Défense

Reportage

En « MEDOR » à bord du Forbin

Défense

Cap aujourd’hui sur la Méditerranée orientale, la zone « MEDOR » comme on dit dans la Marine nationale, où nous vous emmenons à bord du Forbin, l’une des deux frégates de défense aérienne du type Horizon de la Marine nationale. Le bâtiment fait actuellement partie du groupe aéronaval (GAN) emmené par le Charles de Gaulle, dont les Rafale interviennent depuis la fin septembre contre les positions de Daech en Irak et en Syrie.

L’indispensable entourage du porte-avions

Ce troisième déploiement en moins de trois ans du GAN français face au groupe terroriste a été largement médiatisé. Mais comme souvent, les caméras se sont presqu’exclusivement concentrées sur le porte-avions. Certes, le Charles de Gaulle est la pièce maîtresse du dispositif. Mais sans les autres unités du groupe aéronaval, constitué de frégates de défense aérienne et de lutte anti-sous-marine, d’un sous-marin nucléaire d’attaque, d’un avion de patrouille maritime et d’un ravitailleur, il ne pourrait évoluer en toute liberté et, surtout, en toute sécurité. Les bâtiments qui entourent le porte-avions, grâce à leurs multiples capteurs et leur positionnement, sont également très précieux pour enrichir la connaissance de l’environnement proche comme éloigné du Charles de Gaulle, assurant ainsi à l’amiral qui commande la flotte une parfaite maîtrise de l'espace aéromaritime, et des renseignements cruciaux sur la situation au-dessus du territoire syrien.

 

Le GAN le 20 octobre (© : MARINE NATIONALE) 

Le Chevalier Paul et le Charles de Gaulle (© : MARINE NATIONALE) 

Départ de Chypre sous haute protection

Nous sommes fin novembre, à Chypre. En ce début de matinée, alors que le soleil vient de se lever, le Charles de Gaulle quitte Limassol. Après quelques jours d’escale, au cours desquels l’équipage et le matériel ont pu souffler après des semaines d’intense activité, le bâtiment reprend la mer pour poursuivre ses opérations au Levant. Le Forbin est également là et s’apprête à appareiller. Alors que l’imposante silhouette du porte-avions s’engage dans les passes, l’équipage de la frégate s’active. En plus des marins traditionnellement affectés au poste de manœuvre, de nombreux fusiliers et artilleurs, en casques et gilets pare-balle, ont pris place sur les extérieurs. Canons de 20mm, mitrailleuses de 12.7mm et 7.62mm… La superstructure, la plage avant et la plateforme hélicoptère sont hérissés d’affûts, prêt à réagir à la moindre menace, détectée par les veilleurs ou les nombreux moyens de détection de la frégate. Nous sommes en effet en situation de guerre et les ports constituent pour les terroristes l’une des rares occasions de tenter de s’en prendre aux navires, qu’ils ne peuvent atteindre au large.

 

Le Charles de Gaulle quittant Limassol (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

 

La sécurité est donc maximale, tant au niveau des autorités portuaires et des forces de l’ordre chypriotes, qui veillent à ce qu’aucun individu ou bateau ne pénètre dans la zone interdite, que des marins français, prêts à repousser tout agresseur qui serait parvenu à déjouer le dispositif de surveillance. Les risques sont limités mais, sur le pont du bâtiment, on agit comme si la menace était imminente. Il n’y a pas de place pour la surprise. La tension est palpable, les armes approvisionnées et prêtes à tirer.

 

Le Forbin appareillant de Limassol (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

Lorsque le bâtiment est au large et dispose de sa pleine liberté de manœuvre, les mitrailleuses légères sont rangées, à l’image des affûts de la plage avant, qui ne sont montés que pour les navigations en eaux resserrées et disparaissent en pleine mer afin de ne pas obérer la furtivité de la frégate, dont les formes ont été spécialement conçues pour réduire au maximum sa surface équivalente radar. Une technique dans laquelle la France est passée maître depuis les La Fayette, entrées en service à partir de 1996, et qui permettent d’offrir une signature plus proche de celle d’un petit bateau, tel un chalutier, que d’une grosse frégate. Au large des côtes, la menace peut être perçue et identifiée de loin grâce aux différents senseurs, qu’il s’agisse des radars ou des systèmes électro-optiques. En cas d’attaque asymétrique, on emploierait alors l’artillerie lourde composée de deux tourelles de 76mm d’une portée de 13 à 16 km contre buts de surface (6 km en antiaérien), au pire les canons de 20mm et mitrailleuses si l’assaillant parvenait à s’approcher. Les servants sont prêts à mettre les pièces en batterie à la moindre alerte.

