Marine Marchande
Entretien avec Jacques de Chateauvieux, président de BOURBON

Interview

Entretien avec Jacques de Chateauvieux, président de BOURBON

Marine Marchande

Le groupe maritime français a présenté, cette semaine, ses résultats pour 2009. L'occasion de faire le point, avec Jacques de Chateauvieux, sur l'année écoulée et l'actualité du groupe, qui entre dans la phase finale de son plan stratégique Horizon 2012. Performances financières, activité à l'offshore comme au vrac, évolution du marché, nouveaux navires... Le président de BOURBON a accepté de répondre aux questions de la rédaction de Mer et Marine.
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MER ET MARINE : Pour BOURBON, quel bilan général faites vous de l'année 2009 ?

JACQUES DE CHATEAUVIEUX : Ce que nous constatons sur 2009, c'est que la croissance de notre activité est soutenue par la Division Offshore et que la Division Vrac est en retrait. Si l'on regarde les résultats de BOURBON, le chiffre d'affaires est en légère progression et l'excédent brut d'exploitation hors plus values augmente de 9,4%. En ce qui concerne le résultat net part du groupe, qui s'élève à 155 millions d'euros, il est en progression par rapport à celui de 2008, hors éléments exceptionnels qui se montaient en 2008 à 34 millions de plus values et 70 millions d'activités cédées.
L'activité 2009 a donc été portée par la Division Offshore, qui affiche une croissance du chiffre d'affaires de plus de 20%. La progression de l'activité générée par la flotte de navires détenus en propre est de 27%. L'EBITDA hors plus values de la Division augmente de 29%. Le résultat opérationnel est également très positif puisqu'il atteint 193 millions, en hausse de 39%.

Comment explique-t-on une telle augmentation sur une période qui, pourtant, n'est pas évidente ?

Il y a deux facteurs. Le premier, c'est l'augmentation de la flotte. Dans le cadre du plan Horizon 2012, BOURBON prend livraison, depuis 2 ans d'un nouveau navire tous les 12 jours en moyenne. Au titre de l'année 2009, pour la Division Offshore, ce sont 71 nouveaux navires qui ont été mis en service. Il y a donc un effet volume.
Le deuxième facteur est que le taux d'utilisation des navires de la Division Offshore est resté élevé dans un contexte de marché de l'offshore qui est devenu défavorable en cours d'année, notamment sur le second semestre et qui a pesé sur le taux de fret. Ainsi, en ce qui concerne les navires supply, c'est à dire les navires de taille importante, le taux d'utilisation de la flotte sur l'année 2009 est de 83,9%.
Ce taux d'utilisation élevé est le reflet de la qualité et de l'attractivité de nos navires, dont le caractère innovant et à forte productivité pour le client est particulièrement apprécié. La série des Bourbon Liberty, de par son design et ses caractéristiques comme la propulsion diesel-électrique permet par exemple de réduire la consommation en carburant et donc le coût d'utilisation pour nos clients, qui est une préoccupation majeure aujourd'hui.

L'année 2009 n'a pas été homogène dans l'offshore...

Effectivement, l'année est un peu contrastée entre le premier et le deuxième semestre mais, au global, il s'agit d'une bonne année 2009. La tendance constatée au deuxième semestre devrait se prolonger sur le premier semestre 2010. C'est à dire un bon taux d'utilisation pour les navires, avec encore des taux d'affrètement bas, et donc une moindre génération d'EBITDA que celle nous pourrions voir dans un contexte de marché favorable, même si celui-ci reste satisfaisant.
En ce début d'année, on constate déjà les frémissements d'une reprise de l'activité offshore qui devrait se confirmer au deuxième semestre. Cette reprise sera progressive et nous en attendons le plein effet à partir de l'année 2011.
En ce qui concerne les points marquants de 2010, nous avons prévu de prendre livraison de 75 nouveaux navires. Nous allons ainsi continuer de bénéficier d'un effet d'augmentation de la flotte, en attendant de bénéficier, dans un deuxième temps, d'une augmentation des dayrates (taux journaliers, ndlr).

Dans le contexte actuel, avec tous ces navires qui entrent en flotte, est-ce que vous ne craignez pas, au bout d'un moment, de ne pas pouvoir tous les occuper ?

