Marine Marchande
Ecoles de la Marine Marchande : Nantes et Saint-Malo luttent pour leur survie

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Ecoles de la Marine Marchande : Nantes et Saint-Malo luttent pour leur survie

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Manifestations, lettres ouvertes, élus locaux montant au créneau... L'inquiétude s'est fait sentir, ces dernières semaines, dans les écoles nationales de la marine marchande (ENMM) de Nantes et Saint-Malo. Si, en coulisse, on évoque depuis plusieurs années une éventuelle fermeture de ces établissements, la menace s'est faite plus pressante le mois dernier. Décidé à réformer l'enseignement maritime français, articulé autour de quatre ENMM (également appelées Hydros) et 12 lycées maritimes, Dominique Bussereau, secrétaire d'Etat aux Transports, s'est fait plus précis quant aux orientations que le gouvernement souhaite prendre. Evoquant les premières conclusions de la table ronde qui s'est tenue le 31 janvier entre ministère, armateurs, acteurs de la formation maritime et élus, Dominique Bussereau a ouvertement évoqué la baisse du nombre d'ENMM. « La réduction à deux du nombre de sites a fait l'objet d'un large consensus lors de cette table ronde. Ce regroupement s'accompagnera d'un partenariat renforcé avec les armements et les établissements d'enseignement supérieur », a indiqué le secrétaire d'Etat devant les armateurs, le 1er avril dernier. Sans jamais être citées, Nantes et Saint-Malo sont évidemment sur la sellette.

Quatre écoles, deux filières

Après la fermeture de Paimpol, en 1988, les ENMM ne sont aujourd'hui plus que quatre, se répartissant en deux ensembles. Marseille et Le Havre proposent essentiellement une formation polyvalente d'officier, dite filière A ou « Académique », c'est-à-dire l'ancien diplôme de capitaine au long cours et celui d'officier mécanicien de 1ère classe, devenus C1NM. C'est la Polyvalence. A partir de la fin des années 90, les deux autres écoles, Nantes et Saint-Malo, ont été progressivement spécialisées dans la formation professionnelle, dite filière B. Les deux établissements accueillent des marins déjà en activité et reprenant une formation pour évoluer professionnellement vers le grade d'officier ou progresser dans celui-ci. La plupart des élèves de ces deux établissements sont sortis, quelques années plus tôt, des lycées maritimes, où sont formées quelques 1600 personnes. Rencontrant des difficultés pour constituer des promotions, les écoles nantaise et malouine se sont diversifiées. Nantes propose ainsi une formation d'Inspecteur de la sécurité et de la navigation, une formation à la sûreté maritime, et Saint-Malo d'officier électronicien et par son simulateur en vraie grandeur « CESAME », la mise en oeuvre des embarcations de sauvetage. « Au fil des années, nous ne sommes donc retrouvés avec deux écoles de formation académiques d'officiers et deux écoles de promotion sociale », résume Gustave Viala, ancien vice-président de l'Association des Elèves et anciens Elèves des Hydros. Or, alors qu'un manque de moyens est déploré dans les établissements, les effectifs n'ont cessé de chuter ces dernières années. Alors qu'on comptait une dizaine d'écoles après-guerre, les quatre établissements survivants « produisent » difficilement 250 officiers par an.

Grosse pénurie

Ces chiffres sont bien trop faibles pour subvenir aux besoins des compagnies maritimes, en plein essor avec l'explosion du commerce international. La crise est d'autant plus aigüe que, face à l'augmentation de la demande, les emplois de navigants semblent subir le contre coup des années noires, les années 80 notamment, où l'image de la marine marchande a été durablement ternie. Considéré comme peu porteur professionnellement et aux mains d'intérêts parfois opaques, le secteur a été délaissé par les jeunes. Et les armateurs, qui n'ont pas su, ou pu, mesurer à temps l'étendue du problème, rament aujourd'hui pour redresser la barre. Durant des années, les « dépavillonnements » se sont succédés, les compagnies privilégiant les registres internationaux, plus compétitifs, pour faire face à la concurrence internationale. Seulement voilà, la pénurie d'officiers est désormais mondiale et les jeunes français sortis d'école sont de nouveaux très convoités. Reste que les effets, durables, de la réduction de la voilure pour la flotte nationale sont aujourd'hui catastrophiques. De 45.000 marins armant près de 800 bateaux à la fin des années 50, les effectifs de la marine marchande sont, ainsi, passés à 10.000 navigants, dont seulement 3000 officiers, pour moins de 250 navires. Il convient en outre de noter que la moitié des emplois concernent les compagnies de ferries telles SeaFrance, Brittany Ferries ou la SNCM. Autant dire que les équipages français au long cours se sont réduits à peau de chagrin. « Il y a difficilement deux candidats par postes à pourvoir. En France, il faudrait sans doute augmenter de 50% les promotions et tripler le nombre de candidats à l'entrée pour avoir une meilleure compétition », explique Eudes Riblier, président d'Armateurs de France. Rien qu'au plan national, il manquerait aujourd'hui quelques 800 officiers, une problématique qui n'est d'ailleurs pas que française. « Cette situation est mondiale, puisque les besoins internationaux se chiffrent en dizaines de milliers. Mais elle atteint particulièrement la France. Alors que les emplois sont là, nous ne parvenons pas à attirer suffisamment de jeunes vers les carrières maritimes. La pénurie d'officiers pénalise le développement, et même la bonne marche des armements maritimes. Il est donc indispensable d'ajuster notre dispositif d'enseignement supérieur maritime aux besoins du secteur », souligne Dominique Bussereau.