 

Le Charles de Gaulle reprenant ses catapultages au large de Chypre (© : MER ET MARINE - VG) 

Reprise immédiate des catapultages

Après avoir quitté Limassol, le Forbin, dont les puissantes machines lui permettent d’atteindre 30 nœuds, monte rapidement en allure afin de rattraper le Charles de Gaulle, qui a deux bonnes heures d’avance. La mer s’est un peu creusée et la proue s’enveloppe d’embruns. En début d’après-midi, la frégate arrive en vue du porte-avions et s’en approche. Après quelques jours de repos, le Charles de Gaulle a déjà repris ses opérations aériennes. Après les avions de guet aérien Hawkeye, qui se sont déjà envolés, une dizaine de Rafale est rapidement catapultée. Certains appareils effectuent des missions « organiques », c’est-à-dire au profit du groupe aéronaval (surveillance, protection, entrainement…), d’autres sont mis à disposition du commandement de la coalition internationale contre Daech pour frapper le groupe terroriste. Une action qui a notamment contribué, ces dernières semaines, à soutenir l’avancée des forces irakiennes engagées dans la bataille de Mossoul.

 

Rafale au catapultage sur le Charles de Gaulle (© : MER ET MARINE - VG) 

Le Charles de Gaulle vu du Forbin (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

 

Une fois la pontée de Rafale partie, le Forbin reprend ses distances avec le Charles de Gaulle. A l’instar des autres escorteurs, comme la frégate anti-sous-marine Jean de Vienne qui a retrouvé sa place non loin du porte-avions, la FDA va se positionner judicieusement, en fonction des besoins tactiques et de la « menace » prioritaire, afin d’offrir une alerte et une protection avancées, tout en contrôlant l’ensemble du trafic aérien dans la zone.

 

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

Garantir la liberté d’action du porte-avions

« Pour un commandant de FDA, la mission de protection du porte-avions est la plus noble. Avec les autres escorteurs, nous sommes là pour garantir sa liberté d’action. Nous mettons toute notre énergie dans l’analyse de l’environnement et l’élaboration d’une situation tactique. C’est autant d’énergie économisée pour le Charles de Gaulle, lui permettant de se concentrer sur sa mission principale : la mise en œuvre de ses Rafale », explique le capitaine de vaisseau Christophe Cluzel, commandant du Forbin. « Notre action couvre les trois dimensions : aérienne, sous-marine et surface. L’une de nos premières responsabilités est d’apporter à l’amiral qui commande la force une bonne maîtrise de l’espace aéromaritime dans lequel le Charles de Gaulle est plongé. La FDA se place dans l’axe de la menace pour compléter efficacement les moyens d’autodéfense du porte-avions et donner du préavis à l’amiral en cas de menace. C’est une tâche très exigeante que nous remplissons avec des senseurs particulièrement performants et des capacités d’action qui nous permettent de détecter, identifier et le cas échéant neutraliser rapidement une cible. Le but est d’éviter la surprise et de faire en sorte qu’aucun évènement ne viennent perturber les opérations du porte-avions ».

 

Le commandant du Forbin à la passerelle (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

Le Forbin (© : MICHEL FLOCH) 

« Croiseur de bataille »

Tête de série du programme franco-italien Horizon, qui a vu la construction en coopération de quatre frégates, soit deux pour la Marine nationale et deux autres pour la Marina militare, le Forbin est entré en service en 2010, un an avant son cadet français, le Chevalier Paul. Ces bâtiments de 152.9 mètres de long pour 20.3 mètres de large et plus de 7000 tonnes en charge font partie des frégates les plus modernes et les plus puissantes actuellement en service. « Entre nous, nous surnommons notre bâtiment le "croiseur de bataille" », sourit un officier du Forbin. Les FDA ont en effet de quoi impressionner, aussi bien extérieurement, avec leur silhouette ultramoderne et massive, surmontée d’imposants mâts supportant notamment leurs radars, qu’en termes de capacités militaires. Ces bateaux, qui ont clairement été conçus pour les conflits de haute intensité, sont lourdement armés et s’ils sont gréés pour les éviter, ils peuvent aussi encaisser les coups, avec un niveau de survivabilité extrêmement élevé.

