ici là. Le Gripen, retenu pour équiper les forces aériennes brésiliennes fin 2013, était présenté comme un candidat naturel puisque son constructeur, le groupe suédois Saab, assure qu'il peut être navalisé. 

 

L'un des projets avancés pour la refonte du São Paulo, ici avec des Gripen navalisés (@ DEFENSA AEREA & NAVAL)

L'un des projets avancés pour la refonte du São Paulo, ici avec des Gripen navalisés (@ DEFENSA AEREA & NAVAL)

 

Mais ce projet, qui devait permettre de maintenir le bateau en service jusqu’en 2039, fut abandonné. « Après plusieurs tentatives pour récupérer la capacité opérationnelle du São Paulo, l'amirauté a conclu que le programme de modernisation nécessiterait un investissement financier élevé, comprendrait des incertitudes techniques et nécessiterait une longue période d'achèvement », expliqua en février 2017 la marine brésilienne, estimant à 10 ans la durée des travaux. Le désarmement prochain du São Paulo est donc annoncé. « Jusqu'à ce que la marine reçoive un nouveau porte-avions, la capacité à réaliser des opérations de combat naval avec des avions, obtenue au prix d'importants investissements et d'une formation intense de nos pilotes, dans le pays et à l'étranger, sera maintenue depuis des bases terrestres, ainsi qu’au travers de la formation avec les marines alliées », explique alors la marine.

 

(@ MARINHA DO BRASIL)

(@ MARINHA DO BRASIL)

 

La cérémonie de retrait du service du porte-avions intervient finalement le 22 novembre 2018 à Rio de Janeiro. Depuis, le vieux bâtiment est en attente d’être fixé sur son sort. La marine brésilienne prévoit de l’envoyer à la démolition, comme ce fut le cas pour le Minas Gerais  vendu aux démolisseurs indiens en 2002, ou de le couler pour en faire un récif sous-marin. Une triste fin que l’Instituto São Paulo/Foch espère éviter en portant un projet de transformation du bateau en musée naval. « L'histoire de ce navire est spectaculaire et, aujourd’hui, le Brésil est le seul pays d’Amérique du Sud à disposer d’un porte-avions. Transformer ce beau vaisseau en musée serait une attraction sans précédent au Brésil et en Amérique du Sud. L'exemple des vétérans de la marine des États-Unis, qui ont transformé des porte-avions en musées, avec l’USS Intrepid à New York et l’USS Midway à San Diego, montre qu’une telle conversion est possible et que ces bâtiments sont une source de grande fierté. C’est dans cette perspective que nous inscrivons l’idée d'avoir la chance d'écrire un nouveau chapitre dans l’histoire de marine brésilienne, à travers la transformation du São Paulo en musée naval, accueillant des activités culturelles, éducatives et récréatives afin de le transformer en grand parc à thème », explique Emerson Miura, ancien des Forces Aériennes Brésiliennes (FAB) et président de l’Instituto São Paulo/Foch. Depuis sa création en juin 2018, l’association brésilienne peaufine son projet sur le plan technique et financier, tout en multipliant les contacts avec la marine brésilienne, le gouvernement, des entreprises privées et la société civile. Car il s’agit bien de mener un projet appelé à vivre grâce à des fonds privés. « Il faut mettre en place sous la direction d’une fondation privée un modèle autosuffisant basé sur des ressources propres qui permettront d’assurer la maintenance du porte-avions tout en conservant son aspect d'origine ». La fondation pourrait être composée d’anciens militaires et d’investisseurs privés, par exemple des franchises commerciales qui pourraient s’installer à bord.

 

Le Central Opération du São Paulo en 2018 (@ SIMONE KEIKO)

Le Central Opération du São Paulo en 2018 (@ SIMONE KEIKO)

 

 

Le hangar du São Paulo en 2018 (@ SIMONE KEIKO)

Le hangar du São Paulo en 2018 (@ SIMONE KEIKO)

 

 

Sur le São Paulo en 2018 (@ SIMONE KEIKO)

Sur le São Paulo en 2018 (@ SIMONE KEIKO)

 

Car si le projet vise à conserver le bateau en l’état extérieurement, il comporte un gros volet de travaux pour réaménager une partie des espaces intérieurs. Ainsi, le pont situé sous le hangar dans lequel seraient exposés des aéronefs pourrait accueillir des restaurants, boutiques, espaces culturels, lieux d’animation et de divertissement. Mais avant cela, il faudrait bien évidemment démilitariser et dépolluer la coque, tout la mettant aux normes pour l’accueil du public. On notera à ce propos que si le bâtiment a connu de multiples soucis avec ses équipements vieillissants au cours de ses dernières années de service, sa coque est encore dans un état remarquable. Il faut dire qu’à l’époque, les arsenaux français ne lésinaient pas sur l’échantillonnage de l’acier.

