Défense
Entretien avec l'amiral Prazuck, chef d'état-major de la Marine nationale

Interview

Entretien avec l'amiral Prazuck, chef d'état-major de la Marine nationale

Défense

A la tête de la flotte française depuis juillet 2016, l'amiral Christophe Prazuck a accordé un long entretien à Mer et Marine. Avec le chef d'état-major de la Marine nationale, nous faisons le point sur le renouvellement des moyens, les programmes et évolutions technologiques à venir, comme les drones, les nouvelles menaces auxquelles la France et ses intrêts maritimes son confrontés, ou encore la problématique du recrutement et de la fidélisation des marins. 

 

MER ET MARINE : Pendant de nombreuses années, la Marine nationale n’a connu que la décrue de ses effectifs et de sa flotte, tout en disposant de matériels vieillissants. Aujourd’hui, la situation a bien changé. Diriez-vous que la France possède, ou est en passe de posséder, l’une des meilleures marines de son histoire ? Comment se place-t-elle sur l’échiquier international ?

AMIRAL PRAZUCK : Nous construisons une belle marine, constituée de navires très performants servis par des marins très affûtés. Je constate sa pertinence opérationnelle, de l’action de l’Etat en mer à la dissuasion, ainsi que son haut niveau qualitatif. Il y a moins d’une poignée de marines qui mettent en œuvre une dissuasion océanique complète, et moins encore des porte-avions à catapultes et brins d’arrêt.

Depuis des décennies, nous avons subi une pression sur l’outil de défense mais, contrairement par exemple aux Britanniques qui ont abandonné un temps leur patrouille maritime, la France a choisi le maintien d’un modèle complet. Même si une capacité était unique, nous avons entretenu les compétences. Même si les gens n’étaient pas nombreux nous les avons gardés et même si cela paraissait échantillonnaire cela a constitué autant de noyaux qui nous permettent maintenant de nous redévelopper quantitativement et qualitativement de manière cohérente.

La loi de programmation militaire voulue par le Président de la République, construite et défendue par la Ministre des Armées Florence Parly, confirme le renouvellement de tous les moyens dans le cadre d’un effort prolongé. Nos unités anciennes sont remplacées par des moyens de pointe, par ce qui se fait de mieux. Nos bateaux sont très réussis, à l’image des FREMM qui ont notamment des performances anti-sous-marines inégalées, je note aussi les prouesses humaines de nos opérateurs commandos et un groupe aéronaval reconnu, auquel se joignent nos alliés avec enthousiasme. Par les effets de la géographie et de la volonté,  notre marine est présente sur chaque mer,  des banquises australes et septentrionales à la mer de Chine méridionale, d’Ormuz aux eaux guyanaises et au golfe de Gascogne.

Comment ont évolué les missions ces dernières années ? A quelles nouvelles menaces la France et ses espaces maritimes sont confrontés ?

Ces menaces sont parfaitement décrites dans la revue stratégique : le terrorisme nomadisé et l’affirmation décomplexée des Etats-puissances. Depuis 20 ans les crises mutent et se transportent, vers les Balkans, le Liban, la Somalie, l’Afghanistan, la Libye, la Syrie… Cela requiert une capacité à se déplacer et des outils militaires de haute valeur à même de nous donner l’avantage. La mobilité stratégique est un atout essentiel face au terrorisme nomade.

Dans le même temps, la mer est un terrain particulièrement favorable à l’expression des Etats-puissances car il n’y a dans cet espace pas ou peu de contraintes juridiques, d’attention médiatique et de dommages collatéraux.

Et puis il y a les menaces sur l’environnement et les ressources de nos espaces maritimes, des cyclones au pillage halieutique, avec des contestations de souveraineté à la clef.

Il faut aussi tenir compte du développement des cyberattaques, au moment même où les forces armées travaillent de plus en plus en réseau avec la perspective de pouvoir mener à terme des engagements collaboratifs…

Nous faisons en effet face à de nouveaux défis cyber, qui peuvent à la fois constituer une vulnérabilité pour nos unités anciennes, et un atout en général pour les forces navales qui savent combattre « en autonomie ».

Pour ce qui est du collaboratif, nous y travaillons en effet avec d’abord la veille collaborative, que nous allons mettre en place sur les FREMM. L’objectif est d’obtenir une image unique construite à partir des radars de plusieurs plateformes. De là, on pourrait effectivement, en cas de menace, choisir une arme sur une autre plateforme et réaliser alors un engagement coopératif. Mais ça, c’est une vision purement technique et de temps de paix ! Elle se confronte à notre expérience réelle, qui est celle de missions dans des environnements où le brouillage peut entrainer l’interruption des communications, où l’adversaire cherche à nous dénier l’information. Nous nous entrainons d’ailleurs à évoluer dans des zones de fort brouillage, une situation banale et quotidienne en Méditerranée orientale par exemple.

Dans cet environnement, disposer d’un système distribué et collaboratif, un « nuage », permet d’être plus efficace et agile, pour autant que nous conservions des noyaux d’intelligence autonomes si jamais le nuage se dissipe. De plus, dans certaines circonstances, il faut être discret et l’échange maximal d’informations entre des unités présentes dans une zone ne s’y prête pas. Il faut donc toujours savoir travailler de manière autonome.

Comment la Marine nationale peut défendre les intérêts nationaux face à des puissances aux effectifs sensiblement plus nombreux et même à des pays plus modestes mais de mieux en mieux équipés ?

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