 

Les quatre frégates franco-italiennes du type Horizon (© : MARINE NATIONALE) 

Baptême du feu avec la Libye, en 2011

Eprouvées au combat dès leur mise en service, les FDA ont donné toute la mesure de leur puissance durant Harmattan, en 2011. Au large de la Libye, les Horizon ont assuré le contrôle aérien sur le théâtre d’opération, escorté le Charles de Gaulle et le porte-hélicoptères d’assaut américain USS Kearsarge, recueilli de précieux renseignements pour enrichir la situation tactique, brouillé les moyens de détection adverses et même engagé des objectifs côtiers. Avec de véritables duels d’artillerie ayant démontré la précision des pièces de 76mm et des conduites de tir, mais aussi les remarquables capacités manœuvrières de ces bâtiments, capables de réaliser d’impressionnantes embardées afin d’éviter les tirs de contrebatterie dont ont fait l’objet les unités françaises, parfois encadrées par les obus et roquettes des forces fidèles au défunt colonel Kadhafi.

 

Le Forbin avec le Charles de Gaulle et la Meuse pendant Harmattan (© : MARINE NATIONALE) 

Une zone très complexe

Au large de la Syrie, l’environnement est moins guerrier, mais il est encore plus complexe.  « La zone est petite mais il y a beaucoup d’acteurs et une intense activité », reconnait un officier. En plus des moyens déployés par la coalition internationale dans le cadre de l’opération Inherent Resolve, il faut compter avec les Syriens et surtout les Russes, qui disposent dans le secteur d’un groupe aéronaval conséquent emmené par le porte-avions Kuzntesov et le croiseur nucléaire Petr Velikiy, ainsi que d’importants moyens terrestres et aériens. Sans oublier les pays riverains de la Méditerranée orientale, comme la Turquie, Israël, l’Egypte ou la Grèce, ou encore les bâtiments participant au volet maritime de la Force intérimaire des Nations Unies au Liban (FINUL). Cela fait donc beaucoup de bateaux et d’avions dans un espace réduit et, surtout, sur fond d’engagement militaire marqué par des dissensions, voire de franches oppositions, entre les différents acteurs. De quoi rendre la situation très complexe, pour ne pas dire tendue et même parfois explosive, à l’image de la crise née en novembre 2015 entre Ankara et Moscou lorsque qu’un Su-24 russe a été abattu par la défense aérienne turque.

 

Le Forbin au large de Chypre (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

Chef de la défense aérienne

C’est dans cet environnement aussi dense qu’imprévisible qu’évolue le groupe aéronaval français, dont le porte-avions doit pouvoir sans discontinuer poursuivre ses opérations de projection de puissance vers l’Irak et la Syrie. C’est le rôle, comme on l’a vu, de son escorte. A ce titre, le Forbin occupe au sein du GAN le rôle de « chef » de la défense aérienne. « Nous sommes les yeux de la force, que l’on éclaire. Grâce à nos radars, nous voyons loin et pouvons détecter très en amont un avion qui approche. Nous avons la charge d’identifier et interroger les appareils et, si une menace se précisait, nous défendrions le Charles de Gaulle, dont nous assurons la protection. Nous assurons aussi la fonction de Blue Crown, qui consiste à identifier les vols amis et s’assurer que les aéronefs qui reviennent vers le porte-avions sont bien les nôtres », souligne le capitaine de frégate Sylvain, commandant adjoint Opérations.

 

Le Forbin au large de Chypre (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

Une veille à très longue portée

Pour cela, le Forbin dispose de différents senseurs et armements. D’abord, un radar de veille à longue portée. Du type S 1850 M, développé par Thales sur la base du SMART-L, ce grand radar noir, qui surplombe le hangar hélicoptère, présente une portée d’environ 400 kilomètres, avec une précision assez exceptionnelle. Pour être concret, cela signifie que la frégate, d’où elle évolue, peut suivre le trafic aérien non seulement sur toute cette partie de la Méditerranée orientale, de la Turquie à l’Egypte, mais aussi sur l’essentiel du territoire syrien. Sous radôme, au sommet du mât avant, l’autre radar dont dispose le Forbin est l’EMPAR, de l’Italien Selex, qui sert à la détection de cibles et au guidage des missiles surface-air Aster 15 et Aster 30.

48 missiles Aster

Embarqués respectivement à 16 et 32 exemplaires dans des lanceurs verticaux prêts à l’emploi, avec une réserve d’espace pour 16 munitions supplémentaires, ces engins, conçus par MBDA, sont les seuls à avoir été dès l’origine développés non seulement pour la lutte contre avions, mais également pour l’interception de missiles antinavire supersoniques. D’une portée pouvant aller jusqu’à une centaine de kilomètres, l’Aster 30, qui peut atteindre une vitesse de 4500 km/h, est en mesure de contrer des missiles assaillants très rapides, manoeuvrants, à vol rasant et fort piqué final. Doté d’un autodirecteur, l’Aster, après avoir été recalé en vol grâce aux informations recueillies par les radars de la frégate, peut traquer sa cible en toute autonomie. Redoutable, le « tueur de missile » de MBDA a déjà fait ses preuves lors de différents tirs d’exercice. Ainsi, en avril 2012, un Aster lancé par le Forbin a neutralisé pour la première fois en Europe un missile supersonique volant au ras des flots et tiré à courte distance, en l’occurrence une cible américaine GQM-163A Coyote.