Armateurs de France favorable à une concentration sur deux sites

C'est dans ce contexte qu'intervient la réflexion sur la réforme de l'enseignement maritime, la relance de sa compétitivité et de son attractivité. Car, face à ce défi, les ENMM ne sont plus adaptées. Régies par un système très complexe et ankylosé faute d'avoir été adapté, les écoles ne s'inscrivent pas dans le système universitaire classique, qu'il soit français ou européen. Elles ne proposent pas, par exemple, d'équivalence aux diplômes et brevets délivrés. A leur sortie des Hydros, les élèves, qui ont pourtant une formation d'ingénieur, ne pourront donc pas faire reconnaître leur diplôme ailleurs. « Il convient de simplifier, de rendre plus lisible l'organisation des filières de formation. Afin de rehausser le prestige de cette formation, les élèves de la filière académique se verront décerner, au terme de leurs études, le titre d'ingénieur », a annoncé le mois dernier le secrétaire d'Etat aux Transports. Eudes Riblier, de son côté, n'y va pas par quatre chemins : « Il faut arrêter de disperser les moyens sur quatre écoles ». En plein débat sur la réforme de l'enseignement maritime, le président d'Armateurs de France prône comme Dominique Bussereau une rationalisation des Ecoles Nationales de la Marine Marchande. « Il y a une trop forte dispersion et une non intégration dans un dispositif commun. On n'a plus les moyens d'entretenir quatre écoles. Il n'en faut plus qu'une, éventuellement implantée sur deux sites ». Face à la crise traversée par l'enseignement maritime français, Eudes Riblier estime qu'il doit impérativement se restructurer. « Il faut une académie maritime avec des formations complémentaires, lisibles et visibles, ce qui redonnerait peut être une attractivité aux métiers, qui restent mal connus. Il ne faut par ailleurs plus de compétition entre le Pont, la Machine et la formation polyvalente ». Pour le président d'Armateurs de France, les ENMM doivent également s'adapter aux réalités de l'époque. « Aujourd'hui, un jeune doit décider longtemps à l'avance pour passer un concours. Or, ce n'est pas comme ça que fonctionnent les étudiants français. Un élève devrait pouvoir passer les concours de plusieurs écoles en même temps et il faudrait arriver à un système de rang de classement ». Mutualisation des moyens humains et financiers, échanges avec des écoles étrangères, renforcement des liens avec les entreprises, formations lisibles... La création d'une académie maritime est, également, prônée par le Cluster Maritime Français.

La façade atlantique dépourvue d'école ?

Dès la rentrée prochaine, 64 nouvelles places d'élèves officiers seront offertes en première année d'ENMM : Une classe expérimentale d'officier chef de quart passerelle sera ouverte à Marseille et une classe supplémentaire en filière A verra le jour au Havre. Mais ces mesures ne seront pas suffisantes pour faire face à la pénurie. Les défenseurs des Hydros de Nantes et Saint-Malo s'indignent, par conséquent, de la fermeture éventuelle des deux établissements. « On souhaite multiplier par trois les promotions mais les deux écoles du Havre et de Marseille seront incapables d'assurer seules cette mission. Dans cette perspective, Nantes est bien placée pour monter en puissance et appuyer les deux autres écoles, pour l'urgence à très court terme. A court et moyen terme, pour l'académie maritime, non seulement il y a déjà une école et un lycée maritime à Nantes, mais en plus il y a l'école centrale et le bassin d'essais des carènes. L'université dispose d'un pôle droit maritime et, à Angers, les Arts et Métiers ont ouvert, avec l'Ecole Navale un master dans l'offshore », note Gustave Viala.
Breton, le vice-président de l'association des élèves et anciens élèves des Hydros affirme que l'absence d'un tel site dans l'Ouest serait une véritable « hérésie », selon ses propres termes. « La notion de façade est pratiquée par la Marine nationale qui dispose de trois Préfectures Maritimes. Les Affaires Maritimes se préparent à installer trois Directions de façade. Nos Universités Océanes sont en réseau Atlantique par le RUOA. Alors pourquoi pas également pour l'Enseignement maritime supérieur ? », s'interroge-t-il. « Les missions organiques assurées par les deux écoles de l'ouest sont un pilier de la promotion et de la transition entre le secondaire et le supérieur maritimes. Avec les Capitaine 3000 pourquoi pas, aussi, une réelle passerelle entre les formations, le traitement de la VAE, le maintien et la remise à niveau, le suivi des compétences STCW , etc...? St Malo y conserverait toute sa place ».