Le segment de l'offshore profond est actuellement en surcapacité et l'on pense qu'elle va encore durer deux ou trois ans. Nous avons peu de nouveaux navires qui sont livrés pour cette activité et nous ne sommes donc pas du tout impactés. La stratégie de développement de BOURBON se concentre sur le segment de l'offshore continental, où nous sommes fortement, positionnés, notamment avec les Bourbon Liberty, navires « new tech » qui viennent se substituer à des navires vieux et obsolètes. Ces navires de dernière génération, innovants, et performants, apportent un meilleur service et offre un excellent potentiel économique en termes de baisses des coûts des clients. Nous constatons clairement sur un marché défavorable que ce sont les derniers navires à être abandonnés et les premiers à être choisis lorsque l'activité redémarre.

Vous évoquez une surcapacité dans l'offshore profond qui devrait durer encore deux ou trois ans. Lorsque les conditions seront meilleures, comptez-vous vous développer sur ce segment de marché ?

Si vous regardez la composition de la flotte de BOURBON à fin 2009, nous avons 357 navires offshore, dont 120 navires supply. Sur ces 120 navires, nous en opérons 63 en offshore profond et 52 en offshore continental. En ce qui concerne les navires en commande, seuls 9 sont destinés à l'offshore profond contre 44 en offshore continental. C'est bien notre positionnement actuel. Cela pourrait néanmoins évoluer demain.
C'est une question que nous aurons l'occasion d'évoquer lorsque BOURBON parlera de l'après-2012 en juin à Shanghaï...

Parmi les nouveaux navires, il y a donc les Bourbon Liberty, des unités construites en grande série et spécialement optimisées pour obtenir d'importantes réductions de coûts d'exploitation. Un certain nombre de ces bateaux sont aujourd'hui en service. Quels sont les premiers retours d'expérience ?

Nous avons déjà en flotte à ce jour plus de 38 Bourbon Liberty. Les retours d'expérience sont bons, les clients sont satisfaits. Ils constatent que ces navires sont très polyvalents et ont été conçus, grâce notamment au système de positionnement dynamique de type DP2, à leur redondance et à leur excellente manoeuvrabilité, pour opérer aussi bien en offshore continental qu'en offshore profond. Les clients constatent également les économies en carburant que nous avions annoncées. C'est actuellement un élément très important dans leur processus de décision. Par ailleurs, leur capacité à transporter 30% de marchandises en plus pour une taille de navire identique, est immédiatement perçue par les clients comme très efficient. Les Bourbon Liberty transportent plus, ils sont plus manoeuvrables, ils permettent de réduire les temps d'opération de chargement ou de déchargement et ils sont plus économiques... Donc oui, aujourd'hui les clients sont très satisfaits de ces bateaux.

Toujours au niveau de l'offshore. Comment avez-vous ressenti, dans les différentes régions du monde, l'évolution du marché en 2009 ?

Ce que l'on constate, c'est que dans certaines régions, le marché a baissé. Certaines zones dominées par le marché spot, comme la Mer du Nord ou le Golfe du Mexique ont été particulièrement touchées. C'est moins le cas, au niveau de la demande, en Afrique, au Moyen-Orient, en Méditerranée, en Inde et en Asie. En tout cas, quelle que soit la zone, il est clair que BOURBON a bien mieux résisté que ses concurrents, comme le démontrent nos taux d'utilisation élevés.

BOURBON développe une activité plus récente pour le groupe, qui est celle de l'Inspection, de la Maintenance et de la Réparation, plus connue sous le nom d'IMR ou « Activité Subsea Services ». D'importants investissements sont consentis sur ce secteur, avec de nouveaux navires spécialisés et des robots sous-marins télé-opérés, les fameux ROV. Où en est-on de la montée en puissance de cette activité ?