 

Tir d'un missile Aster (© : MBDA) 

Les Aster sont la base du système d’armes principal des FDA, le PAAMS, qui a été imaginé pour répondre à tout type de menace aérienne, y compris des attaques saturantes, avec la capacité de traiter simultanément un grand nombre de cibles.

L’Aster 30 et l’Aster 15 sont complémentaires, le premier, grâce à sa vitesse et sa portée supérieures, ayant plutôt vocation à assurer la défense contre avions et missiles du porte-avions, alors que le second est plutôt dédié à l’autodéfense du bâtiment porteur.

 

Tourelle de 76mm (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

Protection multicouches

Ces armes constituent en fait la première ligne d’une protection multicouches. Car le Forbin dispose d’autres moyens pour se défendre, dans le cas improbable où les Aster manqueraient leurs cibles. Il y a notamment les deux tourelles de 76mm, baptisées par les marins « Mars » et « Fidèle », qui peuvent être employées indépendamment contre des cibles de différentes natures, par exemple une contre un but terrestre et l’autre face à un objectif naval ou aérien. Offrant une cadence de tir allant jusqu’à 120 coups par minute, avec chacun un barillet comprenant 60 obus prêts à tirer et une réserve globale de près de 1000 munitions, ces canons, développés par l’Italien OTO-Melara, peuvent générer une couche d’éclats sur la route d’un missile afin de l’endommager. « L’artillerie est complémentaire des missiles et ne fait pas la même chose. En antimissile, elle offre une parade supplémentaire contre la menace en générant un nuage de ferraille qui peut par exemple casser une ailette du missile. Les canons peuvent aussi traiter une menace plus proche que les Aster. On s’en sert également, comme les autres pièces de différents calibres, dans le cadre de l’action de l’Etat en mer, comme les tirs de police. Et les 76 sont aussi un moyen privilégié pour effectuer un appui feu vers la terre », précise le lieutenant de vaisseau Maxime, chef du service Armes.

 

 

Les 76, qui équipent les FDA et FREMM, remplacent comme artillerie principale de la marine française les anciennes tourelles de 100mm. Des canons moins lourds donc mais plus longs, avec des pièces de 62 calibres, ce qui permet de gagner en portée, avec aussi une précision accrue. Les 76 disposent d’une conduite de tir dédiée, qui intègre un système optronique, mais peuvent aussi tirer sur des pistes poursuivies par le radar. En tir contre terre, il est également possible de viser des points GPS.

 

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

 

Le Forbin est, par ailleurs, équipé de deux brouilleurs. Conçus par Thales et Electronicca, ces équipements, particulièrement puissants, peuvent servir à déstabiliser les autodirecteurs de missiles antinavire mais aussi à brouiller les radars adverses sur une zone d’opération, qu’elle soit maritime ou littorale. Enfin, la frégate dispose d’une ultime couche de protection avec ses deux NGDS. Ces lance-leurres mobiles produits par Safran peuvent être équipés de roquettes et de mortiers SEALEM et SEALIR (Lacroix Défense), afin d’opposer aux missiles des techniques de séduction centroïde ou encore de distraction, conjuguées à des manœuvres d’esquive du bâtiment.

 

Lance-leurres anti-missiles NGDS (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

 

On notera que tous ces moyens (missiles, artillerie, brouillage et leurrage) a été conçu pour être compatibles et permettre un emploi simultané afin d’offrir un maximum de chances de neutraliser la menace.

Le CO, centre nerveux de la frégate

L’ensemble des senseurs et de l’armement est géré au Central opération. Celui-ci dispose d’une vingtaine de consoles reconfigurables, offrant une véritable souplesse d’emploi. Ainsi, en fonction de la situation tactique, des consoles supplémentaires peuvent être activées pour se concentrer sur un domaine de lutte. Les relèves entre opérateurs vont, également, se faire instantanément d’une console à l’autre. Et le nombre de fonctionnalités peut varier suivant l’expérience de l’opérateur. Toutes les consoles sont reliées au système de combat, un super ordinateur qui gère les données recueillies, les traite et les restitue de manière lisible aux marins. Extrêmement complexe, tant les données à analyser sont nombreuses et le temps de réaction court, le CMS, qui comprend 22 modules logiciels et un million de lignes de codes, constitue le cerveau du bateau. Bijou technologique fondamental dans les opérations modernes, le système de combat fonctionne, pour améliorer sa fiabilité et faire face à d’éventuelles avaries, sur une architecture redondée, avec différents réseaux de fibres optiques et non pas un, mais plusieurs calculateurs, disposés à différents endroits de la frégate. Si un calculateur est victime d’une défaillance ou se trouve hors de combat, les autres prennent le relais.

