Nautisme
En pleine tempête : Témoignage de Catherine Chabaud

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En pleine tempête : Témoignage de Catherine Chabaud

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A l'occasion de la parution de « Tempête, témoignages de marins » aux Editions Laville, nous vous proposons de découvrir plusieurs extraits de ce livre qui, sous forme d'entretiens, raconte les parcours de 11 hommes et une femme qui ont, sur toutes les mers du globe, dû composer avec les éléments. Aujourd'hui, le journaliste Grégoire Laville, qui a écrit cet ouvrage, illustré de portraits signés Julien Le Coq et Titus Huyghe, nous emmène à la rencontre de Catherine Chabaud. La navigatrice française est entrée dans l'histoire en 1997 en devenant, à l'occasion du troisième Vendée Globe, la première femme à boucler un tour du monde à la voile en solitaire et sans escale. Et c'est précisément lors de cette course qu'elle a affronté la furie des éléments.
Témoignage...
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« La tempête qui a été la plus grosse, ça a été dans le Vendée Globe 96-97, car en plus le bateau s'est couché... On est mi-novembre 1996 et je viens d'entrer dans l'Océan Indien, deux ou trois jours avant de passer les Kerguelen. C'était par 45, 48 Sud. Les cartes météo que l'on reçoit sont déjà très impressionnantes. La tempête est d' abord annoncée par la carte.

Quand vous voyez les isobares collés les uns aux autres, vous vous dites : oh là là ! Ce doit être super creux, qu'est-ce que je vais me prendre... !

(...) Donc, à un moment, les deux mers se croisent puisqu'il y a quand même le reste de la houle du nord-ouest. C'est là où c'est le plus dangereux.

Le ciel se découvre, il y a le soleil pendant la tempête, c'est très beau. Vous savez ce que vous allez traverser... Tout est arrimé, vous avez « checké » le bateau avant l'Océan Indien, dans l'Atlantique sud, avant les quarantièmes. Vous commencez à tout prévoir, vous fermez votre bateau. Normalement, quand vous traversez l'Atlantique, les capots sont toujours ouverts, sauf pendant les tempêtes où vous fermez tout car ça dégouline dans le bateau. Vous vérifiez tout.

(...) La mer est vraiment très creuse. Et là, ça déferle, et c'est beau surtout au passage du front, quand le soleil revient.

Je l'ai vécu de jour et de nuit... Mais la tempête la plus forte a été de jour, quand j'ai été basculée. Il faisait beau puisque le front était passé. J'avais du vent de sud-ouest. J'avais fait l'erreur de ne pas empanner. J'aurais dû faire route plus au sud. Mais comme une bête, je voulais remonter plus au nord, par crainte de la dépression suivante. Ça arrive toujours par l'ouest.

Donc au lieu d'avoir la vague au cul du bateau, je me suis retrouvée avec la vague plus par le travers. Et j'ai fait la deuxième erreur, j'ai décidé d'affaler complètement la grand-voile. Je n'avais plus qu'une trinquette à l'avant et ma grand-voile à trois ris. J'étais déjà bien réduite. Mais j'étais sans doute un peu inquiète par la situation : envie de ralentir, manque d'expérience - sur ce Vendée Globe, je découvrais pas mal de choses.

Alors que la vraie bonne sécurité aurait été d'empanner, de garder la houle pile poil dans le cul du bateau et maintenir quand même une certaine vitesse pour être un peu moins le jouet des vagues. Parce que dans ces grosses tempêtes-là, vous avez la houle qui est très longue, le vent souffle fort et la mer déferle. C'est prodigieusement beau, avec les éclairages du soleil, la mer est turquoise et ça déferle comme sur une plage, mais c'est sur l'eau.

- Vous aviez de gros creux ?

L'amplitude entre le sommet de la vague et le creux était de huit, neuf mètres, peut-être dix. Quand ça déferle, c'est très impressionnant parce que dans ces mers-là, comme la mer n'est arrêtée par aucune terre, l'amplitude de la vague est très importante et vous avez l'impression dans les grosses tempêtes, que vous êtes à la montagne et que vous dévalez des pentes enneigées, car la mer est blanche de tous les côtés. Votre bateau flotte et la mer passe devant : un coup vous êtes au creux, un coup vous êtes au sommet, vous partez parfois à surfer... Il y a une vraie pente.

- Dans ces moments-là, vous pouvez encore être en action ?