L'Activité Subsea Services continue sa progression, et continue d'améliorer sa rentabilité. Avec la maturité de cette nouvelle activité, nous progressons vers les niveaux de marges que nous avions fixés comme objectif dans le cadre de notre plan stratégique.
Bourbon Subsea Services intervient essentiellement sur les champs existants. Dans un contexte de marché tendu, quand les clients veulent faire des économies à court terme, il est assez facile d'envisager de reporter telle ou telle intervention d'inspection ou de maintenance au semestre ou à l'année suivante. La progression de l'Activité a ainsi éventuellement pu être momentanément freinée, mais, nous sommes satisfaits et confiants dans la reprise du Subsea.

Pour le Subsea, 2010 sera l'année de la livraison du premier d'une nouvelle série de 10 navires spécialement conçus pour cette activité. Ce sont les GPA 696, ou « Bourbon Evolution 800 ». Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur ces unités ?

Ces bateaux sont en cours de finalisation au chantier. Le premier devrait être livré à l'automne 2010. Nous serons, comme toujours, attentifs à la réaction de nos clients, mais le concept même du Bourbon Evolution est né de l'étude des besoins des clients. En ayant anticipé les évolutions, cette série offre au client de multiples possibilités d'adaptations. Nous sommes très optimistes sur ces bateaux car, une fois encore, cette série de navires New tech, efficients et polyvalents, permettra à nos clients de diminuer leurs coûts d'opérations. Sur le marché Subsea, nous sommes confrontés à de gros navires, qui sont souvent des navires de construction. Toutefois, sur le marché de l'Inspection, de la Maintenance et de la Réparation de champs pétroliers offshore, nous pensons rapidement reproduire le succès que nous avons en Afrique de l'Ouest et étendre nos parts de marché dans de nouvelles zones.

Quels sont vos objectifs concernant l'Activité Subsea ?

Une dizaine de navires est prévue en livraison d'ici 2012. Ceci devrait nous permettre d'atteindre la progression du chiffre d'affaires qui avait été annoncée dans le cadre du plan Horizon 2012 et qui était de 38%. Il y aura peut être un petit décalage compte tenu du marché que nous connaissons aujourd'hui, néanmoins, le Subsea demeure un fort relais de croissance pour la Division Offshore.

BOURBON, c'est aussi le Vrac dont la situation a été bien plus difficile que celle rencontrée dans l'offshore. Le chiffre d'affaires de la Division Vrac a fondu de moitié entre 2008 et 2009. Comment abordez-vous ces résultats ?

La baisse du chiffre d'affaires peut être expliquée par deux facteurs. Premièrement, la baisse des dayrates, c'est à dire des taux journaliers des navires, et deuxièmement par la baisse générale de l'activité mondiale. Je pense que cette baisse est désormais enrayée. Alors que le commerce mondial a baissé de plus de 12% en 2009, le transport de produits de vracs secs a mieux résisté, grâce notamment à la demande chinoise. Pour 2010, le FMI prévoit une hausse de 5,8%, on prévoit plutôt une hausse de la demande fret, tirée par la Chine. On ne voit pas aujourd'hui pourquoi cette progression serait remise en cause.
Concernant les taux, il y a quelque chose d'un peu paradoxal. Nous avons connu une très forte baisse des taux de fret sur le type de navires que nous exploitons. Pour les Supramax, au début de l'année 2009, les taux avaient atteint 5 000 $/j. puis nous avons observé une progression continue, avec des taux qui se situent aujourd'hui à plus 20 000 $/j, ce qui est un niveau tout à fait satisfaisant. Nous anticipons le maintien de ce niveau de prix sur l'année 2010, et donc une remontée de l'activité de la Division Vrac, qui a certainement atteint un point bas en 2009 et sur laquelle nous prévoyons une progression cette année.

Dans le domaine des commandes de nouveaux vraquiers, il y a eu en 2009 l'annulation de la commande du premier des quatre Panamax de 74 000 tonnes de port en lourd commandés au chantier indien Pipavav. Ce chantier, qui devait se monter de toute pièce, n'a pas été en mesure d'honorer les délais de livraison de la tête de série. Les navires suivants devaient entrer en flotte cette année. Y croyez-vous ?