 

Le Central Opération du Forbin (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

 

Depuis la mise en service des Horizon il y a plus de cinq ans, et à la lumière des opérations menées, les marins ont peaufiné l’organisation du CO et la répartition des différentes fonctions en « modules ». On trouve notamment un module de commandement avec l’officier de quart opération (OQO), souvent le commandant, qui dans le cadre de la défense aérienne dispose d’une délégation pour engager le tir. L’OQO s’appuie notamment sur un officier-marinier chargé de faire la synthèse des différents modules et responsable des liaisons de données tactiques. Le CO, qui dispose aussi d’une salle attenante pouvant accueillir un état-major, compte également des modules dédiés aux armes, à la guerre électronique, à la surveillance aérienne, à la lutte antisurface et à lutte sous la mer. 

Travail collaboratif au sein de la force

En attendant la mise en place future d’une grande table numérique, la situation tactique apparait sur différents écrans. Toutes les pistes y sont répertoriées. Qu’il s’agisse d’aéronefs, de navires ou de sous-marins, d’unités militaires ou civiles, chacune est répartie avec des codes couleurs et différentes informations permettant de caractériser les plots. La détection et l’identification de ces pistes provient des informations recueillies par le bâtiment, via notamment ses radars, sonars, systèmes de guerre électronique ou caméras de surveillance, mais aussi ses moyens déportés, à commencer par son hélicoptère Caïman Marine. Le tout est enrichi en temps réel par les informations provenant de l’ensemble des composantes du groupe aéronaval, voire de moyens étrangers. La frégate travaille en effet en étroite coordination avec les autres unités, les informations étant fusionnées pour offrir à l’ensemble de la force une situation tactique commune et globale. Et des systèmes de messageries instantanées (chat) permettent aux marins et aviateurs de communiquer en direct via les liaisons de données.

 

Le Central Opération du Forbin (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

Une tour de contrôle flottante

Pour les pistes aériennes, le tri s’effectue notamment via les transpondeurs dont sont équipés les aéronefs (IFF) et, en cas de doute ou de mouvement suspect, la frégate interroge les pilotes. Le CO comprend, en fait, un véritable contrôle aérien tel qu’on en trouverait à terre. Avec un environnement très dense compte tenu des opérations militaires en cours, qui s’ajoutent au trafic civil, celui-ci évitant tout de même les zones considérées à risques. Mais la couverture radar est comme on l’a vu très vaste, soit quelques 800 kilomètres de diamètre pour le S 1850 M, et est encore plus grande quand on y ajoute les informations de l’ensemble du groupe aéronaval, par exemple celles provenant des Hawkeye, ainsi que les données en provenance de la coalition. D’ici, on peut en fait aller jusqu’à suivre en temps réel tout ce qui vole au Proche et au Moyen-Orient.

 

Le radar S-1850M (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

La mâture du Forbin (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

Une connaissance approfondie de la zone

En dehors de la protection du Charles de Gaulle, les capacités de surveillance de la FDA sont évidemment très précieuses en termes de connaissance du théâtre puisqu’elles permettent de recueillir de nombreuses informations sur l’activité dans la zone et, cumulées à d’autres sources de renseignement, de suivre de manière très précise ce qui s’y passe. Cela, sur le plan aérien, mais aussi maritime et sous-marin. C’est ainsi, en maintenant notamment de manière permanente au moins un bâtiment de la Marine nationale en Méditerranée orientale depuis 2012, que la France observe en toute autonomie l’évolution de la situation en Syrie.

Des capacités dans tous les domaines de lutte

Si la défense aérienne demeure sa mission principale, le Forbin ne se limite pas à cette fonction. Comme toutes les frégates de premier rang, c’est une plateforme polyvalente qui dispose aussi de solides moyens de détection et d’intervention dans les autres domaines de lutte : «  Nous analysons tout ce qui se trouve autour de nous et cela dans les trois milieux. Il s’agit de déterminer le plus rapidement possible ce qui peut devenir un comportement hostile ». Les radars suivent le trafic maritime dans la zone, afin là aussi de détecter des routes ou comportements suspects, ou prévenir des bateaux de commerce qui seraient amenés à croiser la route du Charles de Gaulle de bien vouloir infléchir leur cap. Sur les écrans, ont suit aussi, bien entendu, les évolutions des bâtiments militaires et de renseignement russes, qui sans être agressifs cherchent comme leurs homologues occidentaux à collecter un maximum d’informations, tout en marquant leur présence au large des côtes syriennes. Comme pour les avions, des règles de « déconfliction » sont observées tacitement afin d’éviter les heurts et de permettre à chacun d’évoluer librement. Mais on se tient quand même prêt, le cas échéant, à rappeler à tout bateau un peu trop curieux ou entreprenant qu’il doit garder ses distances.