Vous vous dites : Je suis un fétu de paille, je ne suis rien. Autour de vous, c'est prodigieusement beau, c'est violent.
Pour manoeuvrer, il faut bien être dehors. Mais dès que vous avez manoeuvré, vous rentrez vous mettre au chaud. Il fait froid dehors, l'eau est à 7 ou 8 degrés. Il faut bien vous couvrir pour aller manoeuvrer. Je m'attache en deux points, sur le pont et sur le mât et j'affale complètement la grand-voile. Et là, j'entends la déferlante arriver. Je me retourne et elle est là. Je la vois, elle est juste à côté, et je sais qu'elle va bousculer le bateau. Là, j'ai eu le réflexe de me cramponner au mât. La déferlante bascule le bateau. Je ne sais pas ce qui va se passer. Je ne sais pas si le bateau va faire le tour complet... Je m'accroche et c'est tout ce que je peux faire. Là, j'ai le temps de me dire : J'y reste ou j'y reste pas et c'est vraiment con d'en finir à 34 ans... Je ne pense qu'à ça. Le bateau bascule à 120 degrés. Et il se redresse... C'est là que j'ai peur. Je me rends compte que je ne suis pas passée loin, que j'ai failli y rester. Je suis tellement tremblante que je rentre à quatre pattes en m'attachant.

Il y a un capharnaüm total sur le pont. Je commence à constater les dégâts. Je ne réfléchis pas beaucoup, c'est du réflexe. L'être humain a vraiment un instinct de conservation. On agit. C'est l'action, encore une fois, qui sauve. Je parle tout haut. Je constate que la grand-voile est déchirée. Première urgence : je ramène à bord tout ce qui traîne dans l'eau, Et avant de continuer après les premières urgences : un thé chaud pour me remettre de mes émotions. Je rentre à l'intérieur, et là, tout a valsé. C'est un capharnaüm total, tous les coffres se sont ouverts, une bouteille d'huile, un pot de confiture, un ordinateur ont volés, la caisse à outils... Pendant ce temps-là, ça continue dehors.

Je me dis forcément que ça peut revenir. J'ai commencé à ranger, à ramasser les morceaux. Petit à petit, ça s'est calmé.

Mais j'ai passé quelques heures totalement angoissantes. On n'avait pas de téléphone par satellite. On communiquait par radio avec la terre et les autres concurrents. On avait des vacations radio avec les bateaux autour de moi, les derniers de la flotte, Pete Goss et Raphaël Dinelli. Je n'avais qu'une hâte, c'est de parler. J'ai eu Pete Goss et j'ai fondu en larmes en lui expliquant ce que je venais de vivre. J'étais très choquée.

Il a fallu ramasser tout ce qui traînait, il a fallu réparer. Je suis allée voir ce qui se passait à l'avant, dans la soute à voiles. Ça sentait l'essence et le gas-oil, parce que des bidons ont explosé... ça a été très très violent. Du coup, je suis progressivement remontée vers le nord. J'avais l'impression que ma sauvegarde était vers le nord, ce qui n'était pas forcément le cas d'ailleurs. J'ai voulu éviter le gros des dépressions, qui passait quand même plus au sud. Mais ce qui se passe est que moi, je bascule. Et que très vite après, Raphaël Dinelli déclenche sa balise de détresse. On me demande de me détourner. En même temps je suis rassurée aussi, c'est une sorte de satisfaction, car j'ai traversé la tempête et j'en suis sortie.

Maintenant, quand je vois arriver des cartes météo avec des isobares collés les uns aux autres, j'ai une peur a priori qui est colossale, le stress est permanent. De toute façon, quand on est en solitaire dans le sud, le stress est permanent sur ce Vendée Globe. Quand j'entends que Raphaël Dinelli déclenche sa balise de détresse puis Tony Bullimore, puis Thierry Dubois... Là, c'est en dehors de ma compréhension. Parce que je me dis que je ne pourrais pas supporter plus que ce que j'ai vécu et eux sont dans une situation bien plus dramatique que la mienne. Ça veut dire que c'est vraiment supérieur ce qu'ils sont en train de vivre. Là je me dis que j'ai de la chance, que je suis vraiment en sécurité sur mon bateau. Je suis derrière eux, donc j'ai touché la tempête avant eux. Mais psychologiquement, j'ai mis un mois à m'en remettre ».

Extrait du livre Tempête, témoignages de marins.
Propos de Catherine Chabaud recueillis par Grégoire Laville. Portrait de Julien Le Coq.


   (© : EDITIONS LAVILLE)
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