Un coeur maritime qui penche à l'ouest

Regroupant 60% du littoral français, plus de 8.5 millions d'habitants et la plupart des grands industriels liés à la navale (Aker Yards, DCNS, Bénéteau...), la façade atlantique est « un véritable vivier de culture maritime. C'est ce qui en fait encore aujourd'hui, la principale réserve de recrutement pour les écoles et les équipages », souligne Gustave Viala. Ce dernier note par ailleurs, non sans raison, que les coûts de transport pour les jeunes entre l'Ouest et Marseille ou même Le Havre (via Paris) sont souvent rédhibitoires, l'aller-retour en TGV pouvant équivaloir à la moitié du droit annuel d'inscription dans une école. Il y a donc, selon lui, un danger de voir l'enseignement se couper d'une partie non négligeable des candidats potentiels. « C'est une donnée prise en compte pour les élèves des Lycées Professionnels Maritimes par leur implantation à proximité de la ressource en recrutement. Huit sur 12 de ces Etablissements de l'enseignement secondaire maritime sont sur les côtes de l'Ouest. Il y a donc toujours un potentiel de continuité scolaire géographique ». Quant à l'argument qui consiste à vouloir regrouper les écoles autour des deux plus grands ports français, Gustave Viala rappelle que Nantes Saint-Nazaire, Bordeaux, La Rochelle, Saint-Malo, Brest, Lorient et Bayonne concentrent un trafic de près de 50 millions de tonnes. C'est certes deux fois moins que Marseille mais, d'un autre côté, la réputation de fiabilité des ports atlantiques compensent sans doute le tonnage phocéen. Il faut en outre ajouter à l'actif du littoral atlantique 112 ports de plaisance, 26 des 40 ports de pêche français et l'importante présence de la Marine nationale, dont l'Ecole Navale est située face à Brest.

Les collectivités locales à la rescousse ?

Après les déclarations de Dominique Bussereau et la mobilisation des enseignants et élèves des deux hydros de l'Ouest, les élus sont à leur tour montés au créneau. A Nantes, le député maire de la ville, Jean-Marc Ayrault, s'est dit attaché au maintien de l'école ligérienne et a apporté son soutien aux professeurs. Mais c'est depuis Rennes que la charge la plus violente a été lancée. « L'enseignement supérieur ne peut pas se faire sans la Bretagne. La fermeture de l'EMM de Saint-Malo serait une véritable claque à la maritimité bretonne, un affront à sa culture maritime », a dénoncé Jean-Yves Le Drian. Le président du Conseil régional de Bretagne et ancien secrétaire d'Etat à la Mer rappelle que « 50 % des personnels de la marine marchande française sont employés en Bretagne, qu'il y a un savoir-faire exceptionnel en Bretagne en matière de formation et de recherche et qu'on estime à 4000 le nombre d'officiers manquants en Europe. » Alors que qu'une étude a été lancée fin 2007 par la région en vue de développer la filière d'enseignement maritime, Jean-Yves Le Drian ne souhaite pas une « renationalisation » des EMM comme l'a évoqué le mois dernier Dominique Bussereau. Lancée en août 2004, la décentralisation n'a en fait pas abouti par défaut de parution du décret d'application. « Il est nécessaire de refondre le système, de requalifier les diplômes par un titre d'ingénieur, d'ouvrir ces formations et de les rendre plus lisibles. Nous sommes d'accord pour une réorganisation. Mais à l'heure où le Livre bleu se met en place et réaffirme la place des Régions dans la politique maritime européenne, on ne peut pas renationaliser les EMM et tirer un trait sur la formation maritime en Bretagne ».

Les écoles doivent subvenir aux 2/3 de leur coût de fonctionnement

Pour les défenseurs des Hydros de l'Ouest, attendre des crédits de l'Etat pour moderniser les établissements est illusoire. « Les écoles, qui doivent subvenir aux 2/3 de leur coût de fonctionnement, ont toutes les peines du monde à se mettre aux normes de sécurité. L'Etat n'y a pas investi depuis 30 ans », précise Gustave Viala. Pour ce dernier, c'est donc aux collectivités, régions, départements et communautés urbaines, avec les poids lourds de la filière maritime, de prendre en main l'avenir des formations. « Les collectivités doivent se rassembler pour maintenir et moderniser ces écoles et l'enseignement qui y est dispensé, en lien avec le secteur privé et les autres établissements européens. C'est d'autant plus possible qu'il y a derrière l'enseignement un véritable marché et des compléments financiers possibles, en plus des moyens publics. L'Atlantique peut notamment faire valoir ses spécialités, comme la sécurité maritime, les énergies marines, des bureaux d'études performants, des industries de la construction navale lourde et de loisir, les économies de carburant pour le flotteur propulsé.... Il y a véritablement du grain à moudre sur cette façade avec un enseignement maritime aux ambitions européennes.