 

Les Exocet au pied du mât supportant le S-1850M (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

Tir d'Exocet MM40 Block3 (© : MBDA) 

 

Dans le domaine de la lutte antinavire, le Forbin est bien fourni, avec deux lanceurs pouvant accueillir jusqu’à 8 missiles Mer-Mer 40 Block3. Dernière évolution de la célèbre famille Exocet développée par MBDA, cette arme redoutable présente une portée pouvant aller jusqu’à 180 km et intègre une fonction de géolocalisation, ce qui lui confère une capacité marginale de frappe contre des cibles côtières peu défendues.

 

Caïman Marine à l'appontage sur le Forbin (© : MARINE NATIONALE) 

Le nouveau Caïman à bord

La lutte antisurface est également l’affaire de l’hélicoptère du Forbin, qui embarque actuellement le 17ème Caïman Marine de l’aéronautique navale. Dernière machine livrée à ce jour par Airbus, qui en fournira 27 à la Marine nationale, cet appareil au standard Step B FRC a intégré l’été dernier la flottille 31F, basée à Hyères, près de Toulon. C’est donc son premier grand déploiement et, même si le programme NH90 rencontre des difficultés de jeunesse, les marins se montrent très élogieux sur ce nouvel outil. « Le Caïman a bien gagné en maturité sur la partie porteur et le soutien à la mer, ce qui nous permet de dégager 300 heures de potentiel pour la mission », explique-t-on à la 31F, qui dispose également d'un détachement sur le Charles de Gaulle et en avait un sur la FREMM Languedoc, qui vient d'achever son déploiement de longue durée et sera prochainement admise au service actif. Si les Horizon représentent un saut technologique et capacitaire majeur par rapport aux frégates de la génération précédente, il en va de même entre le Caïman et le Lynx. « C’est une machine fantastique et hyper-performante, avec des capacités bien supérieures en termes de lutte antisurface et anti-sous-marine. Le radar ENR, qui est optimisé pour un emploi maritime, permet de surveiller un vaste espace et notre système électro-optique facilite l’identification. Nous pouvons partager avec la frégate la situation tactique en temps réel. Elle voit ce que nous voyons et inversement », explique le lieutenant de vaisseau Alex, pilote du Caïman embarqué sur le Forbin.

 

Le Caïman du Forbin (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

Des installations aéronautiques optimisées

L’officier souligne que « tout à bord des FDA, comme des FREMM, a été pensé pour accueillir cet hélicoptère et l’utiliser au maximum de ses possibilités ». La frégate est, ainsi, dotée d’un vaste hangar, optimisé pour l’accueil du NH90. Il est par exemple très haut afin de pouvoir mettre en œuvre des ponts roulants pour effectuer des manutentions lors de maintenances lourdes. « On peut grâce à ces moyens remplacer des pales ou même changer une turbine ». Généralement, le détachement hélicoptère compte une douzaine de marins provenant de la flottille. Il y a là l’équipage, comprenant le pilote, un coordinateur tactique (Taco), un opérateur (Senso) qui met en œuvre les senseurs au moyen d’une console multifonctions installée dans la cabine et un plongeur pour les missions SAR (Search and Rescue). S’y ajoute une solide équipe de techniciens pour assurer la maintenance de la machine et faire en sorte qu'elle soit disponible de jour comme de nuit.

 

Lehangar hélicoptère (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

 

Spécialement conçu pour être embarqué sur frégate, le Caïman Marine est la version française du NH90 NFH (Nato Frigate Helicopter), qui se caractérise notamment par un train d'atterrissage renforcé, un harpon pour les appontages, ainsi qu'un système automatique pour replier les pales et la poutre de queue, permettant le stockage de l’imposante machine de près de 11 tonnes dans un hangar. 

 

(© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

 

La Caïman peut-être mis en œuvre dans des conditions très dures, avec une mer 6, 60 nœuds de vent de face et plus de 30 par le travers. Très puissant grâce à ses deux turbines RTM 322 de 2400 cv chacune et stable avec son pilote automatique quatre axes, l’hélicoptère est doté d’un harpon qui accroche une grille d’appontage et permet de le maintenir solidement sur le pont malgré les mouvements de plateforme. Un système de manutention automatique guide ensuite l’appareil en toute sécurité vers le hangar.