Honnêtement, je ne pense pas. Nous pensons que le numéro 2 et le numéro 3 seront également hors délais et, si c'est le cas, nous annulerons ces commandes.
A supposer que nous envisagions de commander dans un autre chantier - car le chantier indien pour l'instant n'a pas encore sorti un seul bateau - les navires coûteraient moins chers que ce que nous avions commandé à l'époque. Donc, pour nous, c'est plutôt une opportunité que d'annuler ces commandes et cela ne remet pas en cause la réalisation de notre plan.

En clair, cela signifie que cette série, au fur et mesure, pourrait disparaitre...

Exactement...

S'ils ne sont pas construits en Inde, est-ce que vous pourriez remplacer ces Panamax par d'autres unités de même gabarit en commandant à un autre chantier ? Par exemple le Chinois Sinopacific, où vous faites réaliser vos Supramax de 58 000 tpl ?

Oui, pourquoi pas, que ce soit chez Sinopacific ou ailleurs car ce n'est pas le seul chantier où l'on peut commander de bons bateaux. Nous n'annonçons pas aujourd'hui quelque chose de cette nature mais nous sommes pragmatiques. Vous avez vu, d'ailleurs, que ce pragmatisme nous a conduit à céder deux vraquiers, dont la concrétisation de la vente est intervenue en janvier avec une plus value importante. Nous sommes dans une activité où il faut être prêt à acheter ou vendre des navires. C'est une activité d'armateur et nous avons toujours dit, chez BOURBON, que nous jouerions ce jeu quand cela serait l'intérêt des clients de notre Division Vrac, mais aussi l'intérêt du groupe et de ses actionnaires.

On imagine que vous regardez de très près le marché de l'occasion ou de la reprise sur cale car, avec toutes les commandes qui ont été passées avant la crise, il y a de belles opportunités au niveau des chantiers ?

Oui, bien sûr. Pour la vente nous avons eu une bonne opportunité. S'il y avait de bonnes opportunités à l'achat, on les regarderait.

Parlons un peu de l'avenir du Vrac au sein de BOURBON. Quand on voit l'évolution du groupe, l'Offshore prend une place de plus en plus importante pour représenter désormais plus de 80% de votre activité. Est-ce que, dans les années qui viennent, vous compter vous maintenir dans le vrac, ou est-ce cette activité pourrait faire l'objet d'un désengagement ?

Nous avons toujours dit que nous étions très pragmatiques en ce qui concerne la gestion de notre portefeuille d'activités. Il n'y a pas de synergie entre nos 2 Divisions. Ces deux activités ont été importantes et ont concouru de façon très positive au développement de BOURBON. Toutes les options sont ouvertes. Nous ne nous interdisons rien mais nous sommes satisfaits aujourd'hui de la croissance de la flotte de notre Division Vrac et des perspectives de croissance et de génération d'EBITDA qu'elle laisse espérer.

Le plan Horizon 2012 avait été conçu à une époque de grande croissance. Après la crise, êtes-vous toujours en ligne avec cette stratégie ? Y-a-t-il nécessité d'adapter la stratégie ?

Non. Le plan Horizon 2012 est en cours de réalisation et il n'y a pas de raison d'envisager une adaptation. A moins que la période difficile que connait le marché de l'offshore ne se prolonge, contrairement aux estimations des acteurs du secteur, nous sommes tout à fait en ligne avec ce que nous avons anticipé. Vous observez d'ailleurs que sur les deux premières années du plan, la croissance du chiffre d'affaires de l'Offshore a été de 29% en moyenne, alors que nous avons un objectif de 21% de croissance annuelle moyenne de 2008 à 2012. Nous sommes donc relativement confiants sur l'Offshore, qui représente plus de 84% de notre chiffre d'affaires et près de 90% de nos capitaux engagés.
Pour le Vrac c'est un peu différent et il ne faut pas s'attacher aux chiffres qui avaient été présentés à l'époque. Vous voyez qu'avec l'évolution des taux de fret, vous pouvez augmenter ou baisser de 50% votre chiffre d'affaires sans que cela ait vraiment une signification déterminante sur l'intérêt de la Division et sur sa rentabilité.
Comme je l'ai dit, nous restons pragmatiques et s'il faut acheter ou vendre des navires, suivant les évolutions de marché, nous le ferons.
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Interview réalisée par Vincent Groizeleau. © MER ET MARINE - mars 2010

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