 

Dans un premier temps, la marine brésilienne s’est montrée très rétive à ce projet de réhabilitation du São Paulo, répondant dans un courrier en date d’octobre 2018, qu’ « en raison de restrictions budgétaires sévères, de la taille du navire et de la complexité du retrait de certains équipements et matériaux à bord, il n'est pas approprié de les transférer à d'autres fins que le démantèlement ou l’océanisation ». Mais Emerson Miura et les membres de l’association n’ont pas désarmé « Nous avons répondu à la lettre en expliquant que l'Institut São Paulo/ Foch, association non économique de droit privé, ne demande et ne demandera pas de ressources à la marine du Brésil dont nous connaissons les contraintes budgétaires. Nous avons demandé à présenter notre projet en intégralité et expliqué que grâce au droit de cession de l’utilisation du porte-avions à l'Institut, nous pourrions ouvrir le projet à des initiatives privées nationales et internationales avec des possibilités d’investissement et des revenus liés à la gestion du bateau, ce qui déchargerait la marine tout en générant une activité économique et des emplois ».

Depuis, plusieurs rencontres ont été organisées et début juin, l’Institut a notamment pu rencontrer un membre du gouvernement brésilien, au travers d’une réunion apparemment prometteuse. Alors que le projet commence à s’installer dans le paysage au Brésil, où le São Paulo bénéficie d’une belle aura auprès de la population, il est aussi soutenu en France, en particulier par l’association des anciens du porte-avions Foch, fondée en mars 2018 et qui s’emploie elle aussi à faire connaitre « ce magnifique projet qui tient vraiment la route », selon l’un de ses membres.

 

(@ SIMONE KEIKO)

(@ SIMONE KEIKO)

 

L’intérêt historique de sauver le bâtiment est en effet aussi tricolore puisque le Clémenceau, aujourd’hui disparu, et l’ancien Foch furent les premiers porte-avions français conçus en tant que tel et achevés. Le premier, le Béarn, était en effet un ancien cuirassé converti, alors que les Joffre et Painlevé avaient vu leur construction (à peine commencée) cesser en 1940. Puis après-guerre, la Marine nationale avait dû se contenter de bâtiments prêtés ou transférés par les Américains et les Britanniques, en l’occurrence le Dixmude, le La Fayette, le Bois-Belleau puis l’Arromanches. 

Alors que les racines françaises du bâtiment sont restées très présentes pendant sa courte carrière brésilienne, y compris avec la présence du personnage de bande dessinée Obélix que l'on retrouvait sur les drapeaux des différents services du porte-avions, la  carrière du Foch fut également très remplie.

 

 

Du déploiement au sein de la Force Alfa dans le Pacifique en 1966 pour couvrir le début des essais nucléaires en Polynésie, à l’ex-Yougoslavie entre 1993 et 1999 (opérations Balbuzard, Salamandre et Trident), en passant par la mission Saphir II en 1977 lors de l’indépendance de Djibouti, puis en 1983-84 lors de l’opération Olifant au Liban, le Foch fut de quasiment toutes les grandes opérations militaires conduites par la France pendant quatre décennies. 

 

Le Foch en novembre 1973 (@ JEAN-CLAUDE BELLONNE)

Le Foch en novembre 1973 (@ JEAN-CLAUDE BELLONNE)

Le Foch en novembre 1972 (@ JEAN-CLAUDE BELLONNE)

Le Foch en novembre 1972 (@ JEAN-CLAUDE BELLONNE)

Le Foch au large du Liban en mai 1983 (@ US NAVY)

Le Foch au large du Liban en mai 1983 (@ US NAVY)

Le São Paulo en 2018 (@ SIMONE KEIKO)

Le São Paulo en 2018 (@ SIMONE KEIKO)

Marine brésilienne Marine nationale