Aéronef de patrouille maritime

Offrant d’importantes capacités de transport, avec par exemple (en plus de sa console) 10 passagers ou une tonne de fret (2 tonnes sous élingue), cette nouvelle machine est présentée par les marins, dont ceux qui ont servi auparavant sur Atlantique 2, comme un véritable aéronef de patrouille maritime. S’il ne dispose pas de l’endurance et du nombre d’opérateurs d’un avion de PATMAR, il offre en effet des capacités considérables en termes de lutte antinavire et antisurface. « On peut investiguer dans le volume de portée des armes de la frégate et au-delà. Il y a une vraie cohérence des outils. En matière de lutte antinavire, nous assurons la sûreté de la force navale et nous pouvons faire de la désignation d’objectifs. Le Caïman est aussi une superbe plateforme pour la surveillance maritime, le renseignement et bien sûr la lutte anti-sous-marine ».

 

Caïman avec une torpille d'exercice MU90 (© : MARINE NATIONALE) 

Caïman avec une torpille d'exercice MU90 (© : MARINE NATIONALE) 

 

Prévu pour être équipé du futur missile antinavire léger ANL, dont plusieurs exemplaires pourront être stockés dans une soute dédiée sur le Forbin, l’hélicoptère, qui va également disposer de moyens de guerre électronique, peut d’ores et déjà mettre en œuvre des torpilles MU90, un sonar trempé FLASH et des bouées acoustiques numériques.

Une FDA qui fait également de la lutte ASM

Ces capacités ASM font d’ailleurs partie des fonctions pouvant être mises en œuvre sur le Forbin. Car, bien que dédiée en priorité à la défense aérienne, la frégate dispose d'importants moyens de détection sous-marine. Le bâtiment est doté d’un sonar de coque UMS 4110 (Thales) pouvant fonctionner en mode actif ou passif, ainsi qu’une antenne linéaire remorquée. Déployé depuis l’arrière, sous la plateforme hélicoptère, ce senseur, lui-aussi fourni par Thales, est bardé d’hydrophones. Remorquée sur plusieurs centaines de mètres, l’antenne peut être immergée à différentes profondeurs pour écouter les bruits rayonnés dans l'océan et détecter la présence d’un sous-marin.

 

Le sonar d'étrave (© : MER ET MARINE - JEAN-LOUIS VENNE) 

L'antenne remorquée, ici du Chevalier Paul (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

 

Au CO, des consoles présentent les bruits perçus dans les différents azimuts et les profils des ondes. S’y ajoute l’écoute audio. Les signaux sonores sont enregistrés, isolés et analysés, la frégate embarquant du personnel spécialisé, dont un classificateur voire un analyste afin de classifier les bruits perçus et débusquer un éventuel sous-marin. En dehors des moyens de détection propres à la frégate, le CO dispose aussi d’un poste d’écoute des bouées acoustiques (actives ou passives) déployées par le Caïman. Pour ce domaine de lutte extrêmement complexe, le Forbin travaille en lien étroit avec les autres unités du groupe aéronaval, à commencer par la frégate anti-sous-marine Jean de Vienne, chef de la lutte ASM au sein du GAN. « Nous avons une liaison tactique qui nous permet de fusionner les données avec celles du Jean de Vienne, mais aussi d’autres moyens, comme l’Atlantique 2 rattaché au groupe aéronaval », explique l’officier en charge de la lutte ASM sur la FDA. Les deux frégates, leurs hélicoptères (deux Lynx pour le Jean de Vienne) et l’ATL2 opérant depuis Chypre peuvent donc travailler de concert pour chasser un intrus, sachant que la présence sous-marine dans la zone est présentée comme « probable », sans autre précision.

 

La frégate anti-sous-marine Jean de Vienne (© : MARINE NATIONALE) 

Défense anti-torpille

A l’origine, le bâtiment avait été doté de moyens de détection dans le cadre de l’intégration d’un système d’autodéfense anti-torpille. L’antenne remorquée est en effet conçue pour détecter une torpille assaillante et savoir de quel côté arrive la menace. Dès lors, le système de lutte (SLAT) propose une tactique adaptée au profil de l’attaque et au type d’arme. Cela passe par l’adoption d’une route de dérobement et la mise en œuvre de brouilleurs et leurres acoustiques motorisés. Tirés depuis deux lanceurs situés sur le toit du hangar, ils ont vocation à perturber la tête chercheuse de la torpille et l’induire en erreur quant à la cible visée.

 

Lance-leurres anti-torpille (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

 

Au-delà de la protection, les moyens de détection se sont révélés particulièrement efficaces lors des essais des FDA puis de leurs déploiements successifs. Même si ces frégates ne mettent pas en œuvre des moyens aussi puissants que les FREMM, équipées notamment du sonar remorqué Captas 4, les Horizon ont tout de même intégré une robuste capacité de lutte ASM, leurs systèmes pouvant en particulier être renforcés par ceux du Caïman.

Caïman ASM et MU90

A bord du Forbin, l’hélicoptère a ainsi été qualifié pour un emploi de ce type et peut être équipé en configuration ASM. Son armement est d’ailleurs très aisé puisque la frégate met comme lui en œuvre des torpilles légères MU90 et que leur soute communique avec le hangar. « Pour embarquer l’une de nos torpilles sur le Caïman, il suffit d’un simple kit d’adaptation, composé d’un parachute, et de la fixation à l’hélicoptère », note l’enseigne de vaisseau Augustin, adjoint au chef de service lutte sous la mer de la FDA.

 

L'un des deux tubes lance-torpille du Forbin (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

Tir d'une MU90, ici sur une frégate australienne (© : RAN) 

 

Le bâtiment peut embarquer jusqu’à 24 MU90 et dispose de deux tubes de lancement, un sur chaque bord, qui pourraient être doublés le cas échéant. Un système automatique vient chercher les torpilles dans la soute et les positionnent sur un chariot qui rejoint sur un rail les locaux des tubes ou le hangar. « La MU90 est une torpille exceptionnelle et très sûre, sa pile étant extrêmement stable, ce qui évite tout risque d’explosion. C’est un engin très intelligent, qui analyse sa cible et revient si elle la manque. Elle permet de mener des attaques complexes et pourrait même, en théorie, être mise en œuvre contre un sous-marin adverse avec la présence dans la zone d’un sous-marin ami, qu’elle serait capable de distinguer ». Optimisée pour la lutte ASM, avec une charge creuse conçue pour percer la coque épaisse des sous-marins, la MU90, capable de dépasser la vitesse de 50 nœuds et de plonger à 1000 mètres, peut-être indifféremment tirée d’un bord ou de l’autre de la frégate, quel que soit la position de la cible. Dans un langage un peu trivial mais parfaitement clair, les sous-mariniers la présente comme « une véritable saloperie », en somme une menace mortelle qu’il est extrêmement difficile de contrer. Avant le lancement d’une MU90, les marins paramètrent depuis le CO le système de contrôle de la torpille, qui reçoit les informations disponibles sur le sous-marin visé (signature, azimut, distance, route, vitesse). Une fois lancé, l’engin est autonome et, sur la base des renseignements fournis avant le tir, entame ses recherches et fait l’acquisition de sa cible.

 

A la passerelle du Forbin (© : MER ET MARINE - VINCENT GROIZELEAU) 

Un équipage de spécialistes

Le Forbin est donc un véritable concentré de hautes technologies, qui excelle dans tous les domaines de lutte. Pour mettre en œuvre un tel bâtiment, seuls 200 marins sont nécessaires, contre près de 350 pour les anciennes frégates lance-missiles Suffren (1968) et Duquesne (1970), que les FDA ont remplacé. Même par rapport aux frégates antiaériennes Cassard (1988) et Jean Bart (1991), toujours en service, l’écart est important puisque les FAA, bien que moins grosses, sont armées par 250 marins. Cette différence s’explique par l’adoption sur les unités de nouvelle génération de nombreux systèmes automatisés, permettant de réduire l’équipage. « Ces bâtiments sont très techniques et nécessitent de la part du personnel une expertise importante. C’est la raison pour la moyenne d’âge à bord est plus élevée que sur d’autres unités et que nous avons une proportion très importante d’officiers et d’officiers mariniers supérieurs, qui représentent 40% de l’équipage », souligne le pacha du Forbin.

Le commandant Cluzel se dit très fier de son équipage, « très professionnel et enthousiaste », et bien sûr de son bâtiment. « Les FDA ont été conçues pour les missions que nous assurons actuellement et les trois derniers déploiements Agapanthe ont montré qu’elles étaient parfaitement adaptées. Ces frégates sont très performantes en matière d’analyse de l’environnement, avec des senseurs qui nous permettent de comprendre beaucoup plus rapidement ce qui nous entoure. Et elles offrent des capacités d’interception capables de répondre à la menace moderne des missiles antinavire supersoniques, avec une réelle capacité pour contrer des attaques saturantes ».

 

Le Forbin (© : MARINE NATIONALE) 

 

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